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PARMEMSOUE, THÉOCRITE DE CHIO

TuÉocRiTE. — Tout de bon, ne pouviez-vous plus rire après que vous eûtes descendu dans l'antre de Trophonius?

Parmenisole. — Non, j'étais d'un sérieux extraordinaire.

Théocrite. — Si j'eusse su que l'antre de Trophonius avait cette vertu, j'eusse bien dû y faire un petit voyage. Je n'ai que trop ri pendant ma vie, et même elle eût été plus longue, si j'eusse moins ri. Une mauvaise raillerie m'a amené dans le lieu où nous sommes. Le roi Antigonus était borgne. .Je l'avais cruellement offensé; cependant il avait promis de n'en avoir aucun ressentiment, pourvu que j'allasse

me présenter devant lui. On m y conduisait presque par iorce, et mes amis me disaient pour meneourager : « Allez, ne craignez rien; votre vie est en sûreté, dès que vous aurez paru aux yeux du roi. — Ah ! leur répondis-je: si je ne puis obtenir ma grâce, sans paraître à ses yeux, je suis perdu. » Anligonus, qui était disposé à me pardonner un crime, ne me put pardonner cette plaisanterie, et il m'en cofita la tête pour avoir raillé hors de propos.

Pahmk.msque. — Je ne sais si je n'eusse point voulu avoir votre talent de railler, même à ce prix-là.

TuÉocRiTE. — Et moi, combien voudrais-je pi-ésentement avoir acheté votre sérieux!

Parmenisque. — Ah ! vous n"y songez pas. Je pensai mourir du sérieux que vous souhaitez si fort : rien ne me divertissait plus- je faisais des efforts pour rire, et je n'en pouvais venir à bout. Je ne jouissais plus de tout ce qu'il y a de ridicule dans le monde; ce ridicule était devenu triste pour moi. Enfin, désespéré d'être si sage, j'allai à Delphes, et je priai instanmient le dieu de m'enseigncr le moyen de rire. Il me renvoya en termes ambigus au pouvoir maternel. Je crus qu'il entendait ma patrie : j'y retourne ; mais ma patrie ne put vaincre mon sérieux. Je commençais à prejidre mon parti, comme dans une maladie incurable, lorsque je fis par hasard un voyage à Délos : là, je contemplai avec surprise la magnificence des temples d'Apollon, et la beauté de ses statues. Il était partout en marbre ou en or, et de la main des meilleurs ouvriers de la Grèce; mais quand je vins à une Latone de bois, qui était très mal faite, et qui avait tout l'air d'une vieille, je m'éclatai de rire, par la comparaison des statues du fils à celle de la mère. Je ne puis vous exprimer assez combien je fus étonné, content, charmé d'avoir ri. J'entendis alors le vrai sens de l'oracle. Je ne présentai point

DIALOGUES DES MOKTS 9

(l'onVandos à tous cos Apollons d'or ou de marbre; la Lalone de bois eut tous mes vœux. Je lui fis je ne sais combien de sacrifices, je l'enfumai toute d'encens, et j'eusse enlevé un temple à Latone qui fait rire, si j'eusse été en état d'en faire la dépense.

TiiÉocRiTE. — Il me semble qu'Apollon pouvait vous rendre la faculté de rire, sans que ce fût aux dépens de sa mère : vous n'auriez vu que trop d'objets qui étaient propres à faire le même eiï'et que Latone.

Parmemsqle. — Quand on est de mauvaise humeur on trouve que les hommes ne valent pas la peine qu'on en rie; ils sont faits pour être ridicules, et ils le sont, cela n'est pas étonnant : mais une déesse qui se met à l'être, l'est bien davantage. D'ailleurs, Apollon voulait apparemment me faire voir que mon sérieux était un mal qui ne pouvait être guéri par tous les remèdes humains, et que j'étais réduit dans un état où j'avais besoin du secours même des dieux.

TiJÉocRiTE. — Cette joie et cette gaieté que vous enviez, est encore un bien plus grand mal. Tout un peuple en a autrefois été atteint, et en a extrêmement soulî'ert.

Parmenisque. — Quoi! il s'est trouvé tout un peuple trop disposé à la gaieté et à la joie?

TuÉocRiTE. — Oui, c'étaient les Tirinthieus.

Parmenisque. — Les heureuses gens!

TuÉocRiTE. — Point du tout. Comme ils ne pouvaient plus prendre leur sérieux sur rien, tout allait en désordre parmi eux. S'ils s'assemblaient sur la place, tous leurs entretiens roulaient sur des folies, au lieu de rouler sur les affaires publi(|ues; s'ils recevaient des ambassadeurs, ils les tournaient en ridicule; s'ils tenaient le conseil de ville, les avis des plus graves sénateurs n'étaient que des bouffonneries; et en toutes sortes d'occasions, une parole ou une action raisonnable eût été un prodige chez les

Tirinlhiens, Ils se seulircnt enfin incommodés de cet esprit de plaisanterie, du moins autant que vous l'aviez été de votre trisicsse, et ils allèrent consulter l'oracle de Delphes, aussi bien que vous, mais pour une (in bien différente; c'est-à-dire pour lui demander les moyens de recouvrer un peu de sérieux. L'oracle répondit que s'ils voulaient sacrifier un taureau à Neptune, sans rire, il serait désormais en leur pouvoir d'ôlre plus sages. Un sacrifice n'est pas une action si plaisante d'elle-même; cependant, pour la faire sérieusement, ils y apportèrent des préparatifs : ils résolurent de n'y recevoir point de jeunes gens, mais seulement des vieillards, et non pas encore foutes sortes de vieillards, mais seulement ceux qui avaient ou des maladies, ou beaucoup de dettes, ou des femmes bien incommodes. Quand toutes ces personnes choisies furent sur le bord de la mer, pour immoler la victime, il l'ut besoin, malgré les femmes, les dettes, les maladies et Tâge, qu'ils composassent leur air, baissassent les yeux à terre, et se mordissent les lèvres : mais par malheur, il se trouva là un enfant qui s'y était coulé : on voulut le chasser, selon l'ordre, et il cria : Quoi! avez-vous peur que je navale voire laureau? Cette sottise déconcerta toutes ces o-ravités contrefaites : on éclata de rire; le sacrifice fut troublé, et la raison ne revint point aux Tirinthiens. Ils eurent grand tort, après que le taureau leur eut manqué, de ne pas songer à cet antre de Trophonius, qui avait la vertu de rendre les gens si sérieux, et qui fit un effet si remarquable sur vous.

Parmenisque. — A la vérité, je descendis dans l'antre de Trophonius; mais l'antre de Trophonius, qui m'attrista si fort, n'est pas ce qu'on pense.

TuÉocRiTE. — Et qu'est-ce donc?

Parmenisque. — Ce sont les réflexions : j'en avais fait, et je ne riais plus. Si l'oracle eût ordonné aux

Tii'inllîicns d'en faire, ils étaient guéris de leur enjouement.

TuÉGCRiTE. — J'avoue que je ne sais pas trop ce que c'est (jue les rrtlexions; mais je ne puis concevoir pourquoi elles seraient si chagrines. Ne saurait-on avoir des vues saines, qui ne soient en même temps tristes? N'y a-t-il que l'erreur qui soit gaie, et la raison n'est-elle faite que pour nous tuer?

Parmenisque. — Apparemment, l'intention de la nature n'a pas été qu'on pensât avec beaucoup de raffinement; car elle vend ces sortes de pensées-là bien cher. Vous voulez faire des réflexions, nous dit-elle; prenez-y garde; je m'en vengerai, par la tristesse qu'elles vous causeront.

TnÉocRiTE. — Mais vous ne me dites point pourquoi la nature ne veut pas qu'on pousse les réflexions jusqu'où elles peuvent aller?

Parmenisque. — Elle a nîis les hommes au monde pour y vivre; et vivre, c'est ne savoir ce que Ion fait la plupart du temps. Quand nous découvrons le peu d'importance de ce qui nous occupe et de ce qui nous touche, nous arrachons à la nature son secret : on devient trop sage, et on ne veut plus agir; voilà ce que la nature ne trouve pas bon.

Théocrite. — Mais la raison qui vous fait penser mieux que les autres, ne laisse pas de vous condamner à agir comme eux.

Parmenisque. — Vous ditt's vrai. Il y a une raison qui nous met au-dessus de tout par les pensées; il doit y en avoir ensuite une autre, qui nous ramène à tout par les actions : mais à ce compte-là môme, ne vaut-il pas presque autant n'avoir point pensé?

STRATOX, RAl'IIAEL DURBIN

Straton. — Je ne m'attendais pas que le conseil que je donnai à mon esclave dut produire des efl'ets si heureux. Il me valut là-haut la vie et la royauté tout ensemble; et ici, il m'attire l'admiration de tous les sages,

Rai'Hael d'Urbin. — Et quel est ce conseil?

Straton. — J'étais à Tyr. Tous les esclaves de cette ville se réA'ollèrent, et égorgèrent leurs maîtres; mais un esclave que j'avais eut assez d'humanité pour épargner ma vie, et pour me dérober à la fureur de tous les autres. Ils convinrent de choisir j)our roi celui d'entre eux, qui, à un certain jour, apercevrait le premier le lever du soleil. Ils s'assemblèrent dans une campagne. Toute celte multitude avait les yeux attachés sur la partie orientale du ciel, d'où le soleil devait sortir ; mon esclave seul, que j'avais instruit de ce qu'il avait à faire, regardait vers l'occident. "Vous ne doutez pas «pie les autres ne le traitassent de fou. Cependant, en leur tournant le dos, il vit les premiers rayons du soleil qui paraissent sur le haut d'une tour fort élevée, et ses compagnons en étaient encore à chercher vers l'orient le corps même du soleil. On admira la subtilité desprit qu'il avait eue; mais il avoua ({uil me la devait, et que je vivais encore, et aussitôt je fus élu roi comme un homme divin.

Raphaël d'Urbin. — Je vois bien que le conseil que vous donnâtes à votre esclave vous fut fort inutile; mais je ne vois pas ce qu'il avait d'admirable.

Straton. — Ah! tous les philosophes qui sont ici vous répondront pour moi, que j'appris à mon

esclave ce que tous les sages doivent pratiquer; que pour trouver la vérité, il faut tourner le clos à la multitude, et que les opinions communes sont la règle des opinions saines, pourvu quon les prenne à contresens.

Racuael d'Urbin. — Ces philosophes-là parlent bien en philosophes. C'est leur métier de médire des opinions communes et des préjugés; cependant il n"y a rien de jjIus commode, ni de plus utile.

Straton. — A la manière dont vous en parlez, on devine bien que vous ne vous êtes pas mal trouvé de les suivre.

Raphaël d'Urbin. — Je vous assure que si je me déclare pour les préjugés, c'est sans intérêt; car, au contraire, ils me donnèrent dans le monde un assez grand ridicule. On travaillait à Rome dans les ruines pour en retirer des statues, et comme j'étais bon sculpteur et bon peintre, on m'avait choisi pour juger si elles étaient antiques. Michel-Ange, qui était mon concurrent, fit secrètement une statue de Racchus parfaitement belle. Il lui rompit un doigt après l'avoir faite, et l'enfouit dans un heu où il savait qu'on devait creuser. Dès qu'on l'eut trouvée, je déclarai qu'elle était antique. Michel-Ange soutint que c'était une figure moderne. .Je me fondais principalement sur la beauté de la statue, qui, dans les principes de l'art, méritait de venir d'une main grecque; et à force d'ètro contredit, je pous.sai le Racchus jusqu'au temps de Polyclèlc ou de Phidias. A la fin, Michel-Ange montra le doigt rompu, ce qui était un raisonnement sans réplique. On se moqua de ma préoccupation: mais sans celte préoccupation, qu'eussé-je fait? J'étais juge, et cette qualité veut qu'on décide.

Straton. — Vous eussiez décidé selon la raison.

Rapoael d'Urbin — Et la raison décide-t-elle? Je

n'eusse jamais su, en la consultant, si la statue était antique ou non; j'eusse seulement su qu'elle était très belle : mais le préjugé vient au secours, qui me dit qu'uiK; belle statue doit être antique : voilà une décision el je ju<^e.

Straton. — 11 se pourrait bien faire que la raison ne fournirail pas des principes incontestables sur des matières aussi peu importantes que celles-là: mais sur tout ce qui regarde la conduite des hommes, elle a des décisions très sûres; le malheur est qu'on ne la consulte pas.

Rai'Hael d'L'ki51.\. — Consultons-la sur (juehiue point, pour voir ce quelle établira. Demandons-lui s'il faut qu'on pleure ou qu'on rie à la mort de ses amis el de ses parents. D'un côté, vous dira-l-elle, ils sont perdus pour vous; pleurez. Dun autre côté, ils sont délivrés des misères de la vie; riez. Voilà des réponses de la raison; mais la coutume du pays nous détermine. Nous pleurons, si elle nous l'ordonne : et nous pleurons si bien, que nous ne concevons pas qu'on puisse rire sur ce sujet-là : ou nous en rions, et nous en rions si bien, que nous ne concevons pas qu'on puisse pleurer.

SïKATON. — La raison n'est pas toujours si irrésolue. Elle laisse à faire au préjugé ce qui ne mérite pas qu'elle le fasse elle-même; mais sur combien de choses très considérables a-t-elle des idées nettes, d'où elle tire des conséquences qui ne le sont pas moins?

Rai'Uael d'Urbi.v. — Je suis fort trompé si elles ne sont en petit nombre, ces idées nettes.

Straton. — Il n'importe; on ne doit ajouter qu'à elles une foi entière.

Rapuael d'Urbin. — Cela ne se peut, parce que la raison nous propose un trop petit nombre de maximes certaines, et que noire esprit est fait pour en croire

ilavanlage. Ainsi, le surplus de son inclination à croire va au prolil des préjugés, et les fausses opinions achèvent de la remplir.

Straton. — Et quel besoin de se jeter dans Terreur? Ne peut-on pas dans les choses douteuses suspendre son jugement? La raison s'arrête, quand elle ne sait quel chemin prendre.

Raphaël d'Urblv. — Vous dites vrai; elle n'a point alors d'autres secrets, pour ne point s'écarter, que de ne pas faire un seul pas; mais cette situation est un état violent pour l'esprit humain; il est en mouvement, il faut qu'il aille. Tout le monde ne sait pas douter : on a besoin de lumières pour y parvenir, et de force pour s'en tenir là. D'ailleurs, le doute est sans action, et il faut de l'action parmi les hommes. Strato.n. — Aussi doit-on conserver les préjugés de la coutume pour agir comme un autre homme; mais on doit se défaire d»s préjugés de l'esprit, pour penser en homme sage.

Raphaël d'Urbln. — Il vaut mieux les conserver tous. Vous ignorez apparemment les deux réponses de ce vieillard Samnite, à qui ceux de sa nation envoyèrent demander ce qu'ils avaient à faire, quand ils eurent enfermé dans le pas des Fourches Caudines toute l'armée des Romains, leurs ennemis mortels, et qu'ils furent en pouvoir d'ordonner souverainement de leur destinée. Le vieillard répondit que l'on passât au fil de l'épée tous les Romains., Son avis parut trop dur et trop cruel, et les Samnites renvoyèrent vers lui pour lui en représenter les inconvénients. Il répondit que l'on donnât la vie à tous les Romains sans condition. On ne suivit ni lun ni l'autre conseil, et on s'en trouva mal. Il en va de même des préjugés; il faut les conserver tous, ou les exterminer tous absolument. Autrement, ceux dont vous vous êtes défait vous font entrer en défiance de toutes les opinions

qui vous restent. Le malheur d'èlre trompé sur bien des choses, n'est pas récompensé par le plaisir de l'être sans le savoir; et vous n'avez ni les lumières de la vérité, ni l'agrément de l'erreur.

Straïon. — S'il n'y a pas de moyen d'éviter l'allernalive que vous proposez, on ne doit pas balancer à prendre son parli. 11 faut se défaire de tous ses préjugés.

Raphaël d'Urbin. — Mais la raison chassera de notre esprit toutes ces anciennes o[)inions, et n'en mettra pas d'autres en la place. Elle y causera une espèce de vide. Et qui peut le soutenir? Non, non, avec aussi peu de raison qu'en ont tous les hommes, il leur faut autant de préjugés (pi'ils ont accoutumé d'en avoir. Les préjugés sont le supplément de la raison. Tout ce qui manque d'un côté on le trouve de l'autre.

FERXANI) COUTEZ, MONTÉZUME

Fernand Cortez. — Avouez la vérité. Vous étiez bien grossiers, vous autres Américains, quand vous preniez les Espagnols pour des hommes descendus de la sphère du feu, parce qu'ils avaient du canon, et quand leurs navires vous paraissaient de grands oiseaux qui volaient sur la mer.

MoNTÉzuME. — J'en tombe d'accord. Mais je veux vous demander si c'était un peuple poli que les Athéniens.

Fernand Cortez. — Comment ! ce sont eux qui ont enseigné la politesse au reste des hommes.

Momézume. — Et que dites-vous de la manière dont se servit le tyran Pisislrate pour rentrer dans la citadelle d'Athènes, d'où il avait été chassé? N'habilla-

t-il pas une femme en Minerve (car on dit que Minerve était la déesse qui protép^eait Athènes)? Ne monta-t-il pas sur un chariot avec cette déesse de sa façon, qui traversa toute la ville avec lui, en le tenant par la main, et en criant aux Athéniens : u Voici Pisistrate que je vous amène, et que je vous ordonne de recevoir? » Et ce peuple, si habile et si spirituel, ne se soumit-il pas à ce tyran, pour plaire à Minerve, qui s'en était expliquée de sa propre bouche?

Fernand Cortez. — Oui vous en a tant appris sur le chapitre des Athéniens?

MoNTÉzuME. — Depuis que je suis ici, je me suis mis à étudier l'histoire par les conversations que j'ai eues avec dilTérents morts. Mais enfin, vous conviendrez que les Athéniens étaient un peu plus dupes que nous. Nous n'avions jamais vu de navires ni de canons : mais ils avaient vu des femmes ; et quand Pisistrate entreprit de les réduire sous son obéissance par le moyen de sa déesse, il leur marqua assurément moins d'estime, que vous ne nous en marquâtes en nous subjug-uant avec votre artillerie.

Fernaxd Cortez. — Il n'y a point de peuple qui ne puisse donner une fois dans un panneau grossier. On est surpris; la multitude entraîne les gens de bon sens. Oue vous dirai-je? Il se joint encore à cela des circonstances qu'on ne peut pas deviner, et qu'on ne remarquerait peut-être pas, quand on les verrait.

Montézume. — Mais a-ce été par surprise que les Grecs ont cru dans tousles'temps, que la science de l'avenir était contenue dans un trou souterrain, d'où elle sortait en exhalaisons? Et par quel artifice leur avait-on persuadé, que quand la lune était éclipsée ils pouvaient la faire revenir de son évanouissement par un bruit elTroyable? Et pourquoi n'y avait-il qu'un petit nombre de gens qui osassent se dire à l'oreille, quelle' était obscurcie par l'ombre de la

terre? Je ne dis rien des Romains, el de ces dieux qu'ils priaient à manger dans leurs jours de réjouissances, et de ces poulets sacrés, dont l'appétit décidait de tout dans la capitale du monde. Enfin, vous ne sauriez me reprocher une sottise de nos peuples d'Amérique, que je ne vous en fournisse une plus grande de vos contrées; et même je m'engage à ne vous mettre en ligne de compte que des sottises grecques ou romaines.

Fernand Cortez. — Avec ces sollises-là cependant les Grecs et les Romains ont inventé tous les arts et toutes les sciences, dont vous naviez pas la moindre idée.

MoNTÉzUME. — Nous étions bien heureux d'ignorer qu'il y eût des sciences au monde; nous n'eussions peut-être pas eu assez de raison pour nous empêcher d'être savants. On n'est pas toujours capable de suivre l'exemple de ceux d'entre les Grecs qui apportèrent tant de soins à se préserver de la contagion des sciences de leurs voisins. Pour les arts, l'Amérique avait trouvé des moyens de s'en passer, plus admirables peut-être que les arts mêmes de l'Europe. Il est aisé de faire des histoires, quand on sait écrire, mais nous ne savions point écrire, et nous faisions des histoires. On peut faire des ponts, quand on sait bâtir dans l'eau; mais la difticulté est de n'y savoir point bàlir, et de faire des ponts. Vous devez vous souvenir que les Espagnols ont trouvé dans nos terres des énigmes où ils n'ont rien entendu; je veux dire, par exemple, des pierres prodigieuses, qu'ils ne concevaient pas qu'on eût pu élever sans machines aussi haut quelles étaient élevées. Que dites-vous à tout cela? Il me semble que jusqu'à présent, vous ne m'avez pas trop bien prouvé les avantages de l'Europe sur l'Amérique.

Fernand Cortez. — Ils sont assez prouvés par tout

ce (ini peut distinguer les peuples polis d"avec les peuples barbares. La civilité règne parmi nous; la force et la violence n'y ont point de lieu; toutes les puissances y sont modérées par la justice; toutes les guerres y sont fondées sur des causes légitimes; et même, voyez à quel point nous sommes scrupuleux, nous n'allâmes porter la guerre dans votre pays, qu'après que nous eûmes examiné fort rigoureusement s'il nous appartenait, et décidé cette question pour nous.

Mo.NTÉzuME. — Sans doute, c'était traiter des barbares avec plus d'égards qu'ils ne méritaient; mais je crois que vous êtes civils et justes les uns avec les autres, comme vous étiez scrupuleux avec nous. Qui ôterait à l'Europe ses formalités, la rendrait bien semblable à l'Amérique. La civilité mesure tous vos pas, dicte toutes vos paroles, embarrasse tous vos discours, et gêne toutes vos actions; mais elle ne va point jusqu'à vos sentiments; et toute la justice qui devrait se trouver dans vos desseins, ne se trouve que dans vos prétextes.

Fernand Cortez. — Je ne vous garantis point les cœurs : on ne voit les hommes que par dehors. Un héritier qui perd un parent, et gagne beaucoup de bien, prend un habit noir. Est-il bien affligé? Non, apparemment. Cependant, s'il ne le prenait pas, il blesserait la raison.

MoNTÉzuME. — J'entends 'ce que vous voulez dire. Ce n'est pas la raison qui gouverne parmi vous, mais du moins elle fait sa protestation que les choses devraient aller autrement quelles ne vont: que les héritiers, par exemple, devraient regretter leurs parents : ils reçoivent cette protestation; et pour lui en donner acte, ils prennent un habit noir. Vos formalités ne servent qu'à marquer un droit qu'elle a, et que vous ne lui laissez pas exercer; et vous ne

faites pas, mais vous représcnlez ce que vous devriez

faire.

Fernand Cortez. - NesL-ce pas beaucoup? La raison a si peu de pouvoir chez vous, qu'elle ne peut seulement rien mettre dans vos actions, qui vous avertisse de ce qui y devrait être.

MoNTÉzuME. — Mais vous vous souvenez d^^Ue aussi inutilement, que de certains Grecs dont on m'a parlé ici, se souvenaient de leur origine. Ils s'étaient établis dans la Toscane, pays barbare selon eux, et peu à peu ils en avaient si bien pris les coutumes, qu'ils avaient oublié les leurs. Ils sentaient pourtant je ne sais quel déplaisir d'être devenus barbares, et tous les ans, à certain jour, ils s'assemblaient : ils lisaient en grec les anciennes lois qu'ils ne suivaient plus, et qu'à peine entendaient-ils encore; ils pleuraient, et puis se séparaient. Au sortir de là, ils reprenaient gaiement la manière de vivre du pays. Il était question chez eux des lois grecques comme chez vous de la raison. Ils savaient que ces lois étaient au monde; ils en faisaient mention, mais légèrement et sans fruit : encore les regrettaient-ils en quelque sorte; mais pour la raison que vous avez abandonnée vous ne la regrettez point du tout. Vous avez pris l'habitude de la connaître et de la mépriser.

Fernand Cortez. — Du moins, quand on la connaît mieux, on est bien plus en état de la suivre.

Montézume. — Ce n'est donc que par cet endroit que nous vous cédons? Ah! que n'avions-nous des vaisseaux pour aller découvrir vos terres, et que ne nous avisions-nous de décider qu'elles nous appartenaient! Nous eussions eu autant de droit de les conquérir, que vous en eûtes de conquérir les nôtres.

Lettres galantes du Chevalier d'Her...

UxXE PETITE VILLE

A Monsieur d'A...

Puisque vous èlos destiné ù passer quel<[ue leiujis à..., vous faites bien de me demander des conseils sur voire conduite;; je connais la ville, je puis vous en donner dassez bons. Je vais tacher à vous peindre les choses, de sorte que vous pourrez tout reconnaître avec ma lettre à la main. La ville est petite, et votre mérite est grand, cependant, je doute que votre mérite puisse être estimé dans toute la ville. l'allé est divisée en deux partis, qui ressemblent pour lanimosité aux Guelphes et aux Gibelins. On siflle dans lune de ces cabales ce qui est adoré dans Tautre. Je crois cjue bientôt elles se distingueront par les couleurs et par les armoirii's. La source de cette grande haine, fut un habit que madame du T... avait pris beaucoup de peine à inventer. Madame de S... en fit des plaisanteries, et sur cela elles en vinrent au point de faire déclarer tous leurs amis, et de n'eu laisser aucun dans la neutralité. Les deux dames sont à la tète des deux partis. Sil y a une fête chez l'une, dans

le même temps on en lait la critique chez Tautre : on n'a de Tcsprit auprès de Tune, qu'autant qu'on sait tourner l'autre en ridicule. Dès que vous arriverez, les deux factions n'épargneront rien pour vous attirer chacune à elle; car un étranger qui se détermine pour Tune ou pourFautre, est d'un grand poids, et principalement un homme de Paris : on croit qu'il représente le goût de Paris entier. Quand je dis qu'on le croit, je veux dire qu'on le croit dans la faction victorieuse; dans l'autre, on n'en croit rien : on soutient que cet homme-1.^ ne se connaît pas en gens; et fût-il de Paris, on avance hardiment qu'il y a à Paris les plus mauvais connaisseurs de France, aussi bien que les meilleurs. Ainsi, comptez que d'abord vous serez extrêmement couru; mais que si vous faites choix d'un des deux partis, l'autre se mettra à vous examiner par tous les endroits imaginables, et même par votre noblesse. Si elle passe là, elle passera bien à Malte. 11 n'y aura trait dans votre vie qu'on ne rappelle : on écrirait plutôt dans tous les lieux où vous avez été, pour avoir des mémoires de vos dits et gestes. Le meilleur serait de vous conserver toujours neutre, en faisant espérer à l'une et à l'autre faction que vous vous déclarerez pour elle ; mais j'avoue que cette conduite est très difficile à tenir, peu de négociateurs au monde e*n seraient capables. S'il faut que vous vous déterminiez, voici du moins les portraits des deux chefs de parti que je vous envoie, afin que vous vous déterminiez plus aisément. Il n'est point question de beauté chez l'une ni chez l'autre des dames; il ne s'agit que de l'esprit, des airs du monde, et principalement des habits. Il n'appartient de parler de leurs habits qu'à leurs marchands, qui profitent de la noble émulation qu'elles ont l'une contre l'autre sur cette matière-là. Pour l'esprit, madame de T... l'a plus vif et plus étourdi.

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