‹ Pages choisiesChapitre 34 sur 124 · Paris, Dentu · texte numérisé non relu

Paris, Dentu

Les Longjumelliens au cœur pur avaient vu passer avec attendrissement ce joli couple, que le vétérinaire compara sans hésiter à Paul et à Virginie.

Ils étaient, en effet, ce jour-là, véritablement trèsbien et ressemblaient à des enfants pâles de grand seigneur.

Maître Piécu, le notaire le plus important du canton, leur avait acquis, à l'entrée de la ville, un nid de verdure que leur eussent envié les morts. Car il faut en convenir, le jardin faisait penser à un cimetière abandonné. Cet aspect ne leur déplut pas, sans doute, puisqu'ils ne firent, par la suite, aucun changement, et laissèrent croître les végétaux en liberté.

Pour me servir d'une expression profondément originale de maître Piécu, ils vécurent dans les nuages, ne voyant à peu près personne, non par malice ou dédain, mais tout simplement parce qu'ils n'y pensèrent jamais.

Puis, il aurait fallu se désenlacer quelques heures ou quelques minutes, interrompre les extases, et, ma foi, considérant la brièveté de la vie, ces époux extraordinaires n'en avaient pas le courage.

Un des plus grands hommes du moyen âge, maître Jean Tauler, raconte l'histoire d'un solitaire à qui un visiteur importun vint demander un objet qui se trouvait dans sa cellule. Le solitaire se mit en devoir d'entrer chez lui pour y prendre l'objet. Mais, en entrant, il oublia de quoi il s'agissait, car l'image des choses extérieures ne pouvait demeurer dans son esprit. 11 sortit donc et pria le visiteur de lui dire ce qu'il voulait. Celui-ci renouvela sa demande. Le solitaire rentra, mais, avant de saisir ledit objet, il en avait perdu la mémoire. Après plusieurs expériences, il fut obligé de dire à l'importun : — « Entrez et cherchez vous-même ce qu'il vous faut, car^e ne puis garder voire image en moi assez Jongtemps pour faire ce que vous me demandez. »

M. et Mme Fourmi m'ont souvent rappelé ce solitaire. Ils eussent donné volontiers tout ce qu'on leur aurait demandé, s'ils avaient pu s'en souvenir un seul instant.

Leurs distractions étaient fameuses, on en parlait jusqu'à Corbeil. Cependant, ils n'avaient pas l'air d'en souffrir, et la « funeste » résolution qui a terminé leur existence généralement enviée doit paraître inexplicable.

Une lettre ancienne déjà de ce malheureux Fourmi, que je connus avant son mariage, m'a permis de reconstituer, par voie d'induction, toute sa lamentable histoire.

Voici donc cette lettre. On verra, peut-être, que mon ami n'était ni un fou ni un imbécile.

« ... Pour la dixième ou vingtième fois, cher ami, nous te manquons de parole outrageusement. Quelle que soit ta patience, je suppose que tu dois être las de nous inviter. La vérité, c'est que cette dernière fois, aussi bien que les précédentes, nous avons été sans excuses, ma femme et moi. Nous t'avions écrit de compter sur nous et nous n'avions absolument rien à faire. Cependant nous avons manqué le train comme toujours.

« Voilà quinze ans que nous manquons tous les trains et toutes les voitures publiques, quoi que nous fassions. C'est infiniment idiot, c'est d'un ridicule atroce, mais je commence à croire que le mal est sans remède. C'est une espèce de fatalité cocasse dont nous sommes les victimes. Rien n'y fait. Il nous est arrivé de nous lever à trois heures du matin ou même de passer la nuit sans sommeilpournepas manquer le train de huit heures, par exemple. Eh! bien, mon cher, le feu prenait dans la cheminée au dernier moment, j'attrapais une entorse à moitié chemin, la robe de Juliette était accrochée par quelque broussaille, nous nous endormions sur le canapé de la salle d'attente, sans que ni l'arrivée du train ni les clameurs de l'employé nous réveillassent à temps, etc., etc. La dernière fois j'avais oublié mon porte-monnaie...

HISTOIHES DÉSOBLIGEANTES 133

« Enfin, je le répète, voilà quinze années que cela dure, et je sens que c'est là notre principe de mort. A cause de cela, tu ne l'ignores pas, j'ai tout raté; je me suis brouillé avec tout le monde, je passe pour un monstre d'égoïsme, et ma pauvre Juliette est naturellement enveloppée dans la même réprobation. Depuis notre arrivée dans ce lieu maudit, j'ai manqué soixantequatorze enterrements, douze mariages, trente baptêmes, un millier de visites ou de démarches indispensables. J'ai laissé crever ma belle-mère sans la revoir une seule fois, bien qu'elle ait été malade près d'un an, ce qui nous a valu d'être privés des trois quarts de sa succession, qu'elle nous a rageusement dérobés la veille de sa mort par un codicille.

« Je ne finirais pas si j'entreprenais l'énumération des gaffes et mésaventures occasionnées par cette incroyable circonstance que nous n'avons jamais pu nous éloigner de Longjumeau. Pour tout dire, en un mot, nous sommes des captifs, désormais privés d'espérance, et nous voyons venir le moment où cette condition de galériens cessera pour nous d'être supportable... »

Je supprime le reste où mon triste ami me confiait des choses trop intimes pour que je puisse les publier. Mais je donne ma parole d'honneur que ce n'était pas un homme vulgaire, qu'il fut digne de l'adoration de sa femme, et que ces deux êtres méritaient mieux que de finir bêtement et malproprement comme ils ont fini.

Certaines particularités, que je demande la permission de garder pour moi, me donnent à penser que l'infortuné couple était réellement victime d'une machination ténébreuse de l'Ennemi des hommes qui les conduisit, par la main d'un notaire évidemment infernal, dans ce coin maléfique de Longjumeau, d'où rien n'eut la puissance de les arracher.

Je crois vraiment qu'ils ne pouvaient pas s'enfuir, qu'il y avait, autour de leur demeure, un cordon de

troupes invisibles triées avec soin pour les investir, et contre lesquelles aucune énergie n'eût été capable de prévaloir.

Le signe pour moi d'une influence diabolique, c'est que les Fourmi étaient dévorés de la passion des voyages. Ces captifs étaient, par nature, essentiellement migrateurs.

Avant de s'unir, ils avaient eu soif de courir le monde. Lorsqu'ils n'étaient encore que fiancés, on les avait vus à Enghien, à Choisy-le-Roi, à Meudon, à Clamart, à Montretout. Un jour même, ils avaient poussé jusqu'à Saint-Germain.

A Longjumeau, qui leur paraissait une île de l'Océanie, cette rage d'explorations audacieuses, d'aventures sur terre et sur mer n'avait fait que s'exaspérer.

Leur maison était encombrée de globes et de planisphères, ils avaient des atlas anglais et des atlas germaniques. Ils possédaient même une carte de la lune publiée à Gotha sous la direction d'un cuistre nommé Justus Perthes.

Quand ils ne faisaient pas l'amour, ils lisaient ensemble les histoires des navigateurs fameux, dont leur bibliothèque était exclusivement remplie, et il n'y avait pas un journal de voyages, un Tour du Monde ou un Bulletin de société géographique auquel ils ne fussent abonnés. Indicateurs de chemins de fer et prospectus d'agences maritimes pleuvaient chez eux sans intermittence.

Chose qu'on ne croira pas, leurs malles étaient toujours prêtes. Ils furent toujours sur le point de partir, d'entreprendre un interminable voyage aux pays les plus lointains, les plus dangereux ou les plus inexplorés.

J'ai bien reçu quarante dépêches annonçant leur départ imminent pour Bornéo, la Terre de Feu, la Nouvelle-Zélande ou le Groenland.

Plusieurs fois, même, il s'en est à peine fallu d'un cheveu qu'ils ne partissent en effet. Mais enfin ils ne partaient pas, ils ne partirent jamais, parce qu'ils ne pouvaient pas et ne devaient pas partir. Les atomes et les molécules se coalisaient pour les tirer en arrière.

Un jour, cependant, il y a une dizaine d'années, ils crurent décidément s'évader. Ils avaient réussi, contre toute espérance, à s'élancer dans un vagon de première classe qui allait les emporter à Versailles. Délivrance .r Là sans doute le cercle magique serait rompu.

Le train se mit en marche, mais ils ne bougèrent pas. Ils s'étaient fourrés naturellement dans une voiture désignée pour rester en gare. Tout était à recommencer.

L'unique voyage qu'ils ne dussent pas manquer était évidemment celui qu'ils viennent d'entreprendre, hélas 1 et leur caractère bien connu me porte à croire qu'ils ne s'y préparèrent qu'en tremblant.

Page 1