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LE PREMIER AGE DE L'ESPRIT HUMAIN

Le premier âge de l'esprit humain, qu'on se représente trop souvent comme celui de la simplicité, était celui de la complexité et de la confusion. On se figure trop facilement que la simplicité, que nous concevons comme logiquement antérieure à la complexité, Test aussi chronologiquement; comme si ce qui, relativement à nos procédés analytiques, est plus simple, avait dû précéder dans l'existence le tout dont il fait partie. La langue de l'enfant, en apparence plus simple, est en effet plus compréhensive et plus resserrée que celle où s'explique terme à terme la pensée plus analysée de l'âge mûr. Les plus profonds linguistes ont été étonnés de trouver, à l'origine et chez les peuples qu'on appelle enfants,- des langues riches et compliquées. L'homme primitif ne divise pas; il voit les choses dans leur état naturel, c'est-à-dire organique et vivant. Pour lui rien n'est abstrait ; car l'abstraction, c'est le morcellement de la vie ; tout est concret et vivant. La distinction n'est pas à l'origine ; la première

vue est générale, compréhensive, mais obscure, inexacte; tout y est entassé et sans distinction. Comme les êtres destinés à vivre, T esprit humain fut, dès ses premiers instants, complet, mais non développé : rien ne s'y est depuis ajouté; mais tout s'est épanoui dans ses proportions naturelles, tout s'est mis à sa place respective. De là cette extrême complexité des œuvres primitives de l'esprit humain. Tout était dans une seule œuvre, tous les éléments de l'humanité s'y recueillaient en une unité, qui était bien loin sans doute de la clarté moderne, mais qui avait, il faut l'avouer, une incomparable majesté. Le livre sacré est l'expression de ce premier état de l'esprit humain. Prenez les Uvres sacrés des anciens peuples, qu'y trouverez-voùs? Toute la vie suprasensible, toute l'âme d'une nation. Là est sa poésie, là sont ses souvenirs héroïques; là est sa législation, sa politique, sa morale ; là est son histoire ; là est sa philosophie et sa science; là, en un mot, est sa religion. Car tout ce premier développement de l'esprit humain s'opère sous forme rehgieuse. La religion, le livre sacré des peuples primitifs, est l'amas syncrétique de tous les éléments humains de la nation. Tout y est dans ime confuse mais belle unité. De là vient la haute placidité de ces œuvres admirables : Tantithèse, l'opposition, la distinction en étant bannies, la paix et l'harmonie y régnent, sans être jamais troublées La lutte est le caractère de l'état d'analyse. Comment, dans ces grandes œuvres primitives, la religion et la ■^jophie, la poésie et la science, la morale et la

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politique se seraient-elles combattues, puisqu'elles reposent côte à cùte dans la même page, souvent dans la même ligne ? La religion était la philosophie, la poésie était la science, la législation était la morale; toute rhumanité était dans chacun de ses actes, ou plutôt la force humaine s'exhalait tout entière dans chacime de ses exertions.

Voilà le secret de l'incomparable beauté de ces livres primitifs, qui sont encore les représentations les plus adéquates de l'humanité complète. C'est folie que d'y chercher spécialement de la science; notre science vaut incontestablement bien mieux que celle qu'on peut y trouver. C'est folie d'y chercher de la philosophie ; nous sommes incontestablement meilleurs analystes. C'est folie que d'y chercher de la législation et du droit public ; nos publicistes s'y entendent mieux et c'est peu dire. Ce qu'il y faut chercher, c'est V humanité simultanée, c'est la grande harmonie de la nature humaine, c'est le portrait de notre belle enfance. De là encore la superbe poésie de ces types primitifs où s'incarnait la doctrine, de ces demi-dieux qui servent d'ancêtres religieux à tous les peuples, Orphée, Thoth, Moïse, Zoroastre, Vyasa, Fohi, à la fois savants, poètes, législateurs, organisateurs sociaux et, comme résumé de tout cela, prêtres et mystagogues. Ce type admirable se continue encore quelque temps dans les premiers âges de la réflexion analytique; il produit alors ces sages primitifs, qui ne sont déjà plus des mystagogues, mais ne sont pas encore des philosophes, et qui ont aussi leur légende

(biographie fabuleuse), mais bien moins créée que celle des initiateurs (mythe pur). Tels sont Confucius, Lao-Tseu, Salomon, Locman, Pythagore, Empédocle, qui confinent aux premiers philosophes par les types encore plus adoucis de Selon, Zaleucus, Numa, etc.

Tel est r esprit humain des âges primitifs. Il a sa beauté, dont n'approche pas notre timide analyse. C'est la vie divine de l'enfance, où Dieu se révèle de si près à ceux qui savent adorer. J'aime tout autant que M. dé Maistre cette sagesse antique, portant la couronne du sage et la robe sacerdotale. Je la regrette ; mais je n'injurie pas pour cela les siècles dévoués à l'œuvre pénible de l'analyse, lesquels, tout inférieurs qu'ils sont par certaines faces, représentent après, tout un progrès nécessaire de l'esprit humain.

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