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LE RÉMOULEUR

Ravenne, décembre.

Près d'un sépulcre vide, au fond des champs déserts, Dort Ravenne adossée à sa vieille muraille,

— Ville lasse de vivre et croulant dans les airs.

Où l'homme, malgré tout, lutte encore et travaille.

Le matin, sur la place, à ma porte, aussitôt Que la ville s'éveille, un rémouleur s'installe Auprès d'un réverbère encore fumant et chaud, Dont s'est éteinte au jour la flamme triste et pâle.

Un enfant va quérir les couteaux, les ciseaux; Il frappe à chaque porte, et dans chaque ménage Il fait une moisson : alors, courbant le dos, L'homme, un grand vieillard blanc, commence son

[ouvrage.

Tout le jour il travaille, et lorsque vient le soir, Il n'a pas terminé; la nuit tombe, la brume L'enveloppe : il travaille encore sous le ciel noir.

— Le réverbère enfin, comme un éclair, s'allume.

Nouvelle aube, plus triste, au front las du vieillard, Ce rayon qu'il attend glisse enfin et se joue. Il se redresse un peu, respire, et sans retard Recommence à tourner la monotone roue.

Dans le quartier désert on n'entend d'autre bruit Que la pierre qui grince : au-dessus, d'une gourde, Une goutte d'eau tombe, et sans fin, dans la nuit, Sur le grès qu'elle mouille elle pend, larme sourde.

x3epuis l'aube cette eau coule, comme le temps. — Au fond, de vieilles tours dans la brume appa-

[raissent.

Les hommes à leurs pieds, depuis dix-huit cents ans Travaillent; sans les voir, sombres, elles se dressent.

Quand le dernier couteau sur le grès s'est poli, L'homme s'en va, gagnant son taudis en silence ; Le cercle du travail jusqu'au bout est rempli : Maintenant, lève-toi, jour, pour qu'il recommence!

l'art et le monde

Menton, mai 1880.

Oh ! comme Tunivers, sombre pour le penseur, S'emplit parfois de joie aux regards du poète! Les anciens le disaient : le monde est une fête. Soyons-y gais; qu'en moi l'universel bonheur Entre et vienne étourdir ma pensée inquiète! Sans chercher le pourquoi caché derrière tout, Simple artiste, je veux admirer sans connaître; Je veux qu'en mes yeux seuls se concentre mon être : Tel le peintre, pour qui l'univers se résout En formes, en couleurs, et dont l'œil ne pénètre Pas plus loin que l'écran où se meurt le rayon. Quel bonheur d'effleurer, de jouir sans descendre Au fond de son plaisir! dans la création Qui sait si l'être heureux n'est pas le papillon, Amant de la beauté sans pouvoir la comprendre? La surface du monde est si douce au regard ! Tout, jusqu'à la douleur, y captive l'artiste : Dans le grand drame auquel, palpitant, il assiste, Les pleurs ne sont-ils pas un élément de l'art?...

POÉSIE 32îr

vîue parlé-je de pleurs? Aujourd'hui la lumière, Ame de la gaîté, resplendit dans le ciel. Il n'est plus rien de laid : la grâce printanière Flotte sur chaque front, sourire universel. Oh ! quel enivrement ! je sens de toute chose Une douceur monter, qui m'attire, et je n'ose Choisir, moi qui voudrais tout chanter à la fois. Si j'admire une fleur, vite une autre m'appelle Et, se penchant vers moi, dit : Suis-je donc moins

[belle?

Je me sens pris d'amour pour tout ce que je vois. L'art, c'est de la tendresse. Un enfant qui sommeille Par terre, confiant, la tête sur sa main ; Une fille qui passe à travers le chemin. Robuste, au cou d'athlète, à la lèvre vermeille, Et porte allègrement l'écrasante corbeille De citrons encor verts; un oranger en fleurs, Debout sous son feuillage émaillé de blancheurs; Les grands bois d'oliviers oii, sous le ciel qui brûle, Filtre un jour pâle et frais, doux comme un crépus-

[cule;

Un cactus épineux, au rigide maintien, Qui semble me guetter d'en haut, comme un gardien ; Un bon chien paysan qui suit de loin son maître, M'aperçoit, se rapproche et vient sans me connaître Me faire une caresse; un âne sérieux.

Regardant de côté le fouet qui le surveille; Un cheval qui hennit, une fleur à l'oreille, Et va caracolant, fier comme un amoureux. (On met des fleurs partout, ici, dans les crinières Somme sur les seins blancs ou dans les noirs che-

[veux.)

— Tous ces mille incidents des courses journalières,

Tous ces petits tableaux encadrés de soleil,

Me tiennent sous le charme; et des heures entières

Je reste à regarder dans le couchant vermeil

Un grand eucalyptus élancé vers la nue,

Et qui, perdu là-haut, ruisselant de rayons.

Dresse sa longue cime, incessamment émue

Sous le souffle lointain d'une haleine inconnue

Qui fait trembler les cieux sans que nous la sentions .

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