DIGNITÉ DE LA SCIENCE
Il me semble que la science ne retrouvera sa dignité qu'en se posant définitivement au grand et large point de vue de sa fin véritable. Autrefois il y avait place pour ce petit rôle assez innocent du savant de la Restauration; rôle demi-courtisanesque, manière de se laisser prendre pour un homme solide^ qui hoche la tête sur les ambitieuses nouveautés, façon de s'attacher à des Mécènes ducs et pairs, qui pour suprême faveur vous admettaient au nombre des meubles de leur salon ou des antiques de leur cabinet; sous tout cela quelque chose d'assez peu sérieux, le rire niais de la vanité, si agaçant quand il se mêle aux choses sérieuses I... Voilà le genre qui doit à jamais disparaître; voilà ce qui est enterré avec les hochets d'une société où le factice avait encore une si grande part. C'est rabaisser la science que de la tirer du grand milieu de l'humanité pour en faire une vanité de cour ou de salon; car le jour n'est pas loin où tout ce qui n'est pas sérieux et vrai sera ridicule. Soyons donc
vrais, au nom de Dieu, vrais comme Thaïes quand, de sa propre initiative et par besoin intime, il se mit à spéculer sur la nature; vrais coinme Socrate, vrais comme Jésus, vrais comme saint Paul, vrais comme tous ces grands hommes que l'idéal a possédés et entraînés après lui! Laissons les gens du vieux temps dire petitement pour Tapologie de la science : elle est nécessaire comme toute autre chose; elle orne, eUe donne du lustre à un pays, etc.. Niaiserie que tout cela! Quelle est Tâme philosophique et belle, jalouse d'être parfaite, ayant le sentiment de sa valem* intérieure, qui consentirait à se sacrifier à de telles vanités, à se mettre de gaieté de cœur dans la tapisserie inanimée de l'humanité, à jouer dans le monde le rôle des momies d'un musée ! Pour moi, je le dis du fond de ma conscience, si je voyais une forme de vie plus belle que la science, j*y courrais. Gomment se résigner à ce qu'on sait être le moins parfait ? Comment se mettre soi-même au rebut, accepter un rôle de pa~ rade, quand la vie est si courte, quand rien ne peut réparer la perte des moments qu'on n'a point donnés aux délices de l'idéal? vérité, sincérité de la vieT ô sainte poésie des choses, avec quoi se consoler dene pas te sentir? Et à cette heure sérieuse à laquelle il faut toujours se transporter pour apprécier les choses à leur vrai jour, qui pourra mourir tranquille, si, en jetant un regard en arrière, il ne trouve dans sa vie que frivolité ou curiosité satisfaite? La fin seule est digne du regard; tout le reste est vanité. Vivre, ce n'est pas glisser sur une agréable surface, ce n'est pas.