SCÈNE II
ANTISTIUS, sortautdela cella.
Lavez, lavez ces traces sanglantes. Loin d'ici ces restes hideux. Les parties saines des viandes, donnezles aux pauvres. Écartons, je vous prie, l'idée abominable que la Divinité se plaît aux détails d'un abattoir. Entretenez une lampe dans le sanctuaire. Les ténèbres inspirent l'horreur. La lampe est le symbole de la reUgion du cœur, qui vit toujours.
Des groupes de pauvres se montrent. Sacrificulus et Gaueo veulent les chasser.
Approchez, approchez. Ce qui est offert aux dieux est à vous. Le vrai sacrifice est ce que l'homme prend sur ce qui lui appartient pour le donner à ceux qui manquent.
GÂNEO, à Sacrificulus.
Que dis-tu de tout cela? As-tu jamais entendu de pareDles idées?
LE PRÊTRE DE NEMI. Oi
SÂCRIFICULUS.
Ma foi, non ! Il paraît que maintenant il faut recevoir avec égards toute cette canaille que nous avions ordre autrefois de chasser.
GANEO.
Voilà comme tout change I Nouvelle clientèle pour des dieux nouveaux.
ANTISTlUS, resté seul sur le péristyle du temple.
Non, la Di\ânité ne peut se plaire à l'injustice et au crime. L'erreur de Thomme ne saurait prévaloir contre la vérité des choses. Les dieux passionnés, avides, égoïstes, méchants, a'existent pas. Ces dieux qu'on apaise, qu'on gagne par des présents, non par la bonté et la vertu, devraient être supprimés, s'ils existaient. Le meilleur hommage à rendre à cette Diane sombre et cruelle, c'est de la nier. Ombrage chaste et froid de nos forêts, toi, tu existes et je t'aime. Mais qu'un génie méchant et sanguinaire habite sous cette adorable chevelure d'arbres aussi vieux que le monde, qui pourrissent et renaissent d'eux-mêmes sur les bords de la belle coupe de ce lac, je ne le croirai jamais. Le frisson que j'éprouve sous ces voûtes saintes n'est pas celui de la peur; c'est celui de Tamour. Je ne vois place nulle part en la nature pour le frisson de la peur. La nature terrifiait nos pères, car ils ne la connaissaient pas. A nous, elle apparaît bonne, souriante, pourvu que l'homme, par sa sa-
gesse, sache la diriger et user sobrement de ses dons. Homme aveugle, tu te figures la Divinité comme un juge qu'on corrompt ou qu'on gagne en l'importunant. Tu t'imagines que la raison éternelle se laissera prendre à tes supplications. Mais ces supplications, si Dieu pouvait les entendre, son premier devoir serait de t'en punir, comme le premier devoir d'un juge est d'expulser de chez lui le plaideur qui vient, par des sollicitations ou des présents, le gagner à sa cause. Tais-toi, vil intéressé. Adore l'ordre éternel, et tâche d'y conformer ta vie.
Toujours plus haut! toujours plus haut! Coupe sacrée de Nemi,tu auras éternellement des adorateurs. Mais maintenant on te souille par le sang ; un jour, l'homme ne mêlera à tes flots sombres que ses larmes. Les larmes, voilà le sacrifice éternel, la Ubation sainte^ l'eau du cœur. Joie infinie I Oh! qu'il est doux de pleurer!
Un bruit extérieur se fait entendre.