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ÉLOGE DE LEIBNITZ

jamais. Il était toujours prêt à répondre sur toutes sortes (le matières, et le roi dAiii^leterre l'appelait son dictionnaire vivant.

Il s'entretenait volontiers avec toutes sortes de personnes, gens de cour, artisans, laboureurs, soldats. Il n'y a guère d'ignorant qui ne puisse apprendre quelque chose au plus savant homme du monde : et en tous cas le savant s'instruit encore, quand il sait bien considérer l'ignorant. Il s'entretenait même souvent avec les dames, et ne comptait point pour perdu le temps qu'il donnait à leur conversation. Il se dépouillait parfaitement avec elles du caractère de savant et de philosophe; caractère cependant presque indélébile, et dont elles aperçoivent bien finement et avec du dégoût les traces les plus légères. Cette facilité de se communiquer le faisait aimer de tout le monde. Un savant illustre qui est populaire et familier, c'est presque un prince qui le serait aussi : le prince a pourtant beaucoup d'avantage.

Leibnitz avait un commerce de lettres prodigieux. Il se plaisait à entrer dans les travaux ou dans les projets de tous les savants de l'Europe; il leur fournissait des vues; il les animait, et certainement il prêchait d'exemple. On était sûr d'une réponse dès qu'on lui écrivait, ne se fùt-on proposé que l'honneur de lui écrire. Il est impossible que ses lettres ne lui aient emporté un temps très considérable : mais il aimait autant l'employer au profit ou à la gloire d'autrui qu'à son profit où sa gloire particulière.

Il était toujours d'une humeur gaie, et à quoi servirait sans cela d'être philosophe? On l'a vu fort affiigé à la mort du feu roi de Prusse et del'électrice Sophie. La douleur d'un tel homme est la plus belle oraison funèbre.

Il se mettait aisément en colère, mais il en revenait aussitôt. Ses premiers mouvements n'étaient pas

(raiiner la conliadicLion sur quoi que ce fût, mais il ne fallait qu'attendre les seconds; et en effet ses seconds mouvements, qui sont les seuls dont il reste des marques, lui feront éternellement honneur.

On Faccuse de n'avoir été qu'un grand et rigide observateur du droit naturel. Ses pasteurs lui en ont fait des réprimandes publiques et inutiles.

On l'accuse aussi d'avoir aimé l'argent. Il avait un revenu très considérable en pensions du duc de Volfenbuttel, du roi d'Angleterre, de l'empereur, du csar, et vivait toujours assez grossièrement. Mais un philosophe ne peut guère, quoiqu'il devienne riche, se tourner à des dépenses inutiles et fastueuses qu'il méprise. De plus, Leibnitz laissait aller le détail de sa maison comme il plaisait à ses domestiques, et il dépensait beaucoup en négligence. Cependant la recette était toujours la plus forte; et on lui trouva après sa mort une grosse somme d'argent comptant qu'il avait cachée. C'étaient deux années de son revenu. Ce trésor lui avait causé pendant sa vie de grandes inquiétudes qu'il avait confiées à un ami : mais il fut encore plus funeste à la femme de son seul héritier, fils de sa sœur, qui était curé d'une paroisse près de Leipzig. Cette femme, en voyant tant d'argent ensemble <{ui lui appartenait, fut si saisie de joie, qu'elle en mourut subitement.

Éloge de Fagon.

Guy-Crescent Fagon naquit à Paris, le H mai 1638, de Henri Fagon, commissaire ordinaire des guerres, et de Louise de la Brosse. Elle était nièce de Guy de la Brosse, médecin ordinaire du roi Louis XIII, et petit-fîls d'un médecin ordinaire de Henri IV.

Dès le temps de Henri IV, on s'était aperçu que la botanique, si nécessaire à la médecine, devait être étudiée, non dans les livres des anciens, où elle est fort confuse, fort défigurée et fort imparfaite, mais dans les campagnes; réflexion qui, quoique très simple et très naturelle, fut assez tardive. On avait vu aussi que le travail d'aller chercher les plantes dans les campagnes était immense, et qu'il serait d'une extrême commodité d'en rassembler le plus grand nombre qu'il se pourrait dans quelque jardin, qui deviendrait le livre commun de tous les étudiants, et le seul livre infaillible. Ce fut dans cette vue que Henri IV fit construire à Montpellier, en 1698, le Jardin des Plantes, dont l'utilité se rendit bientôt très sensible, et qui donna un nouveau lustre à la Faculté de cette ville. De la Brosse, piqué d'une louable jalousie pour les intérêts de la capitale, obtint du roi Louis XIII par un édit de 1626, que Paris aurait le même avantage. Il fut intendant de ce jardin, dont il était proprement le fondateur. Il passa ensuite dix ans à disposer le lieu tel qu'il est présentement, à en faire

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les bâlimenls, à y rassembler des plantes au nombre de plus de deux mille. Il y logeait, et il avait chez lui M"^ Fagon sa nièce, lorsqu'elle mit au monde jVI. Fagon. Deux ans après sa naissance, c'est-à-dire en 1640, de la Brosse fit Touverlure du Jardin Royal, pour la démonstration publique des plantes. Ainsi, Fagon naquit, et dans le Jardin Royal, et presque en môme temps que lui.

Les premiers objets qui s'offrirent à ses yeux, ce furent les premiers mots qu'il bégaya, ce furent des noms de plantes : la langue de la botanique fut sa langue maternelle. A cette première habitude se joignit un goût naturel et vif; sans quoi le jardin eût été inutile. Après ses études faites avec beaucoup d'application et de succès, ce goût fortifié encore par l'exemple et les conseils de M. de la Brosse, le détermina à la profession de la médecine. Étant sur les bancs, il fit une action d'une audace signalée, qui ne pouvait guère en ce temps-là être entreprise que par un jeune homme, ni justifiée que par un grand succès, il soutint dans une thèse la circulation du sang. Les vieux docteurs trouvèrent quil avait défendu avec esprit cet étrange paradoxe. Il eut le bonnet de docteur en 1664.

Gomme la surintendance du Jardin Royal était attachée à la place de premier médecin, et que ce qui dépend d'un seul homme, dépend aussi de ses goûts, et a une destinée fort changeante, un premier médecin, peu touché de la botanique, avait négligé le Jardin Royal, et heureusement l'avait assez négligé pour le laisser tomber dans un état où l'on ne pouvait |dus le soutTrir. Il était si dénué de plantes, que ce n'était presque plus un jardin. Vallot, devenu premier médecin, entreprit de relever ce bel établissement, et Fagon ne manqua pas de lui offrir tous ses soins qui furent reçus avec joie. Il alla en Auvergne,

on Languedoc, en ProA-ence, sur les Alpes et sur les Pyrénées, et n'en revint qu'avec de nombreuses colonies de plantes destinées à repeupler ce désert. Quoique sa fortune fût fort médiocre, il fit tous ces voyages à ses dépeîis, poussé par le seul amour de la patrie; car on peut dire que le Jardin Royal était la sienne. En même temps Vallot em[)loyait tous les moyens que lui donnait sa place pour rassembler le plus qu'il était possible de plantes étrangères et des pays les plus éloignés.

On publia en 1665 un catalogue de toutes les plantes du jardin, qui allaient à plus de 4000. Nous en avons déjà parlé ailleurs. Il est intitulé : Horlus Regiiis. Fagon y avait eu la principale part, et il mit à la tête un petit poème latin. Ce concours de plantes, qui de toutes les parties du monde sont venues à ce rendezvous commun; ces différents peuples végétaux, qui vivent sous un même climat; le vaste empire de Floi'e, dont toutes les richesses sont rassemblées dans cette espèce de capitale; les plantes les plus rares elles plus étrangères, telles que la sensitive, qui a plus d'âme, ou une âme plus fine que les autres; le soin du roi pour la santé de ses sujets, soin qui aurait seul suffi pour rendre la sienne infiniment précieuse, et digne que toutes les plantes salutaires y travaillassent, tout cela fournit assez au poète; et d'ailleurs on est volontiers poète pour ce qu'on aime.

A peine Fagon était-il docteur, qu'il eut les deux places de professeur en botanique et en chimie au Jardin Royal; car on y avait joint la chimie qui fait usage des plantes, à la botanique qui les fournit. Gomme il avait peuplé de plantes ce jardin, il le repeupla aussi de jeunes botanistes que ses leçons y attiraient de toutes parts.

Un jour qu'il devait parler sur la thériaque, l'apothicaire qui était chargé d'apporter les drogues, lui

on apporta une autre presque aussi composée, dont je n'ai pu savoir le nom, sur laquelle il n'était point préparé. Il commença par se plaindre publiquement delà supercherie; car il avait, lieu d'ailleurs de croire que c'en était une; mais pour corriger l'apothicaire de lui faire de pareils tours, il se mit à parler sur la drogue qu'on lui présentait, comme il eût fait sur la thériaque ; et fut si applaudi, qu'il dut avoir beaucoup de reconnaissance pour la malignité qu'on avait eue.

En même temps il exerçait la médecine dans Paris avec tout le soin, toute l'application, tout le travail d'un homme fort avide de gain; et cependant il ne recevait jamais aucun paiement, malgré la modicité de sa fortune, non pas même de ces paiements déguisés sous la forme de présents, et qui sont souvent une agréable violence aux plus désintéressés. Il ne se proposait que d'être utile, et de s'instruire pour l'être toujours davantage.

Sa réputation le fit choisir par le feu roi en 1080 pour être premier médecin de madame la dauphine. Quelques mois après, il le fut aussi de la reine; et après sa mort, il fut chargé par le roi du soin de la santé des enfants de France. Enfin, le roi, après l'avoir approché de lui par degrés, le nomma son premier médecin en 1G93; dignité qui jouit auprès de la personne du maître d'un succès que les plus hautes dignités lui envient.

Depuis qu'il avait été attaché à la cour, il n'avait pu remplir par lui-même les fonctions de professeur en botanique et en chimie au Jardin Royal; mais du moins il ne les faisait remplir que par les sujets les plus excellents et les plus propres à le représenter. C'est à lui qu'on a dû M. de Tournefort, dont il eût été jaloux, s'il avait pu l'être.

Dès qu'il fut premier médecin, il donna à la cour un spectacle rare et singulier, un exemple qui non

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seulement n'y a pas été suivi, mais peut-être y a été blâmé. Il diminua beaucoup les revenus de sa charge; il se retrancha ce que les autres médecins de la cour, ses subalternes, payaient pour leurs serments; il abolit des tributs qu'il trouvait établis sur les nominations aux chaires royales de professeur en médecine dans des différentes universités, et sur les intendances des eaux minérales du royaume. Il se frustra lui-même de tout ce que lui avait préparé, avant qu'il fût en place, une avarice ingénieuse et inventive, dont il pouvait assez innocemment recueillir le fruit, et il ne voulut point que ce qui appartenait au mérite lui pût être disputé par Targcnt, rival trop dangereux et trop accoutumé à vaincre. Le roi, en faisant la maison de feu monseigneur le duc de Berry donna à Fagon la charge de premier médecin de ce prince pour la vendre à qui il voudrait. Ce n'était pas une somme à mépriser; mais Fagon ne se démentit point; il représenta qu'une place aussi importante ne devait pas être vénale, et la fit tomber à feu de la Carlièrc, qu'il en jugea le plus digne.

La surintendance du Jardin Royal avait été détachée de la charge de premier médecin, et unie à la surintendance des bâtiments qu'avait Golbert- Le premier médecin n'avait plus que la surintendance des exercices du Jardin, sans la nomination des places. Quand de "Villacerf eut quitté en 1G98 la surintendance des bâtiments, Fagon obtint du roi que celle du Jardin Royal serait réunie à la charge de premier médecin, en laissant néanmoins au suriiitendant des bâtiments la disposition des fonds nécessaires à l'entretien du Jardin. Il eût pu facilement se faire accorder aussi cette disposition, et tout autre ne l'eût pas négligée; mais ces sortes d'avantages ne touchent pas tant ceux qui ne feraient précisément qu'en bien user.

11 a toujours eu une tendresse particulière i)our ce

jardin, qui avail élé son berceau. Ce fut dans la vue de renrichir, et d'avancer la botanique, qu'il inspira au roi le dessein d'envoyer M. de Tournefort en Grèce, en Asie et en Egypte. Quand les fonds destinés au jardin manquaient dans des temps difficiles, Fagon y suppléait, et n'épargnait rien, soit pour conserver les plantes étrangères dans un climat peu favorable, soit pour en acquérir de nouvelles dont le transport coûtait beaucoup. Ce petit coin de terre ignorait presque sous sa protection les malheurs du reste de la France.

Il avait aussi beaucoup d'affection pour la Faculté de médecine de Paris, dont il était membre; elle trouvait en lui, dans toutes les occasions, un agent fort zélé auprès du roi; il maintenait en vigueur les privilèges qui lui ont été accordés, et que des usages contraires, si on les tolérait, aboliraient aisément, même sous quelque apparence du bien public. Peut-être dans des cas particuliers n'a-t-il été que trop ferme en faveur de sa Faculté contre ceux qui n'en étaient pas; mais tous les cas particuliers seraient d'une discussion infinie, et les exceptions d'une dangereuse conséquence. Si la loi est juste en général, il faut lui passer quelques applications malheureuses.

On peut juger par là que Fagon n'aura pas fait beaucoup de grâces aux empiriques. Ces sortes de médecins, d'autant plus accrédités qu'ils sont moins médecins, et qui ordinairement se font un titre ou d'un savoir incompréhensible et visionnaire, ou même de leur ignorance, ont trop souvent puni la crédulité de leurs malades; et malgré lamour des hommes pour l'extraordinaire, malgré quelques succès de cet extraordinaire, un sage préjugé est toujours i)Our la règle.

Ce n'est pas que Fagon rejetât tout ce qui s'appelle

secret; au contraire, il en a fait acheter plusieurs au roi; mais il voulait qu'ils lussent véritablement secrets, cest-à-dire inconnus jusque-là, et d'une utilité constante. Souvent il a fait voir à des gens qui croyaient posséder un trésor, que leur trésor était déjà public; il leur montrait le livre où il était renfermé; car il avait une vaste lecture, et une mémoire qui la mettait tout entière à profit.

Aussi, pour être parvenu à la première dignité de sa profession, ne sétait-il nullement relâché du travail qui 1 y avait élevé. Il voulait la mériter encore de plus en plus après l'avoir obtenue. Les fêtes, les spectacles, les divertissements de la cour, quoique souvent dignes de curiosité, ne lui causaient aucune distraction. Tout le temps où son devoir ne l'attachait pas auprès de la personne du roi, il l'employait ou à voir des malades, ou à répondre à des consultations, ou à étudier. Toutes les maladies de Versailles lui passaient par les mains, et sa maison ressemblait à ces temples de l'antiquité, où étaient en dépôt les ordonnances et les recettes qui convenaient aux maux diflerents. 11 est vrai que les suffrages des courtisans en faveur de ceux qui sont en place, sont assez équivoques; qu'on croyait faire sa cour de s'adresser au premier médecin, qu'on s'en faisait môme une espèce de loi; mais heureusement pour les courtisans, ce premier médecin était aussi un grand médecin.

11 avait besoin de l'être pour lui-même; il était né dune très faible constitution, sujet à de grandes incommodités, surtout à un asthme violent. Sa santé, ou plutôt sa vie, ne se soutenait que par une extrême sobriété, par un régime presque superstitieux; et il pouvait donner pour preuve de son habileté, qu'il vivait.

Après la mort du roi, il se relira au .lardin Royal

dont il avait conservé la surintendance. Son art céda enfin à une nécessité inévitable; il mourut le 11 mars 1718, âgé de près de quatre-vingts ans.

L'Académie des Sciences l'avait choisi en 1699 pour être un de ses honoraires.

Outre un profond savoir dans sa profession, il avait une érudition très variée, le tout paré et embelli par une facilité agréable de bien parler. La raison même ne doit pas dédaigner de plaire quand elle le peut. Il était attaché à ses devoirs jusqu'au scrupule; et quelquefois au milieu de douleurs assez vives, il ne laissait pas d'être auprès du roi dans les temps où il devait être. L'assiduité d'un homme aussi désintéressé, et qui au lieu de demander refusait, n'était pas celle d'un courtisan. Quelquefois il ne se défiait pas assez des instructions qu'il recevait dans les choses de son ministère ; car il était dans un poste trop élevé pour avoir la vérité de la première main; et l'amour qu'il se sentait pour la justice, le témoignage qu'il s'en rendait, l'attachaient beaucoup aux idées qu'il avait prises. Il a toujours soulîert ses longues et cruelles infirmités avec tout le courage d'un sage physicien, qui sait à quoi la machine du corps humain est sujette, qui pardonne à la nature.

Il avait épousé Marie Nozereau, dont il a laissé deux fils : l'aîné, évêque de Lombez; et le second conseiller d'Etat.

Éloge de IVIontmort.

Pierre Reniond de Monlmort naquit à Paris le 20 octobre 1078 de François Remond, éciiyer, sieur de Bréviande, et de Marguerite Rallu. Il était le second de trois frères.

Après le collège, on le fit étudier en droit, parce qu'on le destinait à une charge de magistrature pour laquelle il avait beaucoup d'aversion. Son père était Tort sévère et fort absolu, et lui fort ennemi de la contrainte, d'un esprit assez haut, ardent pour tout ce qu'il voulait, courageux pour prendre les moyens d'y réussir. Las du droit et de la maison paternelle, il se sauva on Angleterre; dès que la paix de Ryswick eut rendu l'Europe libre aux Français, il passa dans les Pays-Bas, et de là en Allemagne chez M. de Chamoys, son parent, plénipotentiaire de France à la diète de Ratisbonne.

Ce fut là que la Recherche de la Vérité lui tomba entre les mains. On ne lit guère ce livre-là indilï'éremment, quand on est d'un caractère qui donne prise à la philosophie; il faut presque nécessairement ou se rendre au système, ou se croire assez fort pour le combattre. De Montmort s'y rendit absolument, et en éprouva les deux bons effets inséparables; il devint philosopiie et véritable chrétien.

Il revint en France en 1699, et deux mois après son retour son père mourut, et le laissa à l'âge de vingt-

deux ans maître d'un bien assez considérable, et de lui-même ; mais la Recherche de la Vérité, et les autres ouvrages de la même main, les conseils de Tauteur qui l'avaient engagé dans l'étude des mathématiques, prévinrent les périls d'un état si agréable. Il n'avait pas des goûts faibles, ni des demi-volontés; il se plongea entièrement dans les exercices d'une piété sincère, dans la philosophie et dans les mathématiques : il vivait dans un désert, puisqu'il ne voyait plus que ses pareils, surtout le P. Malebranche, son maître, son guide et son intime ami.

En 1700, il fit un second voyage à Londres, et il était beaucoup plus digne de le faire. Il n'avait été en Angleterre la première fois que pour sortir de France; et alors il alla pour voir un pays si fertile en savants : il osa dès ce temps-là rendre visite à Newton.

C'était de M. Carré et de M. Guisnée qu'il avait appris les premiers éléments de géométrie et d'algèbre, et rien de plus. Il n'avait fallu que lui ouvrir la route, une grande pénétration d'esprit naturelle, et la première ardeur d'une jeunesse fort vive, appliquées toutes deux ensemble, et sans interruption, à un seul objet, devaient faire, et firent effectivement un chemin prodigieux. De Montmort se ménagea encore un secours très utile; il s'associa Nicole, jeune homme qui avait déjà quelque teinture de géométrie, et qui promettait beaucoup. Ils s'instruisaient l'un l'autre, s'éclairaient, s'animaient, se communiquaient du goût et de la j)assion. Dans ce cas-là le compagnon d'un travail le rend plus agréable. Ils passèrent trois ans dans livresse du plaisir des mathématiques ; ils pénétrèrent jusque dans le calcul intégral, qui les piquait d'autant plus (ju'il était plus épineux et moins connu; mais toute cette félicité fut troublée, quoiqu'elle ne parût pas devoir être trop exposée à la jalousie de la fortune.

On avait revêtu d'un canonicat de Noire-Dame de Paris le frère cadet de Montmort, sans trop consulter son inclination. Il voulut renoncer à Fétat ecclésiastique, et se donner pour successeur ou M. de Montmort, s'il le voulait être, ou un autre à qui les sufTrag-es des gens de bien n'étaient pas si favorables. Ils agirent auprès de Montmort pour le résoudre à prendre le canonicat, lui qui vivait déjà comme le meilleur ecclésiastique du monde. Il n'avait à leur opposer que l'assujettissement pénible et perpétuel de la vie de chanoine, très adouci à la vérité par l'usage ordinaire, mais dont il voudrait porter tout le poids; et dans le fond il était retenu aussi par ses chères mathématiques, qui devaient souffrir beaucoup de son assiduité au chœur. Mais enfin sa délicatesse de conscience, même pour autrui, lui fit tout surmonter. 11 fut chanoine, et le fut à toute rigueur. Les offices du jour n'avaient nulle préférence sur ceux de la nuit, ni les assiduités utiles sur celles qui n'étaient que de piété. Seulement le peu de temps qui pouvait être de reste, était soigneusement ménagé pour ce qu'il aimait.

Il avait reçu de la nature des inclinations nobles, généreuses et bienfaisantes; et tout ce qui pouvait les porter à un haut degré de perfection se réunissait en lui, la philosophie, la religion, les engagements encore plus étroits de l'état ecclésiastique. Il faisait imprimer à ses frais les livres d'aulrui, qui, ([uoique bons, n'eussent pas trop été recherchés par les libraires, comme celui de Guisnée suv V Application de l'algèbre et de la géométrie, ou des ouvrages rares, qui i)ar certaines circonslances, ne se fussent pas aisément répandus, comme le traité de Newton sur la quadrature des courbes. Il mariait ou faisait religieuses des filles, (pii, faute de bien, n'eussent trouvé que des amants, et pourvu que les besoins ne fussent pas tout à fait disproportionnés à son pouvoir, il ne manquait

jamais ni à Tamour des sciences, ni à celui du prochain. Cependant il faut avouer qu'au milieu de la douceur inséparable des bonnes actions, il n'était point pleinement content : sa vie rigoureuse de chanoine, sur laquelle il ne faisait aucun quartier, le gênait trop; il ne sentait point qu'il fût où il aurait voulu être.

Vers la fin de ITOi, il acheta de la terre Montmort. A celle de JMareuil, qui était dans le voisinage, demeurait M"'' la duchesse d'Angoulême, qui par un paradoxe chronologique, était bru de Charles IX, mort il y avait alors cent trente ans. De Monlmort alla rendre ses respects à cette princesse, et il vit chez elle M"° de Romicourl, sa petite-nièce et sa filleule. Après cette visite, son canonicat lui fut plus à charge que jamais; et enfin il se défit de l'importune prébende, pour pouvoir prétendre à cette demoiselle, dont il était toujours plus touché, parce qu'il la connaissait davantage : et il l'épousa en 170t) au château de iMareuil. Avant le mariage, et malgré une extrême envie de conclure, il lui déclare de lui-même et sans aucune nécessité, qu'il avait dépensé vingt-cinq mille écus de son bien, tant il avait peur de tromper, même en cette occasion, où l'usage autorise les tromperies, en ne les punissant pas par le déshonneur qu'elles mériteraient. Il fut facile de juger à quoi ces vingt-cinq mille écus avaient été employés; sans cela, on n'aurait jamais su jusqu'où il avait poussé la générosité ou la charité chrétienne, et il arriva qu'une vertu fut trahie par une autre.

Etant marié, il continua sa vie simple et retirée; et d'autant plus que par un bonheur assez singulier le mariage lui rendit sa maison plus agréable. Les mathématiques en profitèrent. Plein de dilTérentes vues, il se fixa sur une matière toute neuve; car le peu que Pascal et Huyghens en avaient effleuré ne l'empêchait pas de l'être, et il se mit à en composer

un ouvrage qui no pouvait manquer d'être original. Feu Bernouilli avait eu à peu près le même dessein, et Favait fort avancé ; mais rien nen avait paru.

L'esprit du jeu n'est pas estimé ce qu'il vaut. Il est vrai qu'il est un peu déshonoré par son objet, par son motif, et par la plupart de ceux qui le possèdent; mais du reste, il ressemble assez à l'esprit géométrique. Il demande aussi beaucoup d'étendue pour embrasser à la fois un grand nombre de différents rapports, beaucoup de justesse pour les comparer, beaucoup de sûreté pour déterminer le résultat des comparaisons, et de plus une extrême promptitude d'opérer. Souvent les plus habiles joueurs ne jugent qu'en gros, et avec beaucoup d'incertitude, surtout dans les jeux de hasard, où les partis qu'il faut prendre dépendent du plus ou moins d'apparence que certains cas arrivent, ou n'arrivent pas. On sent assez que ces différents degrés d'apparence ne sont pas faciles à évaluer ; il semble que ce serait mesurer des idées purement spirituelles, et leur appliquer la règle et le compas. Cela ne se peut qu'avec des raisonnements d'une espèce particulière, très fins, très glissants, et avec une algèbre inconnue aux algébristes ordinaires. Aussi ces sortes de sujets n'avaient-ils point été traités; c'était un vaste pays inculte, où à peine voyait-on cinq ou six pas d'hommes. De Montmort s'y engagea avec un courage de Christophe Colomb, et en eut aussi le succès. Ce fut en 1708 qu'il donna son Essai cV analyse sur les jeux de hasard, où il découvrait ce nouveau monde aux géomètres. Au lieu des courbes qui leur sont familières, des sections coniques, cycloïdes, des spirales, des logarithmiques, c'étaient le pharaon, le lansquenet, l'hombre, le trictrac, qui paraissaient sur la scène assujettis au calcul, et domptés par l'algèbre. Dans ce même temps un autre géomètre tourna ses

vues de. ce même côlé; c'est Nicolas Bernouilli, ncvou des deus célèbres Jacques et Jean Bernouilli. Jacques, qui était mort, avait laissé un manuscrit imparfait, intitulé : De arte conjeclandi; et quand le neveu soutint à Bâle, en 1709, sa thèse de docteur en droit, il prit pour sujet : De arte conjectandi injure. Comme il était habile géomètre, aussi bien que jurisconsulte, il ne put s'empêcher de choisir dans le droit une matière qui admît de la géométrie. Il traitait du prix où Ton doit légitimement mettre des rentes viagères et des usufruits, selon les différents âges; du temps où un absent doit être censé mort, des assurances entre marchands, de la probabilité des témoignages, etc. Il appliquait à tout cela les principes de son oncle qui lui étaient connus, et ensuite, entraîné par le charme de la nouveauté et de la difficulté, il s'enfonça dans les mêmes théories que de Montmort. Cette conformité de goûts et d'études fit naître entre eux l'amitié et l'émulation. Bernouilli vint à Paris, et de ÎNIontmort l'emmena chez lui à sa campagne, où ils passèrent trois mois dans un combat continuel de problèmes dignes des plus grands géomètres. Il s'agissait toujours d'estimer les hasards, de régler des paris, de calculer ce qui se dérobait le plus au calcul. Leurs journées passaient comme des moments, grâce à ces plaisirs, qui ne sont pourtant pas compris dans ce qu'on appelle ordinairement les plaisirs.

Les problèmes qui occupaient ces deux géomètres, conduisent nécessairement à des combinaisons très compliquées, et à des suites de nombres formées selon certaines conditions, et composées d'une infinité de termes, dont tantôt il fallait trouver les sommes finies ou infinies, tantôt, ce qui est souvent plus difficile, les sommes d'un nombre déterminé de termes, tantôt un terme quelconque.

La théorie de ces suites infinies est une clef de la

plus sublime géoraélrio dos courbes; car elles se résolvent en des suites conditionnées d'une certaine manière, et leurs circonférences ou les espaces qu'elles renferment sont des sommes de ces suites. Mais outre ces usages savants, les théories de Montmort en peuvent encore avoir une infinité de politiques et de civils. Le chevalier Petit, Anglais, a fait voir dans son Arithmétique politique, combien de connaissances nécessaires au gouvernement se réduisent à des calculs du nombre des hommes, de la quantité de nourriture qu'ils doivent consommer, du travail qu'ils peuvent faire, du temps qu'ils ont à vivre, de la fertilité des terres, de la quantité des naufrages dans les navigations, etc. Ces connaissances, et beaucoup d'autres pareilles étant acquises par l'expérience, et posées pour fondement, combien de conséquences en tirerait un habile ministre pour la perfection de l'agriculture, pour le commerce, tant intérieur qu'extérieur, pour les colonies, pour le cours de l'argent, etc. Mais il faudrait qu'il passât par les combinaisons et par les suites de nombres, à moins qu'un grand génie naturel ne le dispensât d'une marche si lente et si pénible, sans compter (|ue la nature des afl'aires ne demande pas la précision géométrique. Enfin, il est certain, et les peuples s'en convaincront de plus en plus, que le monde politique, se règle par poids, nombre et mesure.

Après le livre de Monlmort, il en parut un en Angleterre sur la même matière, intitulé : De mensura sortis. Il est de Moivre, fameux géomètre, que la France a droit, puisqu'il est Français, de revendiquer sur l'Angleterre, d'ailleurs fort riche. Je ne dissimulerai point ({ue de Montmort fut vivement piqué de cet ouvrage, qui lui parut avoir été entièrement fait sur le sien, et d'après le sien. Il est vrai qu'il y était loué; et n'était ce pas assez, dira-l-on? Mais un soi-

gnour do fief n'en quittera pas pour des louanges celui qu'il prétend lui devoir foi et hommage des terres qu'il tient de lui. Je parle selon sa prétention; et ne décide nullement s"il était en efTet le seigneur.

De Montmort voisin à sa campagne de M'"'^ la duchesse d'Angoulême, s'était fort attiré son estime et sa confiance ; peut-être aussi avait-il pour elle une sorte de reconnaissance de ce que son mariage était heureux. Après qu'elle eût vendu sa terre de Mareuil pour l'arrangement de ses affaires, il lui offrit la plus belle partie du château de Montmort pour sa demeure, et elle l'accepta. Elle y fut trois ans, au bout desquels elle mourut en 1713, ayant encore augmenté de dix ans la merveille d'être belle-fille de Charles IX. Elle laissa son hôte, chargé d'une lettre pour le roi, et son exécuteur testamentaire. Il fallut que le philosophe allât à Versailles, et, ce qui est encore plus terrible, au palais, et fort souvent; car il se trouva sur les bras deux procès que le testament avait fait naître. Il avait pour les affaires la double haine et d'honnête homme et de savant : cependant il en fit parfaitement son devoir; et gagna les deux procès. En comparaison de ces sortes d'honneurs funèbres qu'il rendit à la mémoire de la princesse, les obsèques dignes d'elle qu'il lui fit faire, et l'épitaphe qu'il composa ne méritent pas d'être comptées.

En 1714, il fit une nouvelle édition de ses jeux de hasard, très considérablement augmentée, et enrichie de son commerce épistolaire avec MM. Bernouilli, oncle et neveu; surtout avec le neveu, qui ne respirait alors, comme lui, que combinaisons et suites infinies de nombres.

Ce n'était pas seulement avec ces deux illustres mathématiciens qu'il était en commerce, mais avec tous les autres de l'Europe, Newton, Leibnitz, Halley, Craige, Taylor, Herman, Poleni. Tous les plus grands

noms dans ce genre composaient la liste de ses amis. Il apprenait par cnx les nouvelles les plus fraîches des mathématiques, leurs vues particulières, leurs projets d'ouvrages, leurs réflexions sur ce qui paraissait au jour, l'histoire anecdote des sciences; il recevait et rendait des solutions de problèmes difficiles, des jugements raisonnes, des dissertations méditées avec soin. Un géomètre médiocre aurait été souvent fort embarrassé de pareils commerces ; pour lui, il ne pouvait l'être que quand il fallait se ménager entre des savants brouillés ensemble, comme dans la querelle qui s'éleva sur l'invention des nouveaux calculs, et dont nous avons parlé en 171G. D'un côté était toute l'Angleterre en armes pour Newton, et de l'autre Leibnitz, et après sa mort Jean Bernouilli, qui, aussi bien que Jacques son frère, ayant pris les premières idées de ces calculs dans les écrits de Leibnitz où tout autre qu'eux ne les eût pas prises, les avait poussées si loin, qu'il y pouvait prendre le même intérêt que Leibnitz, Bernoulli seul, comme le fameux Coclès, soutenait sur le pont toute l'armée anglaise. On en était venu aux grandes hostilités, à des défis de problèmes; et de Montmort, toujours posté entre les deux partis ennemis, dont chacun tâchait de l'attirer à soi, reconnu presque pour juge en quelques occasions, avait besoin de toute sa sagesse. Il était peut-être plus lié avec les Anglais qu'il connaissait personnellement : cependant il se maintint parfaitement neutre, en usant du seul artifice qui pût réussir; il disaitxtoujours vrai de part et d'autre, mais du ton qui fait passer la vérité. Les savants avec qui il a eu le commerce le plus étroit, sont MM. Bernouilli, oncle et neveu, etTaylor, En 1715, il fit un troisième voyage en Angleterre, pour y observer l'éclipsé solaire qui devait être totale, à Londres, La Société Royale ne le voulut ])as laisser

partir sans se lêlre acquis, et sans l'avoir reçu dans son corps.

A quelque point que cet honneur le llattàt, il ne le séduisit pourtant pas en faveur des attractions, abolies, à ce qu'on croyait, par le cartésianisme, et ressuscilées par les Anglais, qui cependant se cachent quelquefois de Tamour qu'ils leur portent. De Montmort eut de grandes querelles sur ce sujet avec Taylor son ami particulier, et lui composa même, avec soin, une assez longue dissertation, par laquelle il renvoyait les attractions dans le néant, d'où elles tâchaient de sortir. Taylor y répondit peu de temps après. Il est certain que si l'on veut entendre ce qu'on dit, il n'y a que des impulsions; et si on ne soucie pas de l'entendre, il y a des attractions, et tout ce qu'on voudra ; mais alors la nature nous est si incompréhensible, qu'il est peut-être plus sage de la laisser là pour ce qu'elle est.

De Montmort, pour remplir quelque devoir de membre de la Société Royale de Londres, lui envoya un grand écrit fort curieux et fort profond sur les suites infinies, quelle fit imprimer dans ses Transactions en 1718. Taylor, très versé aussi dans cette matière, comme il paraît par son traité De methodo incrementorum, y fit une addition; ce qui marquait entre deux géomètres vivants une liaison assez tendre, et une espèce de fraternité.

De Montmort destinait aussi un pareil morceau à TAcadémie des Sciences, où il avait été reçu associé libre en 1716 : mais étant venu de sa campagne à Paris au mois de septembre 171() pour des affaires, il fut pris delà petite vérole, qui faisait alors beaucoup de ravage, et mourut le 7 octobre suivant.

Quand il fut extrêmement mal, et que, selon la coutume, on l'envoya recommander aux prières de trois paroisses dont il était seigneur, les églises retentis-

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saient des gémissemeiiLs et des cris des paysans. Sa mort fut honorée de la même oraison funèbre, éloges les plus précieux de tous, tant parce qu'aucune contrainte ne les arrache, que parce (juils ne se donnent ni à lesprit ni au savoir, mais à des qualités infiniment plus estimables.

il travaillait depuis un temps à V Histoire de la géométrie, r.haque science, chaque art devrait avoir la sienne. Il est très agréable, et ce plaisir renferme beaucoup d'instruction, de voir la route que l'esprit humain a tenue, et, pour parler géométriquement, cette espèce de progression, dont les intervalles sont d'abord extrêmement grands, et vont ensuite naturellement en se serrant toujours de plus en plus. L'histoire de la géométrie ancienne aurait été dune discussion et d'une recherche fort pénible, et il eût fallu beaucoup travailler pour ne rien apprendre que des méthodes embarrassées qui ont conduit les plus grands génies à <-e qui nest présenlemcnt qu'un jeu. La géométrie moderne, dont l'époque est à Descartes, qui a changé la face de tout, eût été plus agréable et l)lus intéressante, mais en même temps plus dangereuse à traiter. Xon seulement les particuliers, mais les nations mômes ont des jalousies. Heureusement de Montmort était assez intelligent et assez laborieux pour la première partie de son ouvrage, assez instruit et assez équitable pour la seconde. Il n'était j)as encore fort avancé, puisse-t-il avoir un digne successeur!

Le fort de son travail n'était qu'à sa campagne, où il passait la plus grande partie de l'année; la vie de Paris lui paraissait trop distraite pour des méditations aussi suivies que les siennes. Du reste, il ne craignait |»as les distractions en détail. Dans la même chambre où il travaillait aux problèmes les plus embarrassants, on jouait du clavecin; son fds courait et le lutinait,

et les problèmes ne laissaient [)as de se résoudre. Le P. Malcbranche en a été plusieurs fois témoin avec étonnement. Il y a bien de la force dans un esprit ([ui n'est pas maîtrisé par les impressions du dehors môme les plus légères.

Il faisait volontiers les honneurs de Paris aux savants étrangers, qui la plupart s'adressaient dabord à lui. Quoique vif et sujet à des colères dun moment, surtout quand on linterrompait dans ses études pour lui parler d'affaires, il était fort doux, et à ces colères succédait une petite honte et un repentir gai. Il était bon maître, même à l'égard de domestiques qui l'avaient volé, bon ami, bon mari, bon père, non seulement pour le fond des sentiments, mais, ce qui est plus rare, dans tout le détail de la vie.

Éloge du marquis de Dangeau.

Philippe de Courcillon naquit le 21 septembre 1638, de Louis de Courcillon, marquis de Dangeau, et de Charlotte des Noues, petite-fdle du fameux Duplessis- Mornay. Dès le temps de Philippe Auguste, les seigneurs de Courcillon sont appelés Milites, ou chevaliers. Leurs descendants embrassèrent le calvinisme.

Le marquis de Dangeau fut élevé en homme de sa condition. Il avait une figure fort aimable, et beaucoup d'esprit naturel, qui allait même jusqu'à faire agréablement des vers. 11 se convertit assez jeune à la religion catholique.

En 1637 ou 58, il servit en Flandres, capitaine de cavalerie sous Turenne. Après la paix des Pyrénées, un grand nombre d'officiers français, qui ne pouvaient soulfrir l'oisiveté, allèrent chercher la guerre dans le Portugal, que l'Espagnevoulait remettre sous sa domination. Comme ils jugeaient que malgré la paix les vœux de la France étaient au moins pour le Portugal, ils préférèrent le service de cette couronne, mais Dangeau, avec la même ardeur militaire, eut des vues tout opposées, et se donna à l'Espagne. Peut-être crut-il qu'il était à propos, pour la justification de la France, qu'elle eût des sujets dans les deux armées ennemies, ou que la reine, mère du roi, et celle qu'il venait d'épouser, étant toutes deux Espagnoles, c'était leur faire sa cour d'une manière assez adroite, que d'entrer

dans le parti qu'elles favorisaient. Il se signala au siège et à la prise de Giromena, sur les Portugais; il s'était trouA'é partout, et don Juan d'Autriche crut ne pouvoir envoyer au roi d'Espagne un courrier mieux insti'uit, pour lui rendre compte de ce succès de ses armes. Le roi d'Espagne voulut s'attacher le marquis de Dangeau, et lui offrit un régiment de 1 200 chevaux, avec une grosse pension ; mais il trouva un Français trop passionné pour son roi et pour sa patrie.

A son retour en France, Dangeau sentit l'utilité de son service d'Espagne. Les deux reines, qui étaient bien aise de l'entendre parler de leur pays et de la cour de Madrid, et môme en leur langue qu'il avait assez bien apprise, vinrent bientôt à goûter son esprit et ses manières, et le mirent de leur jeu, qui était alors le reversi. Cette grâce, d'autant plus touchante en ce temps-là, que le jeu n'avait pas encore tout confondu, aurait suffi pour flatter vainement un jeune courtisan qu'elle auraitruiné; mais ce fut pour lui la source d'une fortune considérable.

11 avait souverainement l'esprit du jeu. Quand feu Leibnitz a dit que les hommes n'ont jamais marqué plus d'esprit que dans les différents jeux qu'ils ont inventés, il en pénétrait toute l'algèbre, cette infinité de rapports de nombres qui y régnent, et toutes ces combinaisons délicates et presque imperceptibles qui y sont enveloppées et quel([uefois compliquées entre elles d'une manière à se dérober aux plus subtiles spéculations; et il est vrai que si tous ceux qui jouent étaient de bons joueurs, ils seraient ou grands algébristes, ou nés pour l'être. Mais ordinairement ils n'y entendent pas tant de finesse : ils se conduisent par des vues très confuses, et à l'aventure; et les jeux les plus savants, les échecs même, ne sont, pour la plupart des gens, que de purs jeux de hasard. Dangeau, avec une tète naturellement algél)rique, et pleine de l'art des com-

binaisons, puisé dans ses réflexions seules, eut beaucoup l'avantage au jeu des reines. Il suivait des théories qui n'étaient connues que de lui, et résolvait des problèmes qu'il était seul à se proposer. Cependant il ne ressemblait pas à ces joueurs sombres et sérieux, dont l'application profonde découvre le dessin, et blesse ceux qui ne pensent pas tant : il parlait avec toute la liberté d'esprit possible; il divertissait les reines, et égayait leur perte. Comme elle allait à des sommes assez fortes, elle déplut à l'économie de Colbert, qui en parla au roi, môme avec quelque soupçon. Le roi trouva moyen d'être un jour témoin de ce jeu, et, placé derrière le marquis de Dangeau, sans en être aperçu, il se convainquit par lui-même de son exacte fidélité; et il fallut le laisser gagner tant qu'il voudrait. Ensuite le roi l'ôta dujeu des reines; mais ce fut pour 1 s mettre du sien, avec une dame qu'il prenait grand soin d'amuser agréablement. L'algèbre et la fortune n'abandonnèrent pas Dangeau dans cette nouvelle partie. Si l'on veut joindre à cela d'autres agréments qu'il pouvait trouver dans une cour pleine de galanterie, et que l'air de faveur oîi il était alors lui aurait seul attirés, quand sa figure n'aurait pas été d'ailleurs telle qu'elle était, il sera impossible de s'imaginer une vie de courtisan plus brillante et plus délicieuse.

Un jour qu'il s'allaitmettreau jeu du roi, il demanda à Sa Majesté un appartement dans Saint-Germain, où était la cour. La grâce était difficile à obtenir, parce qu'il y avait peu de logements en ce lieu-là. Le roi lui répondit qu'il la lui accorderait, pourvu qu'il la lui demandât en cent vers qu'il ferait pendant le jeu ; mais cent vers bien comptés, pas un de plus ni de moins. Après le jeu, où il avait paru aussi peu occupé qu'à l'ordinaire, il dit les cent vers au roi. Il les avait faits exactement comptés, et placés dans sa mémoire ; et ces trois efforts n'avaient pas été troublés par le

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cours rapide du jeu, ni par les différentes attentions promptes et vives qu'il demande à chaque instant.

Sa poésie lui valut encore une autre aventure, précieuse pour un courtisan qui sait que dans le lieu où il vit rien n'est bagatelle. Le roi et feue Madame avaient entrepris de faire des vers en grand secret, à Tenvi l'un de l'autre. Ils se montrèrent leurs ouvrages, qui n'étaient que trop bons ; ils se soupçonnèrent réciproquementd'avoireudu secours; et par l'éclaircissement où leur bonne foi les amena bientôt, il se trouva que le même marquis de Dangeau, à qui ils s'étaient adressés chacun avec beaucoup de mystère, était l'auteur caché des vers de tous les deux. Il lui avait été ordonné de part et d'autre de ne pas faire trop bien; mais le plaisir d'être doublement employé de cette façon ne lui permettait guère de bien obéir; et qui sait môme s'il ne fit pas de son mieux, exprès pour être découvert?

Quand la bassctte vint à la mode, il en conçut bientôt la fin par son algèbre naturelle : mais il conçut aussi que la véritable algèbre était encore plus sûre; et il fit calculer ce jeu par feu Sauveur, qui commença par là sa réputation à la cour, ainsi qu'il a été dit dans son éloge. L'algéljriste naturel ne méprisa point l'algébriste savant, quoiqu'il arrive assez ordinairement que pour quelques dons qu'on a reçus de la nature, on se croit en droit de regarder avec dédain ceux qui en ont reçu de pareils, et qui ont pris la peine de les cultiver par l'étude.

Avant cela, un autre homme devenu fort célèbre, mais alors naissant, avait songé à se faire par Dangeau une entrée à la cour. C'est Despréaux qui lui adressa le second ouvrage qu'il donna au public, sa satire sur la noblesse. Le héros était bien choisi, et par sa naissance, et par sa réputation de se connaître en vers, et par la situation où il était, et par sonincli-

nalion à favoriser lo mérite. Les plus satiriques et les plusmisanlhropes sont assez maîtres de leur bile, pour se ménager adroitement des protecteurs.

En 1665, le roi fit Dangeau colonel de son régiment, qui, depuis quatre ou cinq ans qu'il était s^ur pied, nen avait pas eu d'autre que Sa Majesté elle-même, dont un simple particulier devenait en quelque sorte le successeur immédiat. On sait que le feu roi a toujours regardé ce régiment comme lui appartenant plus que le reste de ses troupes. Le nouveau colonel y fit une dépense digne de sa reconnaissance, et de la prédilection du roi. Il servit à la tète de sa troupe à la campagne de Lille en IGGT. Mais au bout de quelques années il se défit du régiment, pour s'attacher plus particulièrement à la seule personne du roi, qu'il suivit toujours dans ses campagnes en qualité de son aide de camp.

Comme il était fort instruit dans l'histoire, surtout dans la moderne, dans les généalogies des grandes maisons, dans les intérêts des princes, enfin dans toutes les sciences d'un homme de cour, si cependant elles conservent encore longtemps cette qualité, le roi eut la pensée de l'envoyer ambassadeur en Suède : mais il supplia très humblement Sa Majesté de ne le pas tant éloigner d'elle, et de ne lui donner que des négociations de moindre durée, et dans des pays plus voisins, si elle jugeait à propos de lui en donner quelques-unes. Les rois aiment que l'on tienne à leur personne, et ils se défient avec raison de leur dignité. Il fut donc employé selon ses désirs : il alla plusieurs fois envoyé extraordinaire vers les Électeurs du Rhin ; et ce fut lui qui avec le même caractère conclut, malgré beaucoup de difficultés, le mariage du duc d'Yorck. depuis Jacques II, avec la princesse de Modène. Il fut chargé de la conduire en Anglelerre, où il fit encore dans la suite un autre voyage par ordre du roi.

Le reste de sa vie n'esl plus que celle d'un courtisan, à cela près, selon le témoignage dont le feu roi l'a honoré publiquement, qu'il ne rendit jamais de mauvais offices à personne auprès de Sa Majesté. Il a eu toutes les grâces et toutes les dignités auxquelles, pour ainsi dire, il avait droit, et ({u'une ambition raisonnable lui pouvait promettre. Il n'a jamais eu le désagrément qu'elles aient fait une nouvelle surprenante pour le public. Il a été gouverneur de Touraine, le premier des sixmenins que le feu roi donna à Monseigneur grand-père du roi, chevalier dhonneur des deux dauphines de Bavière et de Savoie, conseiller d'Etat d'épée, chevalier des ordres du roi, grand maître des ordres royaux et militaires de Notre-Dame du Mont-Carmel, et de Saint-Lazare de Jérusalem.

Quand il fut revêtu de cette dernière dignité, il songea aussitôt à relever un ordre extrêmement négligé depuis longtemps, et presque oublié dans le monde. Il apporta plus d'attention au choix des chevaliers; il renouvela l'ancienne pompe de leur réception et de toutes les cérémonies, ce qui touche le public plus (ju'il ne pense lui-même; il procura par ses soins la fondation de plus de vingt-cinq commanderies nouvelles; enfin, il employait les revenus et les droits de sa grande maîtrise, à faire élever en commun dans une grande maison destinée à cet usage, douze jeunes gentilshommes des meilleurs noblesses du royaume. On les appelait les élèves de Saint-Lazare; et ils devaient illustrer l'ordre par leurs noms, et par le mérite dont ils lui étaient en partie redevables. Cet établissement dura près de dix ans : mais il lui aurait fallu, pour subsister, des temps plus heureux, et des secours delà part du roi, dont les guerres continuelles ôtèrent entièrement lespérance. Ainsi Dangeau eut le déplaisir de voir sa générosité arrêtée dans sa course, et ses revenus appliqués à ses seuls besoins. lia laissé

Tordre en état que le duc de Chartres ait daigné être son successeur.

Son goût déclaré pour les lettres et pour tous ceux qui s'y distinguaient, et un zèle constant à les servir de tout son pouvoir, lirent juger que la place d'honoraire, qui vint à vaquer ici en 1704 par la mort du marquis de l'Hôpital, lui convenait, et que l'Académie des Sciences pouvait le partager avec l'Académie française. Il n'accepta la place qu'en faisant bien sentir la noble pudeur qu'il avait de succédera un des premiers géomètres de l'Europe, lui qui ne s'était nullement tourné de ce côté-là ; et il n'a jamais paru ici sans y apporter une modestie tlatteuse pour l'Académie, et cependant accompagnée de dignité.

Il mourut le 9 septembre 1720, âgé de quatre-vingtdeux ans. Il avait soutenu dans un âge assez avancé les plus cruelles opérations de la chirurgie, et deux fois l'une des deux, toujours avec un courage singulier. Ce courage est tout différent de celui qu'on demande à la guerre, et moins suspect d'être forcé. Il est permis d'en manquer dans son lit.

Le marquis de Dangeau avait été en liaison particulière avec les plus grands hommes de son temps, le grand Condé, Turenne, et les autres héros de toute espèce que le siècle du feu roi a produits. Il connaissait le prix, si souvent ignoré ou négligé, d'une réputation nette et entière, et il apportait à se la conserver tout le soin qu'elle mérite. Ce n'est pas là une légère attention, ni qui coûte peu, surtout à la cour, où l'on ne croit guère à la probité et à la vertu, et où les plus faibles apparences suffisent pour fonder les jugements les plus décisifs pourvu qu'ils soient désavantageux. Ses discours, ses manières, tout se sentait en lui d'une politesse, qui était encore moins celle d'un homme du grand monde, que d'un homme né officieux et bienfaisant.

Il avait (•pousé on premières nocos Françoise Morin, sœur de la feue maréchale d'Eslrées, dont il n'a eu que feue M"" la duchesse de MontforL; et en secondes nocos, la comtesse de Leuvestein, de la maison Palatine, dont il n'a eu que feu M. de Courcillon.

Éloge de D'ArgensOrt.

Marc-René de Voycr de Paulmyd'Argcnson naquit à Venise, le 4 novembre KJoS, de René de Voyer de Paulmy, chevalier, conile d'Argenson, et de dame jNlarguerite Iloullier de la Poyade, la plus riche héritière d'Angoumois.

La maison de Voyer remonte, par des titres et des liliations bien prouvées, jusquà Élienne de Voyer, sire de Paulmy, qui accompagna saint Louis dans ses deux voyages d'outrc-mer. 11 avait épousé Agathe de Beauvau. Depuis lui, on voit toujours la seigneurie de Paulmy en Tourainc, possédée par ses descendants, toujours des charges militaires, des gouvernements de villes ou de provinces, des alliances avec les plus grandes maisons, telles que celles de Montmorency, de Laval, de Sancerre, de Conflans. Ainsi nous pouvons négliger tout ce qui précède cet Etienne, et nous dispenser d'aller jusqu'à un Basile, chevalier grec, mais d'origine française, qui sous l'empire de Charles le Chauve, sauva la Touraine de l'invasion des Normands, et eut de l'empereur la terre de Paulmy pour récompense. S'il y a du fabuleux dans l'origine des grandes noblesses, du moins il y a une sorte de fabuleux qui n'appartient qu'à elles, et qui devient lui-même un titre.

Au commencement du règne de Louis XIII. René

de Voyer, fils de Pierre, chevalier de Tordre et grand Ijailli de Touraine, et qui avait pris le nom d'Argenson d'une terre entrée dans sa maison par sa grand'mère paternelle, alla apprendre le métier de la guerre en Hollande, qui était alors la meilleure école militaire de l'Europe. Mais l'autorité de sa mère, Elisabeth Huraut de Chiverny, nièce du chancelier de ce nom, les conjonctures des affaires générales et des siennes, des espérances plus llatteuses et plus prochaines qu'on lui fit voir dans hi parti de la robe, le déterminèrent à l'embrasser. Il fut le premier magistrat de son nom, mais presque sans quitter lépée; car ayant été reçu conseiller au parlement de Paris en 1620, âgé de vingt-quatre ans, et bientôt après ayant passé à la charge de maître des requêtes il S(!rvit en qualité d'intendant au siège de la Rochelle, et dans la suite il n'eut plus ou que des intendances d'armées, ou que des intendances des provinces dont il lallait réprimer les mouvements excités, soit par les seigneurs, soit par les calvinistes, Les besoins de l'Etat le firent souvent changer de poste, et l'envoyèrent toujours dans les plus difficiles. Quand la Catalogne se donna à la France, il fut mis à la tête de cette nouvelle province, dont l'administration demandait un mélange singulier, et presque unique, de hauteur et de douceur, de hardiesse et de circonspection. Dans un grand nombre de marches d'armées, de retraites, de combats, de sièges, il servit autant de sa personne, et beaucoup plus de son esprit qu'un homme de guerre ordinaire. L'enchaînement des affaires l'engagea aussi dans des négociations délicates avec la maison de Savoie, alors divisée. Enfin, après tant d'emplois et de travaux, se croyant quitte envers sa patrie, il songea à une retraite qui lui fût plus utile que tout ce qu'il avait fait; et comme il était veuf, il se mit dans l'état ec-

clcsiasliquc : mais le dessein que la cour forma de ménager la paix du Turc avec Venise le fit nommer ambassadeur extraordinaire vers cette république; el il n'accepta Fambassade que par un motif de religion, et à condition qu'il ny serait pas plus dun an, et que quand il en sortirait, son fils, que Ton faisait dès lors conseiller d'État, lui succéderait. A peine était-il arrivé à Venise, en 1851, qu'il fut pris, en disant la messe, d'une fièvre violente, dont il mourut en quatorze jours. Son fils aîné, qui avait eu à vingtun ans rintendance d'Angoumois, Aunis et Saintongc, se trouva à vingt-sept ans ambassadeur à Venise. Il fit élever à son père, dans l'église de Saint-Job, un mausolée qui était un ornement même pour une aussi superbe ville, et le sénat s'engagea, par un acte public, à avoir soin de le conserver.

Pendant le cours de son ambassade, qui dura cinq ans, naquit à Venise M. d'Argenson. La république voulut être sa marraine, lui donna le nom de Marc, le fit chevalier de Saint-Marc, et lui permit à lui et à toute sa postérité, de mettre sur le tout de leurs armes celle de l'Etat avec le cimier et la devise, témoignages authentiques de la satisfaction qu'on avait de l'ambassadeur.

Son ambassade finie, il se relira dans ses terres, peu satisfait de la cour, et avec une fortune assez médiocre, et n'eut plus d'autres vues que celles de la vie à venir. Le fils, trop jeune pour une si grande inaction, voulait entrer dans le service : mais des convenances d'affaires domestiques lui firent prendre la charge de lieutenant-général au présidial d'Angoulème, qui lui venait de son aïeul maternel. Les magistrats que le roi envoya tenir les grands jours en quelques provinces, le connurent dans leur voyage, et sentirent bientôt que son génie et ses talents étaient trop à l'étroit sur un petit théâtre. Ils l'exhor-

lèreiil vivemenL ù venir à Paris, el il y l'ut obliffé par quelques démêlés qu'il euL avec sa compagnie. La véritable cause n'en était peut-être que cette même supériorité de génie et de talents, un peu trop mise au jour et trop exercée.

A Paris, il fut bientôt connu de M. de Pontchartrain, alors contrôleur général, qui pour assurer de ce qu'il valait, n'eut besoin ni d'employer toute la finesse de sa pénétration, ni de le faire passer par beaucoup d'essais sur des affaires de finances dont il confiait le soin. On l'obligea à se faire maître des requêtes sur la foi de son mérite; et, au bout de trois ans, il fut lieulcnanl-général de police de la ville de Paris, en 1097.

Les citoyens d'une ville bien policée jouissent de l'ordre qui y est établi, sans songer combien il en coûte de peines à ceux qui l'établissent ou le conservent, à peu près comme tous les hommes jouissent de la régularité des mouvements célestes sans en avoir aucune connaissance, et même plus Tordre d'une police ressemble par son uniformité à celui des corps célestes, plus il est insensible, et par conséquent il est toujours d'autant plus ignoré qu'il est plus parfait. Mais qui voudrait le connaître et l'approfondir en serait elfrayé. Entretenir perpétuellement dans une ville telle que Paris une consommation immense, dont une infinité d'accidents peuvent toujours tarir quelques sources ; réprimer la tyrannie des marchands à l'égard du public, et en même tem[)s animer leur commerce; empêcher les usurpations mutuelles des uns sur les autres, souvent difficiles à démêler; reconnaître dans une foule infinie tous ceux qui peuvent si aisément y cacher une industrie pernicieuse, en purger la société, ou ne les tolérer qu'autant qu'ils lui peuvent être utiles par des emplois dont d'autres qu'eux ne se chargeraient pas ou

ÉLOGE DE D'aRGENSON 257

ne s'acquiLlcraient pas si bien; tenir les abus nécessaires dans les boines précises de la nécessité cpi'ils sont toujours prêts à franchir; les renfermer dans Tobscurité à laquelle ils doivent être condamnés, et ne les en tirer pas même par des châtiments trop éclatants; pénétrer, par des conduits souterrains, dans l'intérieur des familles, et leur garder les secrets qu'elles n'ont pas confiés, tant qu'il n'est pas nécessaire d'en faire usage; être présent partout sans être vu; enfin mouvoir ou arrêter à son gré une multitude immense et tumultueuse, et être l'âme toujours agissante et presque inconnue de ce grand corps : voilà quelles sont en général les fonctions du magistrat de la police. Il ne semble pas qu'un homme seul y puisse suffire, ni par la quantité des choses dont il faut être instruit, ni par celle des vues qu'il faut suivre, ni par rnj)plication qu'il faut apporter, ni par la variété des conduites qu'il faut tenir et des caractères qu'il faut prendre : mais la voix publique répondra si D'Argenson a suffi à tout.

Sous lui, la propreté, la tranquillité, l'abondance, la sûreté de la ville furent portées au plus haut degré. Aussi le feu roi se reposait-il entièrement de Paris sur ses soins. Il eût rendu compte d'un inconnu qui s'y serait glissé dans les ténèbres : cet inconnu, quelque ingénieux qu'il fût à se cacher, était toujours sous ses yeux; et si enfin quelqu'un lui échappait, du moins, ce qui fait presque un effet égal, personne n'eût osé se croire bien caché. Il avait mérité que, dans certaines oX:casions importantes, l'autorité souveraine et indépendante des formalités appuyât ses démarches ; car la justice serait quelque fois hors d'état d'agir, si elle n'osait jamais se débarrasser de tant de sages liens dont elle s'est chargée elle-même.

Environné et accablé, dans ses audiences, d'une

foule de gens du menu peuple, pour la plus grande partie peu instruits môme de ce qui les amenait, vivement agités d'intérêts très légers et souvent très mal entendus, accoutumés à mettre à la place du discours un bruit insensé; il n'avait ni l'inattention ni le dédain qu'auraient pu s'attirer les personnes ou les matières; il se donnait tout entier aux détails les plus vils, ennoblis à ses yeux par leur liaison nécessaire avec le bien public : il se conformait aux façons de penser les plus basses et les plus grossières; il parlait à chacun sa langue, quelque étrangère f[u'elle lui fût; il accommodait la raison à l'usage de ceux qui la connaissaient le moins; il conciliait avec bonté des esprits farouches, et n'employait la décision d'autorité qu'au défaut de la conciliation. Quelquefois des contestations peu susceptibles, ou peu dignes d'un jugement sérieux, il les terminait par un trait de vivacité plus convenable et aussi efficace. Il s'égayait à lui-même, autant que la magistrature le permettait, des fonctions souverainement ennuyeuses et désagréables, et il leur prêtait de son propre fonds de quoi le soutenir dans un si rude travail.

La cherté étant excessive dans les années 1709 et 1710, le peuple, injuste parce qu'il souflrait, s'en prenait en partie à D'Argenson, qui cependant tâchait, par toutes sortes de voies, de remédier à cette calamité. Il y eut quelques émotions qu'il n'eût été ni prudent ni humain de punir trop sévèrement. Le magistrat les calma, et par la sage hardiesse qu'il eut de les braver, et par la confiance que la populace, quoique furieuse, avait toujours en lui. Un jour, assiégé dans une maison où une troupe nombreuse voulait mettre le feu, il en fit ouvrir la porte, se présenta, parla et apaisa tout. Il savait quel est le pouvoir d'un magistrat sans armes; mais on a beau le savoir, il faut un grand courage pour s'y fier. Celte

action fut récompensée ou suivie de la dignité de conseiller d'État.

Il n'a pas seulement exercé son courage dans des occasions où il s'agissait de sa vie autant que du bien public, mais encore dans celles où il n'y avait pour lui aucun péril que volontaire. Il n'a jamais manqué de se trouver aux incendies, et d'y arriver des premiers. Dans ces moments si pressants et dans cette affreuse confusion, il donnait les ordres pour le secours, et en même temps il en donnait l'exemple, quand le péril était assez grand pour le demander. A l'embrasement des chantiers de la porte Saint-Bernard, il fallait, pour prévenir un embrasement général, traverser un espace de chemin occupé par les flammes. Les gens du port et les détachements du régiment des gardes hésitaient à tenter ce passage. D'Argenson le franchit le premier, et se fit suivre des plus braves, et l'incendie fut arrêté. Il eut une partie de ses habits brûlés, et fut plus de :20 heures sur pied dans une action continuelle. Il était fait pour être Romain, et pour passer du sénat à la tête d'une armée.

Quelque étendue que fût l'administration de la police, le feu roi ne permit pas que D'Argenson s'y renfermât entièrement; il l'appelait souvent à d'autres fonctions plus élevées et plus glorieuses, ne fût-ce que par la relation immédiate qu'elles donnaient avec le maître, relation toujours si précieuse et si recherchée. Tantôt il s'agissait d'accommodement entre personnes importantes, dont il n'eût pas été à propos que les contestations éclatassent dans les tribunaux ordinaires, et les noms exigeaient un certain respect auquel le public eût manqué. Tantôt c'était des affaires d'État qui demandaient des expédients prompts, un mystère adroit et une conduite déliée. Enfin d'Argenson vint à exercer règlement auprès du

roi un ministère secret et sans titre, mais qui n'en était que plus tlalteur, et n'en avait même que plus d'autorité.

Comme la juridiction de la police le rendait maître des arts et métiers (juc l'Académie a entrepris de décrire et de perfectionner, ce qui la mettait dans une relation nécessaire avec lui pour les détails de l'exécution, et que d'ailleurs il avait pour les sciences tout le goût, et leur accordait toute la protection que leur devait un homme d'autant d'esprit et aussi éclairé, la compagnie voulut se l'acquérir, et elle le nomma en 1716 pour un de ses honoraires. Bientôt après, comme si une dignité si modeste en eût dû annoncer de plus brillantes, le régent du royaume, qui avait commencé par l'honorer de la même confiance et du môme ministère secret que le feu roi, le fit entrer dans les plus importantes alï'aires; et enfin, au commencement de 1718, le fit garde des sceaux et président du conseil des finances. Il avait été lieutenant de police vingt-un ans, et depuis longtemps les suffrages des bons citoyens le nommaient à des places plus élevées : mais la sienne était trop difficile à remplir; et la réputation singulière qu'il s'y était acquise, devenait un obstacle à son élévation. Il fallait un elTort de justice pour le récompenser dignement.

Il fut donc chargé à la fois de deux ministères, dont chacun demandait un grand homme, et tous ses talents se trouvèrent d'un usage heureux. L'expédition des affaires du conseil se sentit de sa vivacité; il accorda ou refusa les grâces qui dépendaient du sceau, selon sa longue habitude de savoir placer la douceur et la sévérité; surtout il soutint avec sa vigueur et sa fermeté naturelle l'autorité royale, d'autant plus difficile à soutenir dans les minorités, que ce ne sont pas toujours des malintentionnés qui

rc'sislcnt. Sa i^rande application à entrer dans le produit efTectif des revenus du roi, le mit en état de faire payer, dès la première année qu'il l'ut à la tête des finances, seize millions d'arrérages des rentes de la ville, sans préjudice de Tannée courante; et outre le crédit qu'il redonnait aux affaires, il eut le plaisir de marquer bien solidement aux habitants de Paris Taffeclion qu'il avait prise pour eux en les gouvernant. Dans cette même année, il égala la recette et la dépense; équation, pour parler la langue de cette Académie, plus diflicile que toutes celles de l'algèbre. C'est sous lui qu'on a appris à se passer des traités à forfait, et à ôtablir des régies qui font recevoir au roi seul ses revenus, et le dispensent de les partager avec ties espèces d'associés. Enfin, il avait un projet certain pour diminuer par des remboursements effectifs les dettes de l'Etat : mais d'autres vues, et qui paraissaient plus brillantes, traversèrent les siennes; il céda sans peine aux conjonctures, et se démit des finances au commencement de 1720.

Rendu tout entier à la magistrature, il ne le fut encore que pour peu do temps; mais ce peu de temps valut à l'État un règlement utile. Les bénéfices tombés une fois entre les mains des réguliers, y circulaient ensuite perpétuellement à la laveur de certains artifices ingénieux, qui trompaient la loi en la suivant à la lettre. D'Argenson remédia à cet abus par deux déclarations qui préviennent, si cependant on ose l'assurer, surtout en cette matière, tous les stratagèmes de l'inlérèt.

Le bien des affaires générales, qui changent si souvent de face, parut désirer qu'il remît les sceaux; il les remit au commencement de juin 1720. Il conservait pleinement l'estime et l'affection du prince dont il les avait reçus, et il gagnait de la tranquillité pour les derniers temps de sn vie. Il n'eut pas besoin de toutes

les ressources de son courage pour soutenir son repos; mais il employa, pour en bien user, toutes celles de la religion. Il mourut le 8 mai 1721.

Il avait une gaieté naturelle, et une vivacité d'esprit heureuse et féconde en traits, qui seuls auraient fait une réputation à un homme oisif. Elles rendaient témoignage qu'il ne gémissait pas sous le poids énorme qu'il portait. Quand il n'était question que de plaisir, on eût dit qu'il n'avait étudié toute sa vie que l'art si difticile, quoique frivole, des agréments et du badinage. Il ne connaissait point à l'égard du travail la distinction des jours et des nuits; les affaires avaient seules le droit de disposer de son temps, et il n'en donnait à tout le reste que ce qu'elles lui laissaient de moments vides, au hasard et irrégulièrement. II dictait à trois ou quatre secrétaires à la fois, et souvent chaque lettre eût mérité par sa matière d'être faite à part, et semblait l'avoir été. Il a quelquefois accommodé à ses propres dépens des procès, même considérables ; et un trait rare en fait de finances, c'est d'avoir refusé à un renouvellement de bail cent mille écus qui lui étaient dus par un usage établi : il les fit porter au trésor royal, pour être employés au paiement des pensions les plus pressées des officiers de guerre. Ouoique les occasions de faire sa cour soient toutes, sans nulle distinction, infiniment chères à ceux qui approchent les rois, il en a rejeté un grand nombre, parce qu'il se fût exposé au péril de nuire plus que les fautes ne méritaient. Il a souvent épargné des événements désagréables à qui n'en savait rien, et jamais le récit du service n'allait mendier de la reconnaissance. Autant que par sévérité, ou plutôt par son apparence de sévérité, il savait se rendre redoutable au peuple dont il faut être craint, autant par ses manières et par ses bons offices, il savait se faire aimer de ceux que la crainte ne mène pas. Les personnes dont j'entends

ÉLOGE DE d'aRGENSON 2é3

parler ici sont en si grand nombre et si importantes, que j'affaiblirais son éloge en y faisant entrer la reconnaissance que je lui dois, et que je conserverai toujours pour sa mémoire.

Il avait épousé dame Marguerite Le Fèvre de Caumartin, dont il a laissé deux fds, Tun conseiller d'Etat et intendant de Maubeuge, l'autre son successeur dans la charge de la police; et une fille mariée à M. de Colande, maréchal de camp, et commandeur de l'ordre de Saint-Louis.

Éloge du Tsar Pierre I".

(Fragment).

TRAITS DE CAIIACTÈRE.

Son caractère est assez connu par tout ce qui a été dit; on ne peut plus qu'y ajouter quelques particularités des plus remarquables. Il jui^eait indigne de lui toute la pompe et tout le faste qui n eût fait qu'environner sa personne, et il laissait au prince Menzicov représenter par la magnificence du favori la grandeur du maître. Il lavait chargé des dehors brillants, pour ne se réserver que les fonctions laborieuses. Il les poussaità tel point, qu'il allait lui-même aux incendies qui sont en Moscovie très communs, et font beaucoup de ravage, parce que les maisons y sont ordinairement de bois. Il avait créé des officiers obligés à porter du secours; il avait pris une de ces charges; et pour donner l'exemple, il montait au haut des maisons en feu, quel que fût le péril; et ce que nous admirerions ici dans un officier subalterne, était pratiqué par l'empereur. Aussi les incendies sont-ils aujourdUiui beaucoup plus promptement éteints. Nous devons toujours nous souvenir de ne pas prendre pour règles de nos jugements des mœurs aussi délicates, pour

ÉLOGE DU TSAR PIERHE l"^' 26o

ainsi dire, et aussi adoucies que les nôtres; elles condamneraient trop vite des mœurs plus fortes et plus vigoureuses. Il n'était pas exempt d'une certaine dureté naturelle à toute sa nation, et à laquelle Tautorité absolue ne remédiait pas. Il s'était corrigé des excès du vin, très ordinaires en Moscovie, et dont les suites peuvent être terribles dans celui à qui on ne résiste jamais. La Tsarine savail l'adoucir, s'opposer à propos aux emportements de sa colère, ou flécblr sa sévérité; et il jouissait de ce rare bonheur, que le dangereux pouvoir de l'amour sur lui, ce pouvoir qui a déshonoré tant de grands hommes, n'était employé qu'à le rendre plus grand. 11 a publié avec toutes les pièces originales la malheureuse histoire du prince Alexis, son fds; et la confiance avec laquelle il a fait l'univers juge de sa conduite, prouve assez qu'il ne se reprochait rien. Les traits éclatants de clémence à l'égard de personnes moins chères et moins importantes, font voir aussi que sa sévérité pour son fils dut être nécessaire. Il savait parfaitement honorer le mérite; ce qui était l'unique moyen d'en faire naître dans ses Étals, et de l'y multiplier. Il ne se contentait pas d'accorder des bienfaits, de donner des pensions, faveurs indispensables et absolument dues selon les desseins qu'il avait formés; il marquait par d'autres voies une considération plus flatteuse pour les personnes, et quelquefois il la marquait mémo encore après la mort. Il fit faire des funérailles magnifiques à Areskins, son premier médecin, et y assista portant une torche allumée à la main. Jl a l'ait le même honneur à deux Anglais, l'un contre-amiral de sa flotte, l'autre interprète des langues.

Éloge de Newton.

{Froijmenl).

Fontenolle n'a pas voulu admcUri' la llirorie newlonienne de la pravitation universelle. Son esprit, d'ordinaire si indépendant et si ouvert, s'est laissé celle fois séduire par un allachement excessif aux liiéories carlésiennes. Nous donnons le |>orlrail (|ui termine l'élof^e.

Il avait la taille médiocre, avec un peu d'embonpoint dans SCS dernières années, l'œil fort vif et fort perçant ; la physionomie agréable et vénérable en même temps, principalement quand il ôtait sa perruque, et laissait voir une chevelure toute blanche, épaisse et bien fournie. Il ne se servit jamais de lunettes, et ne perdit qu'une seule dent pendant toute sa vie. Son nom doit justifier ces petits détails.

Il était né fort doux, et avec un i^rand amour pour la tranquillité. Il aurait mieux aimé être inconnu, que de voir le calme de sa vie (rouble par ces orages littéraires que l'esprit et la science attirent à ceux qui s'élèvent trop. On voit par une de ses lettres du Commercium epistolicam, que son traité d'optique étant prêt à imprimer, des objections prématurées qui s'élevèrent lui firent abandonner alors ce dessein. Je me reprocherais, dit-il, mon imprudence de perdre une chose aussi réelle que le repos, pour courir après une ombre. Mais cette ombre ne lui a pas échappé dans la suite; il ne lui en a pas coûté son repos qu'il esti-

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