SCÈNE VI
A N T I s T.I U s, seul dans le temple.
Voilà ce que l'on gagne à servir la justice et la raison. Même ceux qu'on déhvre vous renient. Ces malheureux dont je coupais les liens de mort m'en voulaient presque. Vaut-il vraiment la peine de se
dévouer pour une engeance vUe, dévolue fatalement au mensonge? Il est clair que je me perds. Oh! si c'était au profit de quelqu'un ou de quelque chose!... Mais je ne vois devant moi qu'une terre ingrate et un ciel morne. foi, espérance, pourquoi m'avez-vous abandonné ?
Erreurs, chimères du passé, quand d'abord je vous dis adieu, ce fut sans regret. Le sentiment de la déUvrance ne laissait place en moi à aucun autre sentiment. Le vide à côté de vous me paraissait la vie. Puis j'ai vu que Fhomme a besoin de pensées étroites, n exige un dieu pour lui tout seul. Il s'adjuge l'infini, n veut pouvoir dire « mon Dieu », se créer un aparté, un univers à deux, où il établit un colloque avec l'absolu de pair à compagnon. Il veut s'entretenir avec Tidéal, comme si Tidéal était quelqu'un ; il veut lui demander ceci, le remercier de cela, croire qu'il y a un être suprême qui s'occupe de lui. Oh ! si un jour les imaginations divines changeaient de direction; si les fables que Ton raconte dans les temples prenaient la forme d'une vie humaine censée traverser le monde en faisant le bien, comme on raffolerait de ce jeune dieu ! L'humanité vent un Dieu à la fois fini et infini, réel et idéal; elle aime l'idéal; mais elle veut que l'idéal soit personnifié; elle veut un Dieu-homme. Elle se satisfera. Innombrables rires des mers, vous n'êtes rien auprès des flots de rêves entassés que l'humanité traversera avant d'arriver à quelque chose qui ressemble à la raison.
Je ne suis bien que seul ; la pauvre Carmenta ne
compte pas. Heureux qui vivrait dans le lit d'un torrent, servi par un corbeau, chargé de lui apporter son pain de tous les jours! La vulgarité des hommes fait de la sohtude morale le lot obligé de celui qui les dépasse par le génie ou par le cœur. Ne serait-il pas mieux de les laisser suivre leur sort et de les abandonner aux erreurs qu'ils aiment ? Mais non. Il y a la raison, et la raison n'existe pas sans les hommes. L'ami de la raison doit aimer l'himianité, puisque la raison ne se réalise que par l'humanité. Il faut donc se composer un petit monde divin à soi, se tailler un vêtement dans Tinfini; il faut pouvoir dire « mon infini », comme les simples disent « mon Dieu ». Virginius et Virginia le font bien. Pauvres enfants! Ce sont eux peut-être qui réalisent le mieux par l'amour le difficile problème de s'approprier Dieu. univers, ô raison des choses, je sens qu'en cherchant le bien et le vrai, je travaille pour toi!
Un bruit léger se fait entendre. C'est le signe qui annonce l'approche de Carmenta.