LE MOYEN AGE
— Le Moyen Age, mon enfant, c'était une immense église comme on n'en verra plus jusqu'à ce que Dieu revienne sur terre, — un lieu de prières aussi vaste que tout l'Occident et Mti sur dix siècles d'extase qui font penser aux Dix Commandements du Sabaoth ! C'était l'agenouillement universel dans l'adoration ou dans la terreur. Les blasphémateurs eux-mêmes et les sanguinaires étaient à genoux, parce qu'il n'y avait pas d'autre attitude en la présence du Crucifié redoutable qui devait juger tous les hommes... Au dehors, il n'y avait que les ténèbres pleines de dragons et de cérémonies infernales. On était toujours à la Mort du Christ, et le soleil ne se montrait pas. Les pauvres gens des campagnes labouraient le sol en tremblant, comme s'ils avaient craint déveiller les trépassés avant l'heure. Les chevaliers et leurs serviteurs de guerre chevauchaient silencieusement au loin, sur les horizons, dans le crépuscule. Tout le monde pleurait en demandant grâce. Quelquefois une
rafale subite ouvrait les porte?, poussant les sombres figures de l'extérieur jusqu'au fond du sanctuaire, dont tous les flambeaux s'éteignaient, et on n'entendait plus qu'un très-long cri d'épouvante répercuté dans les deux mondes angéliques, en attendant que le Vicaire du Hédempteur eût élevé ses terribles Mains conjuratrices... Les mille ans du Moyen Age ont été la durée du grand deuil chrétien, de votre patronne sainte ClotUde à Christophe Colomb, qui emporta l'enthousiasme de la Charité dans son cercueil, — car il n'y a que les Saints ou les antagonistes des Saints capables de délimiter l'histoire.
Un jour, il y a beaucoup d'années; je fus le spectateur d'une des grandes inondations de la Loire. J'étais trèsjeune, par conséquent imbécile et aussi peu croyant qu'on peut l'être, quand on est mordu par tous les scorpions de la fantaisie. J'avais voyagé vingt-quatre heures dans ces joyeuses campagnes tourangelles, remplies alors des vibrations du tocsin. Aussi loin que mes regards pouvaient aller, surtous les chemins et tous les sentiers, à travers les vignobles et les bois, j^avais été le contemplateur de la panique d'une population au ûésesf >ir fuyant devant la grande folle meurtrière qui avalait les villages, arrachait les ponts, charriait des pans de forêts, des montagnes de débris, des granges pleines de moissons, des troupeaux avec leurs étables, et tord-.;' tous les obstacles en mugissant comme une armée d'hippopotames. Cela sous un ciel jaune et sanguinolent qui avait l'air d'un autre fleuve en colère et paraissait annoncer un supplément d'extermination. J'arrivai enfin à une petite ville éperdue et je suivis une foule pâle qui se ruait dans une église des temps anciens, dont toutes les cloches sautaient à la fois.
Je n'oublierai jamais ce spectacle. Au milieu de la nef obscure, une vieille châsse en ruines, tirée de quelques dessous d'autel, avait été déposée par terre, el huitbra-
siers rouges, allumés dans des grilles ou des réchauds, l'éclairaient en guise de cierges au niveau du soi. Tout autour, des hommes, des femmes, des enfants, un peuple entier prosterné, vautré sur les dalles et les mains jointes au-dessus des têtes, suppliaient le Saint dont les ossements étaient là de les délivrer du fléau. La houle des gémissements était énorme et se renouvelait à chaque instant comme la respiration de la mer. Déjà fort ému par tout ce qui avait précédé, je me mis à pleurer et à prier en union de cœur avec cette pauvre multitude et je connus alors, par les yeux de l'esprit et par les oreilles de Tàrne, ce qu'avait dû être le Moyen Age!
Un recul soudain de mon imagination me transporta au milieu de ces temps lointains où on ne s'interrompait de souffrir que pour implorer. La scène que j'avais sous les yeux fut pour moi le type certain de cent mille scènes identiques réparties sur trente générations malheureuses dont l'étonnante misère est à peine mentionnée dans les histoires. Depuis Atlilajusqu'aux incursions musulmanes et de la célèbre « fureur des Normands » à la rage anglaise qui dura Cent ans, je calculai que des millions d'infortunes s'étaient ainsi répandues partout devant les reliques sacrées des Martyrs ou des Confesseurs que l'on disait être les seuls amis de l'indigent et du lamentable
Nous autres, la canaille, nous sommes les fils de cette patience merveilleuse et lorsque, après Luther et sa séquelle de raisonneurs, nous reniâmes les grands Seigneurs du Paradis qui avaient consolé nos pères, il était juste que nous fussions retranchés, comme des chiens, du banquet de poésie où furent conviées si longtemps les simples âmes. Car ces hommes d'oraison, ces ignorants sans murmure que méprise notre suffisance d'idiots, ces opprimés portaient, dansleurs cœursetdans leurs cerveaux, la Jérusalem céleste. Ils traduisaient, comme ils pouvaient, leurs extases, dans la pierre des cathédrales,
dans les vitraux brûlants des chapelles, sur le vélin des livresd'heuresettoutnotreeffort,quandnousavonsun peu de génie, c'est de remonter à cette source lumineuse... On le voit, l'enseignement de Gacougnol était surtout esthétique. Ayant découvert en son élève une appétence extraordinaire du Beau en toutes choses, il portait là tout son zèle et ne lui présentait jamais un autre objectif, assuré que cet esprit vierge, qui frémissait comme les libellules dans la lumière, comprendrait toujours ce qu'on écrirait pour lui sur le rayon d'or