LE PELERIN
Il s'agit d'un pèlerin, comme il y en eut quelques-uns au Moyen Age, qui cherche par toute la terre « le Jardin de Volupté ». Ecoute :
« On n'avait jamais vu et on ne revCrra jamais un Pèlerin aussi formidable.
« Depuis son enfance, il cherchait le Paradis terrestre, î'Eden perdu, ce Jardin de Volupté, — par qui la Femme est symbolisée si profondément, — où le Seigneur Dieu colloqua Son Type, quand II l'eut formé de la boue.
« Ce Pèlerin avait été rencontré, sur toutes les routes connues et sur toutes les routes inconnues, par les hommes ou par les serpents, qui s'étaient écartés de lui,
car les psaumes lui sortaient par tous les pores et il était fait comme un prodige.
« Toute sa personne ressemblait à un vieux cantique d'impatience et avait dû être conçue, naguère, en d'irrévélables soupirs.
« Le soleil le mécontentait. Intérieurement ébloui de son espoir, les cataractes lumineuses du Cancer ou du Capricorne lui paraissaient venir d'une triste lampe en agonie oubliée dans des catacombes pleines de captifs.
« Seul d'entre tous les hommes, il se souvenait de la fournaise de magnificences d'où leur espèce fut exilée, pour que commençassent les Douleurs et que commençassent les Temps.
« Ne fallait-il pas qu'il se trouvât quelque part, ce brasier de Béatitude que le Déluge ne put éteindre, puisque le Chérubin était toujours là pour débrider la cavalerie des Torrents ?
« Il suffisait assurément de bien chercher, car le temps n'a pas la permission de détruire ce qui ne lui appartient pas.
« Et le Pèlerin cheminait dans les extases, en songeant que ce Jardin avait été le domaine de ceux qui ne devaient pas mourir, et que les neuf cent trente ans du Père des pères n ayant pu raisonnablement commencer qicà Vinstanl même où il devenait un mortel, la durée de son séjour dans le Paradis était absolument inexprimable en chiffres humains, — osât-on supposer des millions d'années de ravissement, selon les manières de compter qui sont en usage parmi les enfants des morts ! . . . »
Ici, ma mémoire se brouille, du moins pour ce qui est des mots et des images. Mais j'ai retenu le plan.
Ce Pèlerin cherche ainsi toute sa vie, continuellement déçu et continuellement ravi d'espoir, brûlant de foi et brûlant d'amour.
Sa Foi est si grande que les montagnes se dérangent pour le laisser passer, et son Amour est si fort que, pendant la nuit, on le prendrait pour cette colonne de feu qui marchait en avant du Peuple Hébreu.
Il ne connaît pas la fatigue et ne craint aucune sorte de dénûment. Depuis plus de cent ans qu'il cherche, il n'a pas eu une heure de tristesse. Au contraire, plus il devient vieux et plus il se réjouit, car il sait qu'il ne peut mourir sans avoir trouvé ce qu'il cherche.
Mais voici que le moment approche, sans doute. Il a tellement fouillé le globe qu'il n'y a plus un seul coin, fût-ce le plus infâme ou le plus horrible, que son Espérance n'ait visité. Il a parcouru le fond des fleuves et cheminé dans le lit des mers.
Jugeant alors qu'il est arrivé, il s'arrête pour la première fois, et meurt d'amour dans un cimetière de lépreux, au milieu duquel est l'Arbre de Vie et où se promène, comme nous, au milieu des tombes, l'Esprit du Seigneur.