Paris, Société du Mercure de France
monde où le fils de Louis XVI ait été reconnu pour ce qu'il était.
Et voilà tout. Il n'y a pas de Croix. L'Orphelin des Majestés Très-Chrétiennes n'a pas obtenu cette aumône. 11 dort comme il peut, depuis cinquante-cinq ans, privé de ce Signe de Propitiation et de Royauté que ses amis, témoins pourtant de sa religieuse mort, ont inexplicablement refusé à sa sépulture.
Maintenant le siècle va finir. Tout présage qu'il finira dans une apothéose de massacres et d'incendies. C'est à peine s'il aura le temps de pousser un cri et de tomber mort. Lorsqu'il ne sera plus et que les Nouveaux Temps auront commencé, — quels Temps ? ô Seigneur ! — à qui pourrait-on parler encore de cet effrayant malheureux?
Il appartient tellement au xixe siècle qu'on ne peut l'en arracher et qu'il est forcé de partager son destin. Quand ce siècle bronchera, le dernier porteur des grands Lys pâles de la France bronchera de même dans l'oubli profond, c'est infiniment probable, — à moins que le Dieu de tous les miracles ne ramasse la goutte de sang que le Prince lugubre laissa sur la terre, pour en faire un Globe dans Sa Main... Mais cela, c'est le secret du Maître et du Père, et les plus grands Anges l'ignorent.
Est-ce bien exact, cependant, de dire que Louis XVII appartient au xixe siècle? Je pense plutôt que le xixe siècle appartient à Louis XVII. Il ne lui appartient pas seulement comme le juge inique appartient à l'Innocent qui doit le juger à son tour ; il lui appartient comme le désert à une ruine grandiose et redoutée. Mieux encore, le xixe siècle est vraiment sorti de Louis XVII, en ce sens que le torrent des iniquités ou des hontes inexprimables dont la France meurt depuis cent ans, n'est autre chose qu'une luxuriance de la primordiale iniquité que traduit le nom du Prince lamentable.
Je ne sais si je pourrai faire entrevoir seulement l'énormité inouïe et tout à fait sans exemple de celle injustice, mais, à coup sûr, il ne s'en est jamais va .d'aussi féconde. On peut dire que tovit.ee qui s'est accompli en Europe, à partir du 8 juin 179.5, est. une suite rigoureuse, nécessaire, de l'épouvantable comédie des.funérailles de l'En- 'fant-Roi. Toutes les combinaisons élaborées par les galériens de la politique, pendant quatre. générations,, m sont rien de .plus -que l'effort identique et sans cesse renouvelé des cuisiniers de nos catastrophes, en vue de continuer le mensonge qui les engendra, et les Cei.t Années d'imposture -.se sont assises, l'une sprès L'attire, dar^s ranipbitli-éàlpe,,pour contempler l'agonie d'JUN homme.
Si la Sottise est le Péché irrémissible, comme on est .tente.parfais.de. le craindre, comment Dieu s'y .prendrat-il pour ouvrir son ciel , au premier ,sot,qui rosa parler du R o i- Ma r (yr. ?
Gertes, il faudrait avoir l'Ame d'un. goujat pour ne p?s sentir une, grande pitié au souvenir de La. fin cruel'e de Louis XVI. < Tant de choses, bêtes et noires s'accumulôrent sur lui, et le pauvre : ho mme xmi il était fut .tellement désigné pour l'expiation de .tant ,de crimes. anciens dont.il était innocent, qndl est difficile, même après .cent ans, d'échapper entièrement à la tristesse morne et .glaciale de ce jour dddverioù'tomba.la tète sans pensée de celui .qui repiésentaiteniPrauce la. Paternité divine.
On chercherait en vain.par tonte l'histoire mie chose .plus navrante, cîest dn contestable. .Mais .la pitié des Jiornmcs, quelque déchirante qu'on .la suppose, me dut ■jamais une suffisante. recommandation pour être inscrit ' surdes Diptyques .et pour être mis sur Igs Autels. Le !»]om de Martyr est -ce qu'il y a de tpius, grand, et c'est june stupeur<de:songer à l'abus vraiment. sacrilège que da&emimentalité de quelques bavards a osé. faire de celte exprossionditurgique!
Comment des prêtres pourraiert-ils ignorer que le Martyre estle point culminant du christianisme, la plus haute et la plus éclatante fleur de l'Arbre surnaturel, et comment quelques-uns ont-ils pu assez oublier la Tradition de l'Eglise et les décrets du Saint-Siège pour imaginer, un instant, la palme terrible dans les>mains inertes du prince qui signa, d'une plume tremblante, lYpée de saint Louis pendue à son flanc, la Constitution civile du c'ergé?
Il s'en est repenti, :assure-t-on. C'est Dieu qui le sait. "Mais les victimes sans nombre qu'il n'essaya même pas de défendre '/mais les têtes coupées quiroitlèrent en avalanche du pied de sou trône dans les abîmes; mais les ;bouches mortes des prêtres, des petits enfants, des femmes, de tous ceux qui pouvaient'crier utilement vers TDieuimais'le déchaînement tumultueux des trahisons, des apostasies et des opprobres qu'uneseule heure d'énergie royale pouvait conjurer ; enfin la destruction à jamais d'une société chrétienne 'bâtie sur 'les Ossements des Saints, bâtie sur lui-même, et qu'il avait la fonction
d'étayer jusqu'à son dernier soupir ; qui oserait dire
qu'il s'en est repenti ?
'On a 'raconte qu'il défendit qu'on l'arrachât de vive force des mains des bourreaux. « Je ne- veux pas, auraitil dit, qu'une seule goutte de sang soit versée pour moi. » "Quelle parole a été 'plus admirée que celte parole ;imbécife et 'lâche d'un roi qui ne comprenait pas qu'en acceptant pour lui l'abattoir, il ouvrait :les >veines d'un monde!
Le Rot- Martyr! Il faudrait un ange pour dire ce -que ce lieu commun a coûté. Après la guillotine, îbn'y avait plus d'autre expédient pour renouveler indéfiniment le régicide. Les têtes deroi peuvent repousser sous le couvperet, ellesme -repoussent pas-sous l'a ridicule, et celte appellation blasphématoire était sans doute la guillotine
la plus sûre pour décapiter la descendance de Louis XVI. Le monstre d'infortune que fut son fils eût pu être le survivant acceptable d'un monarque sans auréole, mais comment aurait-il pu l'être d'un roi-martyr? C'était trop demander au xixe siècle.
Charles-Louis de Bourbon, duc de Normandie, dernier rejeton de trente-deux rois de France et de vingt-trois rois de Navarre, porta toute sa vie, à travers l'Europe homicide, la tête coupée de son père, comme l'Apôtre des Gaules avait porté son propre chef jusqu'au lieu marqué pour la sépulture à venir de ces mêmes Rois Très-Chrétiens qui n'existaient pas encore. Lorsqu'il fut trop las de cette relique pesante, il se coucha pour mourir, la léguant aux héritiers de sa prodigieuse misère, afin qu'ils la traînassent à leur tour. Et c'est toujours la pauvre tête coiffée du nimbe dérisoire et sempiternel qui déconcerte jusqu'à la pitié.
En supposant même le désarmement universel de cette Raison d'Etat implacable qui réduisit Louis XVII à la condition d'un fantôme, comment faire accepter l'orphelin d'une misérable enluminure de dévotion à des peuples épuisés de patience et recrus de tous les symboles qui ne demandent pas moins, désormais, que le Règne tangible du Dieu vivant!...
Il a régné, cependant, Louis XVII. On peut même dire que jamais il n'y eut un règne si effrayant. Tant qu'il dura, les plus puissants hommes eurent peur. Napoléon qui en tremblait fit la guerre aux rois tremblants pour cacher son épouvante. Quand tomba ce colosse qui résorbait en lui l'anxiété du monde, comme un puits du ciel résorbe la foudre, la terreur parut augmenter. On fut en peine de savoir où était une France devenue, elle aussi, un fantôme de nation sur qui régnait un roi invisible, un roi sans trône et sans couronne, un roi sans figure, sans langue et sans mains...
« Tu ne seras pas roi », avait dit à l'enfant des rois la Sorcière de 92, penchée sur son effroyable bouillon de sang. « Tu ne seras pas roi », avait dit à son tour l'incrément terrible de cette Circé, le Napoléon du tonnerre que le Souverain Pontife était venu sacrer à Notre-Dame, ainsi qu'un vrai roi, et qui fut alors la plus prophétique image de Celui qui doit tout dompter à la lin des fins. « Tu ne seras pas roi », répétèrent les bouches de tous les esclaves qui grelottaient sur les trônes de l'Occident.
Ah ! on ne savait guère ce qu'on voulait, mais on savait très-certainement ce qu'on ne voulait pas. À quelque prix que ce fût, on ne voulait pas de ce prince, parce qu'il était le Prince des Lys, et toutes les canailles furent bonnes pour le supplanter. N'importe quoi lui fut préféré. Il y eut une rage universelle, un démoniaque besoin de faire avorter la Providence, d'effacer par tous les moyens le mystérieux et profond espoir des hommes, accoutumés, depuis tant de générations, à chercher l'Image de Notre Seigneur Jésus-Christ dans les yeux bleus de la Monarchie française.
Le trône de Saint Louis et de Charlemagne, dans la foi simple du peuple, avait juste autant pesé que l'escabeau du Saint des Saints sur les trappes closes de l'enfer et, quel que fût le mal de ce monde, on était bien sûr que rien ne serait tout à fait perdu, aussi longtemps que la Fleur qui « ne travaille ni ne file » serait vêtue à peu près comme Salomon. Considerate lilia agri. La nudité laborieuse et le vagabondage perpétuel de Louis XVII furent, après dix-huit cents ans, la réponse du Diable au Sermon sur la montagne. Et le monde qui se croyait encore chrétien vit tomber sur lui le filet immense d'une incomparable servitude.
« Tu ne seras pas roi », avait-on crié de partout. Or, voici le prodige qui ne s'était jamais vu et dont l'ana-
logue est introuvable. Louis XVII^ universellement rejeté, régna néanmoins chipante ans, do 17S5, année de sa préten lue mort, à 1343. Il régna « démonétisé », invisible et tout-puissant, par VimpossUnUU' même de prouver quil n'existait pas. Avec le despotisme sans contrepoids des forces occultes, il régna dans la volonté perverse de tous ceux qui, ayant pris sa» place et craignant toujours de le voir surgir, essayèrent, par l'égongementou le prestige, de raturer jusqu'à sa mémoire. Et il arriva, pour confondre la pensée, que le plus innocent des princes n'eut d'autres fanfares que les rugissements ou lés sanglots.
De même qu'on lui; avait substitué un enfant mort pour qu'il s'évadât du Temple, de même on tenta de lui; substituer toute la- France morte- pour 'V exclure à jamais de son Héritage et de son- Nom, pour qu'il fût oublié dans les ténèbres extérieures où on1 pleure en grinçant: des dents, pour qu'on pût dire une bonne fois : Le fils: des Rois Très-Chrétiens est si défunt que voilà son cadavre sans sépulture, son cadavre trop grand pour être caché sous la terre et: qu'il faut' abandonner aux enfants des chiens. Or Dieu sait si les dévorants accoururent, gueules béantes, gueules pourries, gueules, de carnage et de pestilence!
Tout porte, en réalité, sur ce faux fantôme : 13 vendémiaire, 18 fructidor, 18 brumaire, Marengo, Vincennes, Austerlitz, Friedland, Wagram, Moscouj et lès deux culbutes de Napoléon ; puis la criée des consciences, la surenchère des mains sanglantes qui s -est appelée la. Restauration; enfin l'ignominie- découra* géante et insurpassable de là Monarchie de juillet'; quatre ou cinq millions de mortSj huit ou dix. royaumes dévastés, deux ou trois cents villes à sao, lu Corps mystique de Notre Seigneur Jésus-Christ percé de la lance et l'avènement* définitif' du Bourgeois infâme!... Toutes
ces choses pour étouffer la voix dlun pauvre, la voix, imperceptible d'un obscur, d'un malheureux qui demandait seulement qu'on l'appelât par son, nom.
Et, comme si tout, dans cette histoire,, devait nécessairement: aller au delà des confins extrêmes de l'extravagance et de l'horreur, il y eut une créature sortie du même flanc que ce misérable, la première d'entre les princesses du. monde, implacablement armée contre lui de toutes les. griffes des oiseaux de proie qui avaient déchiré leur père, et leur, mère., La duchesse d'Angoulême, qui n'avait qu'un mot à dire pour changer la face de l'Europe, aima mieux, assassines sou frère pendant trente ans, et, mourut ellermême six ans plus tard, toujours fidèle à son démoniaque silence, comblée de gloire et de richesses, canonisée par un. peuple de domestiques, vomie par. sa victime agonisante, reniée par toutes les Intercessions des cieux, hagarde et désespérée...
II. est donc rigoureusement vrai d?affirmer le règne effectif de Louis XVI L Les monarques, même les plus certifiés, régnent comme ils peuvent,, et ne régnent que comme ils peuvent. Celui-ci, ayant été, décrété fantôme, ne put régner que comme un fantôme, pour l'hallucination et le désarroi de son peuple atteint de démence qui ne put jamais le connaître.el qui, pourtant, dut épou^ ser son destin, car telle est la loi.
C'est à faire chavirer l'imagination de se dire qu'il y eut un homme sans pain, sans toit, sans parenté, sans r-om, sans patrie, un individu quelconque perdu dans le fond des foules, que le dernier des goujats pouvait insulter et qui était, cependant, le Roi de France!... Le Roi de France reconnu tel, en secret, par tous les gouvernements dont les titulaires suaient d'angoisse à la seule pensée qu'il vivait toujours, qu'on pouvait le rencontrer à chaque pas, et qu'il tenait peut-être à presque rien que la pauvre France, toute frappée à mort qu'elle
fût, voyant passer cette figure de sa douleur, ne reconnût soudain le Sang de ses anciens Maîtres et ne se précipitât vers lui avec un grand cri, dans un élan sublime de résurrection.
On fit ce qu'on put pour le tuer. Les emprisonnements les plus barbares, le couteau, le feu, le poison, la calomnie, le ridicule féroce, la misère noire et le chagrin noir, tout fut employé. On réussit à la fin, lorsque Dieu l'eut assez gardé et lorsqu'il avait déjà soixante ans, c'est-à-dire lorsqu'il avait achevé de porter la pénitence de soixante rois.
Ne fallait-il pas aussi qu'il y eût, en l'étrange dix-neuvième siècle, cette préfiguration mystérieuse de Quelqu'un qui doit, aux temps révolus, se cacher sous l'affreuse guenille des hommes, au ras de leur fange, en plein cloaque de leur purulence ou de leur malice, pour en être mieux outragé, et que les plus viles canailles regarderont avec horreur, en lui disant : « Il ne reste plus en toi un atome delà ressemblance de Dieu » — jusqu'à l'heure irrévélable où cet étranger fera palpiter les cœurs des morts en criant son Nom?
«Je vais à mon Père céleste... il me couronnera», exhala, en mourant, Louis XVII.
Ce jour-là, Dieu dit à Noé : — Construis une arche, le déluge de feu va commencer.