‹ Pages choisies. Avec une introdChapitre 29 sur 57 · PORTRAIT DE CORNEILLE · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE CORNEILLE

Corneille était assez grand et assez plein, l'air fort simple et fort commun, toujours négligé, et peu curieux de son extérieur. Il avait le visage assez agréable, un grand nez, la bouche belle, les yeux pleins de feu, la physionomie vive, des traits fort marqués et propres à être transmis à la postérité dans une médaille ou dans un buste. Sa prononciation n'était pas tout à fait nette. Il lisait ses vers avec force, mais sans grâce.

Il savait les belles-lettres, l'hisloire, la politique; mais il les prenait principalement du côté qu'elles ont rapport au théâtre. Il n'avait pour toutes les autres connaissances, ni loisir, ni curiosité, ni beaucoup d'estime. Il parlait peu, même sur la matière qu'il entendait si parfaitement. Il nornait pas ce qu'il disait; et, pour trouver le grand Corneille il le fallait lire. Il était mélancolique. Il lui fallait des sujets plus solides pour espérer ou pour se réjouir, que pour se chagriner ou pour craindre. Il avait l'humeur brusque, et quelquefois rude en apparence, au fond, il était très aisé à vivre; bon père, bon mari, bon parent, tendre et plein damitié. Son tempérament le portaitassez à l'amour, mais jamais au libertinage, et rarement aux grands attachements. Il avait lûme fière et indépendante: nulle souplesse, nul manège; ce qui l'a rendu très propre à peindre la vertu romaine, et très peu propre à faire sa fortune. Il n'aimait point la cour; il y apportait un visage presque inconnu, un grand nom qui ne s'attirait que des louanges, et un mérite qui n'était point le mérite de ce pays-là. Rien n'était égal à son incapacité pour

les affaires, que son aversion. Les plus légères lui causaient de Telfroi et de la terreur. Il avait plus d'amour pour largentque d'habileté ou dapplicntion pour en amasser. Il ne s'était point trop endurci aux louanges, à force d'en recevoir; mais quoique sensible à la gloire, il était fort éloigné de la vanité. Quelquefois il s'assurait trop peu sur son rare mérite, et croyait trop facilement qu'il pût avoir des rivaux.

A beaucoup de probité et de droiture naturelle, il a joint, dans tous les temps de sa vie, beaucoup de religion, et plus de piété que son genre d'occupation n'en permet par lui-même. Il a eu souvent besoin d'être rassuré par des casuisles sur ses pièces de théâtre; et ils lui ont toujours fait grâce en faveur de la pureté qu'il avait établie sur la scène, des nobles sentiments qui régnent dans ses ouvrages, et de la vertu qu'il a mise jusque dans l'amour.

Réflexions sur la poétique.

— (Extrait) —

Page 1