Paris, Sauton
sieurs points essentiels le despotisme scolastique d'une exégèse inflexible où la Lettre des Saints Livres étouffait l'Esprit du Seigneur. La Science catholique, figée dans les formules et les sentences de l'Ecole, avait fini par stériliser la Tradition en la détournant de la contemplation des divins objets pour la contraindre à tout expliquer dans l'ordre politique et dans l'ordre subjectif des réalités naturelles.
Imperturbable et sereine, cette science étreignait le genre humain et s'étalait devant la Sagesse de Dieu comme un rivage devant l'Océan, pour que cette Sagesse « n'allât pas plus loin » et condescendît à briser contre le granit du syllogisme « l'enflure de ses vagues ».
L'apparition soudaine d'un Messager et d'un Révélateur au sein d'une société si fermement assise dans la certitude que toutes les révélations divines étaient consommées, fut, sans doute, pour un grand nombre d'esprits altiers, une formidable épreuve....
Une chose entre autres, que l'humaine intelligence ne saurait atteindre avec le raccourci effrayant de sa notion de justice, c'est le mystère de toute une moitié de la race humaine exclue, pendant plus de cinq mille ans, de toute participation à la vie spirituelle des peuples de l'Ancien Monde. Ce simple fait accable la pensée.
Quel crime sans nom ni mesure avait donc pu nécessiter une aussi longue, une aussi épouvantable expiation, endurée, non par un seul peuple, mais par des centaines de nations, pour quelques-unes desquelles elle dure encore? Que dis-je? la plupart ne virent se lever aucune lumière et l'aurore de la civilisation orientale fut, pour ces multitudes infortunées, comme l'annonce d'un déluge de sang et de feu par-dessus les vagues de l'Atlantique.
Cet hémisphère terrestre inconnu — semblable à cette mystérieuse moitié de la lune perpétuellement
inobservable — roulait dans les espaces, avec le reste du monde, depuis deux millions de jours. En vain le candélabre de la Révélation avait-il été promené d'Orient en Occident. Depuis Abraham étendant sous les pieds du Messie futur — comme une miraculeuse voie lactée de cœurs humains — toute sa stellaire postérité, pendant vingt-deux siècles ; et de Jésus, vainqueur de la Mort, à Mahomet, vainqueur de Byzance, d'innombrables générations, obscures ou lumineuses, avaient trempé la terre de leurs larmes, de leurs sueurs ou de leur sang. Des civilisations puissantes avaient poussé leurs influences dans toutes les directions de l'esprit humain. De miraculeuses intelligences avaient épuisé toute conjecture. Les Saints, les Martyrs, les Apôtres mômes, à qui le Sauveur avait dit de sa bouche d'enseigner toutes les nations, avaient accompli leur mandat sur une seule moitié du globe, délaissant ainsi l'autre moitié dans une ignorance invincible de la Rédemption. Le plus audacieux, le plus infatigable des Douze, Témoin privilégié de la Résurrection du Fils de Dieu, — celui-là, disait sainte Brigitte, qui est le trésor de Dieu et la lumière du monde — Thomas Didyme, laissant derrière lui Alexandre le Grand, parmi les autres poussières de son chemin, s'était avancé jusque sur les rivages extrêmes de l'Orient. Là, pressentant peut-être, avant de mourir, la clameur muette et lointaine de ces âmes abandonnées, il avait tendu ses bras d'apôtre audessus de cet incommensurable Pacifique, barrière mobile et décevante qui se moquait de son désir...
Rien de divin et rien d'humain n'avait pu prévaloir contre les ténèbres de ces races inexplicablement châtiées !
Qu'on se représente cet immense continent américain, s'étendant de l'un à l'autre pôle, pendant près de quatre
mille lieues, si démesuré dans tous les sens qu'il aurait fallu plusieurs Romes pour en conquérir seulement le littoral et qu'après trois cent quatre-vingt-dix ans, les plus audacieuses explorations scientifiques n'ont pu le faire connaître tout entier.
Cette interminable chaîne de peuples, étrangers les uns aux antres et de langues diverses, séparés par toutes les différences de mœurs et de climat, divisés par des haines héréditaires et par des religions dont l'atrocité parfaite était la seule unité : tel était, au moment de la Découverte, l'apanage exclusif de l'Esprit du Mal I
Sans doute, le reste de la terre appartenait à ce monarque, en la manière que je viens de dire ; mais, ici, il était le maître absolu, le législateur, le père et le Dieu. Il n'y avait à redouter ni Rédempteur ni Evangile. Le Sang de Jésus-Christ ne coulerait pas sans doute au travers de l'Océan. Le vrai Dieu semblait avoir abdiqué toute suzeraineté sur ce monde malheureux, l'ayant, en apparence, laissé sans aucun secours pendant un nombre de siècles égal au nombre des années qui font un vieillard.
« Vous êtes les enfants du diable », disait Jésus-Christ aux Juifs qui se flattaient d'avoir Dieu pour père. Cette affirmation à la fois si mystérieuse et si nettement terrible, venant d'une telle Bouche, ne s'appliquait pas seulement à cette nation dérég-lée et infidèle. Elle passait bien au delà et s'en allait atteindre, à travers la Race figurative, toutes les races et toutes les familles humaines prévaricatrices, jusqu'aux dernières extrémités del'espace et du temps. Mais, combien réelle, combien effrayante, combien plus mystérieuse encore cette sentence doit-elle apparaître, sil'onvientà considérer le total délaissement, l'absolu exil de ces multitudes à son image que le Dieu vivant semblait avoir écartées à jamais et qui ne ressemblaient à la multitude des témoins de l'Agneau dont il est parlé dans l'Apocalypse que par l'impossibilité de les dénombrer!
Un grand philosophe a dit que l'Esclavage antique fut tout un christianisme virtuel et intérieur pour la Gentiîité. Assurément les quarante siècles d'esclavage préalables à la diffusion évangélique durent peser bien lourdement sur le cœur de l'homme; mais, après tout, les ténèbres du Paganisme, si épaisses qu'elles fussent, n'étaient pas des ténèbres absolues. La Révélation édénique avait laissé dans l'argile raisonnable de profondes empreintes. Les primitifs Historiens, les Rhapsodes, les vieux Tragiques sont saturés de surnaturel divin et prophétique. De sublimes éclairs traversaient parfois ce chaos et venaient illuminer d'étranges lueurs symboliques les simulacres et les autels. La grande Promesse voyageait dans le monde parmi des générations de pénitents involontaires et, d'âge en âge, se formulait obscurément, à la manière d'un écho lointain, dans la clameur inspirée des Voix sibyllines. Les législations ellesmêmes, si orgueilleuses et si dures, s'étaient laissé pénétrer comme d'un vague pressentiment de la dignité humaine. Le Démon triomphait sans doute, mais il triomphait avec inquiétude et tremblait devant ses esclaves!...
En Amérique, rien de semblable. Ténèbres absolues et triomphe complet, comme en enfer! Le livre de la Sagesse a un passage, sublime d'horreur, où le prophète raconte la cécité miraculeuse de l'Egypte, région d'angoisse, figurative de toute la gentilité :
« Ils étaient tous ensemble liés d'une même chaîne de ténèbres et enveloppés d'une longue nuit... Il n'y avait pas de feu si fort qui pût leur donner aucune lumière et les flammes limpides des astres ne pouvaient les éclairer... OrT tout le reste du monde était illuminé d'une brillante lumière et accomplissait ses œuvres, sans aucun empêchement. Eux seuls étaient écrasés de cette pesante nuit... »
Eux seuls! Quel effrayant destin ! et quel maître pou» remplacer Dieu : une chaîne de ténèbres pour toute théologie et la suprême, la perpétuelle épouvante pour toute législation ! Du nord au sud, on pouvait marcher toute une vie d'Indien et faire quatre mille lieues sans rencontrer l'Espérance. Cette merveilleuse nature qui ravissait les conquistadores, — au point de faire penser un instant à Christophe Colomb que le Chérubin terrible ne faisait plus sentinelle avec son épée de feu et que les enfants du Christ allaient enfin recouvrer le Paradis perdu, — les nouveaux venus en comprirent seuls la beauté.
Dans ces grandioses forêts septentrionales qui s'étendaient, comme une infinie cathédrale de verdure, de la baie d'Hudson au golfe du Mexique; parmi les sublimités sauvages des Montagnes Rocheuses ou sur le beau penchant des Andes ; aux bords des Amazones ou dans les îles enchantées de la mer des Antilles ; au milieu de cet inimaginable ruissellement de lumière, des êtres sans nombre faits à la ressemblance du Très-Haut se tordaient dans la boue sanglante des sacrifices humains et agonisaient de terreur sous l'implacable azur de ce firmament qui ne racontait aucune gloire divine à leurs pauvres âmesl... ODieu juste ! quatre mille ans de cet enfer ' !
Les théologiens enseignent que, dans l'autre enfer, le supplice delà privation de Dieu surpasse infiniment tous les autres supplices, et l'un des plus grands Pères de l'Eglise est venu dire que l'âme de l'homme est « naturellement chrétienne». Ces malheureux avaient donc, au plus profond de leur cécité morale, un pressentiment quelconque d'un souverain bien absolument nécessaire et absolument inaccessible! Qui donc oserait assigner l'exacte limite qui séparait les deux abîmes, puisque l'un
1. 20.000 victimes annuelles au Mexique seulement, d'après Glavigero.
et l'autre pouvaient être appelés « terre de misère et terre ténébreuse, couverte de l'ombre de la mort ; où ne se trouve nul ordre et nulle rédemption, mais où habite la sempiternelle horreur * ».
Un jour, enfin, le Seigneur appela un homme comme il avait appelé Jean pour préparer ses voies, et il l'investit, pour un temps, de sa puissance, afin qu'il pût mettre décidément un terme à ce semblant d'éternité douloureuse par laquelle Satan, surnommé le singe de Dieu, avait essayé de se singer lui-même dans une sacrilège contrefaçon de son propre royaume.
Cet homme qu'Isaïe semble avoir en vue toutes les fois qu'il parle aux îles lointaines et aux peuples des extrémités de la terre, c'est Christophe Colomb, «le plus doux des hommes », comme l' Esprit-Saint le dit de Moïse. Le titre de Grand Amiral, sous lequel il fut tant calomnié pendant sa vie, n'a plus de sens pour une génération qui ne connaît pas l'histoire. La foule ne sait rien de lui que son nom très-mystérieux et... rien de plus sinon qu'il a fait la Terre une fois plus grande et que les hommes l'ont assassiné de chagrin.
Quant à sa mission providentielle et unique qui le range dans la demi-douzaine d'hommes exceptionnellement prodigieux sur lesquels la Sagesse divine a compté, qui donc y penserait, dans ce siècle ennemi de la grandeur, si l'Eglise, toujours pleine de mémoire et toujours grande, n'y pensait pas?...