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LA MORT

... «Je suis mourant et je n'ai peut-être pas deux jours à vivre...

« Cependant, mon ami, je ne veux pas m'en aller sans te revoir une dernière fois. Accours, je t'en supplie, si tu le peux, sans perdre une seconde. Ces jours derniers, quand on croyait, à chaque instant, me voir expirer, ma pire souffrance était une soif épouvantable, la soif de Jésus dans son agonie. Je voyais partout des fleuves et des cataractes que mes lèvres desséchées ne pouvaient atteindre, et — je ne sais comment — ton souvenir était mêlé à ces visions de mon délire. Ton visage réapparaissait souriant, au fond des sources, et ma soif de toi se confondait inexplicablement avec ma soif de l'eau des fontaines...

« Tu prieras pour moi, n'est ce pas, mon unique ami, pauvre cœur joyeux que j'ai fait si triste! Tu n'es pas un homme de grande foi. N'importe, prie tout de même... Je serai près de toi. Lésâmes des morts, vois tu, nous environnent invisiblement. Elles ne peuvent pas s'éloigner, puisqu'elles n'ont plus de corps et que la notion de distance est inapplicable aux purs esprits. Je me souviens de t'avoir expliqué cela... Dans quelques heures, je vais être l'âme silencieuse d'un mort, d'un défunt, d'un tré-

passé. Je souffrirai peut-être beaucoup dans ce nouvel état et j'aurai besoin de tes prières. Je t'en supplie, ne me les refuse pas, car je n'aurais plus de voix alors pour te les demander!...

« Ah ! les heureux de ce monde, qui jouissent en paix d'un beau livre, ne songent pas assez aux souffrances, quelquefois sans nom ni mesure, qu'un pauvre artiste sans salaire a pu endurer pour leur verser celte ivresse. Les chrétiens riches, qui admirent ma Sainte Radegonde, par exemple, ne se doutent pas que ce livre fut écrit au chevet d'une mourante, dans une chambre sans feu, par un mendiant famélique et désolé qui n'a pas touché un soude droits d'auteur!... Seigneur Jésus, ayez pitié des lampes misérables qui se consument devant votre douloureuse Face!...

« J'ai passé ma vie à demander deux choses. La Gloire de Dieu ou la Mort. C'est la mort qui vient. Bénie soitelle! Il se peut que la gloire marche derrière et que mon dilemme ait été insensé... Je vais être j ugé tout à l'heure, et non par les hommes. Mes violences écrites, qu'on m'a tant reprochées, seront pesées dans une équitable balance avec mes facultés naturelles et les profonds désirs de mon cœur. J'ai, du moins, ceci, d'avoir éperdument convoité la Justice et j'espère obtenir le rassasiement qui nous est assuré par la Parole sainte.

« Toi, mon bien-aimé, veille sur la malheureuse Véronique, après que tu m'auras mis en terre... Pauvre fille !... Chers êtres dévoués, si compatissants et si doux à mon âme triste ! je vous ai chéris l'un et l'autre, pardessus toutes les créatures, et j'eusse désiré avoir mieux à offrir pour vous que le sacrifice d'une vie saturée d'angoisses, que le miracle de vos deux tendresses a seul empêchée d'être insupportable.

« Hâte-toi, mon Georges, hâte-toi, je crains que tu n'arrives trop tard.

« Maiue-Joseph-Caïn Marchenoir. »

— Mourir ainsi, criait-il au fond de son âme, moi chrétien ! Est-il possible, après tant de maux, que je sois privé de celte consolation?

Il ne pouvait, il ne voulait pas le croire et il attendait, quand même, un prêtre, se disant qu'à défaut de message humain, la pitié du ciel en aurait, sans doute, suscité quelque autre... Un prêtre quelconque pour l'absoudre et le visage aimé de son Leverdier pour le fortifier !

A huit heures, la vieille femme mit devant ses yeux une dépêche annonçant l'arrivée de son ami dans quelques heures.

— Il arrivera trop tard! pensa-t-il. Mon Dieu! exigerez-vous cela encore de ma pauvre âme?... Les heures sonnèrent, — toutes les heures de cette journée de trépassement... Ni prêtre, ni ami, personne ne venait.

Marchenoir, un peu détendu par l'approche visible de Celle qui allait décidément l'élargir, put enfin articuler quelques mots. Le premier usage qu'il fit de sa voix revenue fut de commander, positivement, à la créature imbécile qui tricotait en le regardant mourir, d'aller-luichercher ce récalcitrant ecclésiastique qui s'obstinait à ne pas venir.

— Si vous n'obéissez pas, fit-il, je le dirai à Leverdier qui vous le fera payer cher.

Elle avait donc obéi, mais en vain. Le bedeau de la paroisse lui répondit avec majesté que M. le vicaire de service, seul présent, irait, probablement, voir le mourant quand il aurait fini les confessions qui l'occupaient en cet instant, mais qu'il ne fallait pas songera le déranger. L'ambassadrice ne poussa pas plus avant et revint avec cette réponse.

Marchenoir jeta un regard de désolation infinie sur l'image de son Christ, et deux larmes — les dernières — sortirent de ses yeux et roulèrent avec lenteur sur ses joues déjà froides, comme si elles eussent craint de s'y glacer.

Que se passa-l-il dans cette âme abandonnée? Entendit-elle, comme il est raconté de tant d'autres, ces Voix cruelles de l'agonie, qui parlent aux mourants du mal qu'ils ont fait et du bien qu'ils auraient pu faire ? Dutelle subir le spectacle, illustré par les vieilles estampes, du combat des mauvais et d<js bons esprits acharnés à sa déplorable conquête? Les morts, qui l'avaient précédée dans ce passage, lui apparurent-ils plus sensiblement que dans les rêves de sa forte vie, pour la désoler de leurs annonces d'une sentence effroyablement incertaine? Ou bien, de paniques images, lancées, autrefois, par le pamphlétaire, sur un monde détesté, revinrentelles, pour l'obscurcir, à ce lit de mort où se tarissait leur source?... Enfin, le Christ Jésus, resplendissant de lumière et environné de Sa multitude céleste, vouîut-Il descendre à la place d'un de Ses prêtres, vers cet être exceptionnel qui avait tant désiré Sa gloire et qui L'avait cherché Lui-même, toute sa vie, parmi les pauvres et les lamentables ?...

— Tiens ! il a passé, ce pauvre monsieur, dit la concierge en entrant, un seau de charbon à la main. Ce n'est pas trop tôt, tout de même, quand on souffre tant!...

L'église voisine sonnait l'angelus de la fin du jour.

Leverdier arriva à onze heures du soir.

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