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LA CREME DES HONNETES GENS

Edouard avait soixante-quinze ans et Rosalie soixantecinq. Mais leurs consciences étaient si pures qu'on les croyait jeunes. « Ils ne devaient rien à personne»; ils « n'avaient jamais fait de tort à personne », et, par conséquent, « n'avaient rien à se reprocher ». On disait d'eux : la crème des honnêtes gens, pas moins, ce qui épuise tout simplement la louange humaine.

Edouard cachait sa source, comme le Nil. Il avouait seulement avoir été domestique, puis tenancier d'un hôtel garni à des époques et dans des quartiers inconnus. Il lui restait de ce passé une bonhomie essoufflée, une cordialité asthmatique et cette espèce de doléance marmiteuse de l'homme de bien qui se tâte l'échiné en gémissant, comme n'en pouvant plus de rendre service et de s'immoler pour tout le monde.

Le clignement habituel dont il soulignait certains propos égrillards dont il voulait qu'on appréciât la finesse était accompagné d'un inexplicable remuement de grenouille, de bas en haut, sous la partie latérale de l'épidermedesa vieille face, et le chantonnement catarrheux qui était avec tout cela complétait la physionomie de cet honnête homme qui aimait à s'entendre appeler Monsieur Edouard.

Rosalie ou Madame Edouard avait été, l'espace d'une génération, femme de chambre chez une marquise, oui, ma chère, une vraie marquise qui était morte, hélas! comme tout ce qui est bon, lui laissant des toilettes à la dernière mode du second empire et, je crois, aussi quelques écus, ce qui, ajouté à la gratte consciencieuse d'un quart de siècle, l'avait rendue un parti sortable dès

quarante-cinq a,ns. Car ce fut à cet âge que l'heureux Edouard l'épou^, ayant su toucher son cœur avec sa ligure de ruminait astucieux.

Extrêmement oraeuiaire et pleine à éclater de la sagesse des natio&s, elle ressemblait à une ancienne poule d'Henri IV ayant survécu à la monarchie. Elle tenait aussi de la marquise d'étonnants airs de haut en bas qui ne permettaient pas de la confondre avec le vulgaire, et le perron de quatre marches par lequel on entrait chez les époux avait été visiblement concerté pour l'ostentation de ses magnifiques manières.

Je n'ai pu savoir si l'ex-garno de Monsieur Edouard avait été tenu par cette grande dame ou si ce fut un épisode antérieur à leur mariage. Mais dans le cas de l'affirmative, il est sûr que sa présence dut mettre un fameux ragoût dans les affaires et agrémenter d'un lyrisme d'aristocratie le monotone va-et-vient des cuvettes et des saladiers.

Amants tous deux de la nature, ils s'étaient enfin retirés un peu au delà des fortifications, sur la voie rôtie et médiocrement appienne d'un de nos cimetières suburbains. Ayant fendu en quatre une maison déjà minuscule et se serrant eux-mêmes, s'aplatissant comme des punaises, ils avaient pu arborer des locataires et réaliser ainsi leur plus beau rêve.

Mais, hélas! il n'est donné à personne de monter plus haut que la pointe de la pyramide. Arrivé là, on ne peut plus que redescendre. Edouard et Rosalie étaient tombés sur un mauvais locataire...

Tout le monde sait qu'un mauvais locataire est celui qui ne paie pas exactement un de ses termes, en eût-il payé auparavant plusieurs centaines, eût-il sauvé la patrie trente ou quarante fois. La grammaire latine ellemême n'enseigne-t-elle pas qu'Aristide fut un mauvais locataire, puisqu'il mourut pauvre ?

Bref, Monsieur Edouard avait loué, depuis déjà plu

sieurs années, la plus importante partie de sa maison à un poète. Vous avez bien lu, un poète. Seulement il avait été trompé de façon odieuse. Ce poète s'était dit écrivain et, naturellement, le père Edouard pénétré, mouillé de respect, s'était cru en présence d'un monsieur faisant des écritures, d'un expéditionnaire dans quelque bureau. Il avait tellement cru cela que, même la vue de plusieurs livres marqués du nom de ce prétendu calligraphe et la lecture de plusieurs articles de journaux où on le traitait d'obscure canaille et de fangeux imbécile — ce qui est pourtant l'estampille du génie — n'avait pu lui ouvrir les yeux !

Il ne fallut pas moins que la misère brusquement visible et l'impossibilité probable de payer un prochain terme pour l'opérer de ses écailles. Ce lui fut un rude coup. Le digne homme se mit à gueuler avec d'autant plus de véhémence que la femme de son locataire était dangereusement malade et avait besoin d'une immense paix. Sans doute, on ne lui devait rien encore, il n'aurait plus manqué que ça. Mais il avait beau être le plus serviable des nommes, il n'était pas de ceux qu'on foutait dedans, etc. On ne put se dispenser de jeter dehors cette crème de bourgeois que la seule peur de n'être pas payé faisait semblable à un possédé et qui hurlait comme un pourceau qu'on égorge.

Or, voici ce qui arriva sous mes yeux, exactement. La malade, assommée de cette scène, tomba dans un délire effrayant d'où on ne pensait pas qu'elle pût revenir. Plusieurs jours et plusieurs nuits, elle vit ce vieux et sa vieille massacrant des êtres humains et vendant leur chair à des restaurateurs ou des charcutiers. Ce fut une obsession continuelle, acharnée, d'une précision, d'une intensité, d'une insistance inouïes. On fut éclaboussé, jusqu'à la nausée et jusqu'à la corporelle horreur, du sang que versaient spirituellement ces propriétaires.

J'ai compris plus tard que cette malade, plus lucide que les clairvoyants, avait vu réellement le passé de ces serviteurs du Démon dans l'incommensurable cliché photographique dont l'univers est enveloppé. Seulement, par l'effet d'une transposition que je suis incapable d'expliquer ou de qualifier, mais dont la certitude est foudroyante, elle avait vu se réaliser objectivement, dans leur forme vraie, des pensées et des sentiments épouvantables.

Elle avait vu l'EAU des larmes changée en SANG !

Edouard et Rosalie ont été heureusement débarrassés de leur poète. Ils n'ont pas perdu un centime, et même ils ont eu l'habileté de rafler, au déménagement, quelques objets. Comment le ciel ne les aimerail-il pas ? Ils sont bien avec leur curé qui les propose en exemple et ils ne doivent rien à personne, pas même aux Trois Personnes qui sont en Dieu!

l'honneur des familles

Autrefois, lorsque l'abolition du sens des mots n'avait pas encore été promulguée, l'honneur d'une famille consistait à donner des Saints ou des Héros, tout au moins d'utiles serviteurs de la chose publique. Cela, qu'on fût riche ou pauvre, qu'on eût des ancêtres illustres ou qu'on n'en eût pas. Dans ce dernier cas, on montait simplement et naturellement dans l'aristocratie par la seule nature des choses.

Aujourd'hui, l'honneur des familles consiste uniquement, exclusivement, à échapper aux gendarmes.

Les bourgeois éclairés accordent quelquefois, après avoir demandé à réfléchir, que la pauvreté peut, dans un très-petit nombre de cas qu'ils se gardent bien de spécifier, n'être pas déshonorante, mais rien n'effacerait la honte d'une condamnation judiciaire, surtout en province.

Les Martyrs ont beau avoir leurs ossements sur les autels depuis des siècles, l'Eglise a beau carillonner leurs fêtes et les inonder de gloire, le Bourgeois plein de défiance voit en eux des maladroits qui se sont laissés pincer et qui ont un casier judiciaire. Une nièce de saint Laurent ne trouverait pas à se marier et un arrièrepetit-cousin du Bon Larron n'obtiendrait jamais une place de douze cents francs dans une administration.

La répugnance du Bourgeois pour le Christianisme tient en grande partie à ses sentiments d'honneur, — on ne l'a pas assez dit. Il n'arrive pas à s'arranger d'une religion dont le « fondateur », après avoir subi une peine infamante, est ressuscité pour aggraver éternellement le déshonneur de sa famille.

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