‹ Pages choisies. Avec une introdChapitre 47 sur 57 · ELOGE DU P. SEBASTIEN TRUCHET · texte numérisé non relu

ELOGE DU P. SEBASTIEN TRUCHET

IV-taicnt au moins par une extrême industrie. Après la longue application que ce prince donna à cette espèce d'étude, il voulut boire, et ordonna au P. Sébastien, qui s'en défendit le plus qu'il put, de boire après lui dans le même verre, où. il versa lui-même le vin, lui à qui le despotisme le plus absolu aurait pu persuader que le commun des hommes n"élait pas de la môme nature qu'un empereur de Russie : on peut même penser qu'il fit naître exprès une occasion de mettre le P. Sébastien de niveau avec lui.

Ceux d'entre les seigneurs français qui ont eu du goût et de l'intelligence pour les mécaniques, ont voulu être en liaison particulière avec un homme qui les possédait si bien. Il a imaginé pour le duc de Noailles, lorsqu'il faisait la guerre en Catalogne, de nouveaux canons qui se portaient plus aisément sur les montagnes, et se chargeaient avec moins de poudre; il a fait des mémoires pour le duc de Chaulnes, sur un canal de Picardie. Il a été appelé pour cette partie aux études des trois enfants de France, petitfils du feu roi, et il a souvent travaillé pour le roi même. C'est lui qui a inventé la machine à transporter de gros arbres tout entiers sans les endommager; de sorte que du jour au lendemain Marly changeait de face, et était orné de longues allées arrivées de la veille.

Ses tableaux mouvants ont été encore un des ornements de iSIarly : il les fit sur ce qu'on en avait exposé de cette espèce au public, et que le feu roi lui demanda s'il en ferait bien de pareils. Il sy engagea, et enchérit beaucoup sur cette merveille dans deux tableaux qu'il présenta à Sa Majesté.

Le premier, que le roi appela son petit opéra, changeait cinq fois de décoration à un coup de sifflet; car ces tableaux avaient aussi la propriété d'être résonnants ou sonores. Luc petite boule qui était au bas de

la Ijordure, et que Ton tirait un peu, donnait le coup de sifflet, et mettait tout en mouvement, parce que tout était réduit à un seul principe. Les cinq actes du petit opéra étaient représentés par des fig'ures qu'on pouvait regarder comme les vraies pantomimes des anciens; elles ne jouaient que par leurs mouvements ou leurs gestes, qui exprimaient les sujets dont il s'agissait. Cet opéra recommençait quatre fois de suite sans qu'il fût besoin de remonter les ressorts; et si l'on voulait arrêter le cours d'une représentation à quelque instant que ce fût, on le pouvait par le moyen d'une petite détente cachée dans la bordure : on avait aussitôt un tableau ordinaire et fixe; et si on retouchait la petite boule, tout reprenait où il avait fini. Ce tableau long de seize pouces six lignes sans la bordure, et haut de treize pouces quatre lignes, n'avait qu'un pouce trois lignes d'épaisseur pour renfermer toutes les machines. Quand on les voyait désassemblées, on était elTrayé de leur nombre prodigieux et de leur extrême délicatesse. Quelle avait dû être la difficulté de les travailler toutes dans la précision nécessaire, et de lier ensemble une longue suite de mouvemenls, tous dépendants d'instruments si minces et si fragiles? Nétait-ce pas imiter d'assez près le mécanisme de la nature dans les animaux, dont une des plus surprenantes merveilles est le peu d'espace qu'occupent un grand nombre de machines ou d'organes qui produisent de grands effets?

Le second tableau, plus grand et encore plus ingénieux, représentait un paysage où tout était animé. Une rivière y coulait ; des tritons, des sirènes, des dauphins nageaient de temps en temps dans une mer qui bornait l'horizon; on chassait, on péchait, des soldats allaient monter la garde dans une citadelle élevée sur une montagne; des vaisseaux arrivaient dans un port, et saluaient de leur canon la ville : le P. Sébas-

ÉLOGE DU P. SÉBASTIEN TllUCHET 277

tien lui-même était là qui sorlait d'une rglisc pour aller remercier le roi d'une grâce nouvellement obtenue; car le roi y passait en chassant avec sa suite. Cette grâce était quarante pièces de marbre qu'il donnait aux Carmes de la place Maubert pour leur grand autel. On dirait que le P. Sébastien eût voulu rendre vraisemblable le l'ameux bouclier d'Achille pris à la lettre, ou ces statues à qui Vulcain savait donner du mouvement, et même de Fintelligence.

En môme temps que le roi donna à l'Académie le règlement de 1699, il nomma le P. Sébastien pour un des honoraires. Son titre ne l'obligeait à aucun travail réglé, et d'ailleurs il était fort occupé au dehors : cependant outre quelques ouvrages qu'il nous a donnés, comme son élégante machine du système de Galilée pour les corps pesants, ses combinaisons des carreaux mi-parties, qui ont excité d'autres savants à cette recherche, il a été souvent employé par l'Académie pour l'examen des machines, qu'on ne lui apportait qu'en trop grand nombre. Il en faisait très promptement l'analyse et le calcul, et même sans analyse et sans calcul il aurait pu s'en fier au coup d'œil, qui en tout genre n'appartient qu'aux maîtres, et non pas même à tous. Ses critiques n'étaient pas seulement accompagnées de toute la douceur nécessaire, mais encore d'instructions et de vues qu'il donnait volontiers : il n'était point jaloux de garder pour lui seul ce qui faisait sa supériorité.

Les dernières années de sa vie se sont passées dans des infirmités continuelles', et enfin il mourut le 5 février 1729.

Il arrive quelquefois que des talents médiocres, de faibles connaissances, que l'on ne compterait pour rien dans des personnes obligées par leur état à en avoir du moins de cette espèce, brillent beaucoup dans ceux que leur état n'y oblige pas. Ces talents, ces connais-

278 i'A(;es choisies de fontenelle

sauces font foiiune }>ai' n'être pas ù leur place ordinaire. Mais le P. Sébastien n'en a pas été plus estimé comme mécanicien ou comme ingénieur, parce qu'il était religieux. Quand il ne l'eût pas été, sa réputation n'y aurait rien perdu. Son mérite personnel en a même paru davantage; car, quoique fort répandu au dehors, presque incessamment dissipé, il a toujours été un très bon religieux, très fidèle à ses devoirs, extrêmement désintéressé, doux, modeste, et, selon l'expression dont se servit feu le prince, en parlant de lui au roi, aussi simple que ses machines. Il conserva toujours dans la dernière rigueur tout l'extérieur convenable à son habit : il ne prit rien de cet air que donne le grand commerce du monde, et que le monde ne manque pas de désapprouver, et de railler dans ceux mêmes à qui il l'a donné, quand ils ne se sont pas faits pour l'avoir. Et comment eût-il manqué aux bienséances d'un habit qu'il n'a jamais voulu quitter, quoique des personnes puissantes lui offrissent de l'en défaire par leur crédit, en se servant de ces moyens que l'on a su rendre légitimes? Il ne prêta point l'oreille à des propositions qui en auraient apparemment tenté beaucoup d'autres, et il préféra la contrainte et la pauvreté où il vivait, à une liberté et à des commodités qui eussent inquiété sa délicatesse de conscience.

Éloge de Valincour.

Jean -Baptiste -Henri du Trousset de Valincour naquit le 1'^'' mars 1653, de Henri du Trousset et de Marie du Pré, Sa famille était noble et honorable, originaire de Saint-Quentin en Picardie. Ayant perdu son père à l'agc de six ou sept ans, il demeura entre les mains d'une mère propre à remplir seule tous les devoirs de l'éducation de ses enfants.

Il ne brilla point dans ses classes : ce latin et ce grec qu'on y apprend n'étaient pour lui que des sons étrangers dont il chargeait .sa mémoire, puisqu'il le fallait : mais, ses humanités finies, s'étant trouvé un jour seul à la campagne avec un Térence pour tout amusement, il le lut d'abord avec assez d'indifférence, et ensuite avec un goût qui lui fit bien sentir ce que c'était que les belles-lettres. 11 n'avait point été piqué de cette vanité si nalurelle de surpasser ses compagnons d'étude, sans savoir à quoi il était bon de les surpasser : mais il fut touché de la valeur réelle ou solide, jusque-là inconnue, de ce qu'on avait proposé à leur émulation. Déjà sa raison seule avait droit de le remuer.

Il répara avec ardeur la nonchalance du temps passé; il se mita se nourrir avidement de la lecture des bons auteurs anciens et modernes. Il lui échappa quelques petits ouvrages en vers, fruits assez ordinaires de la jeunesse de l'esprit, qui est alors en sa

fleur, sil en doit avoir une. Valincour ne regardait pas ses vers assez sérieusement pour en faire parade, ni môme pour les désavouer. Il a conservé jusqu'à la fin l'habitude de celte lani^ue qu'il ne parlait qu'à loreille de quelques amis, et en badinant.

La fameuse Princesse de Clèves ayant paru, ouvrage d'une espèce qui ne peut naître qu'en France, et ne peut même y naître que rarement, Valincour en donna une oritique en 1G7<S, non pour s'opposera la juste admiration du public, mais pour lui apprendre à ne pas admirer jusqu'aux défauls, et pour se donner le plaisir d'entrer dans des discussions fines et délicates. Ce dessein intéressait le censeur à faire valoir luimôme, comme il a fait, les beautés au travers desquelles il avait su démôler les imperfections. Au lieu de la bile ordinaire, il répand dans son discours une gaieté agréable; et peul-ôlre seulement pourrait-on croire qu'il va quelquefois jusqu'au ton de l'ironie, qui, quoique léger, est moins respectueux pour un livre d'un si rare mérite, que le ton d'une critique sérieuse et bien placée.

On répondit avec autant d'aigreur et d'amertume, que si on avait eu à défendre une mauvaise cause. Valincour ne répliqua point. Les honnêtes gens n'aiment point à s'engager dans ces sortes de combats trop désavantageux pour ceux qui ont les mains liées par de bonnes mœurs et par les bienséances; et le public lui-même, malgré sa malignité, se lasse bientôt de ce spectacle. Après avoir vu une ou deux joutes, il laisse les deux champions se battre sur l'arène sans témoins.

Un homme de mérite n'est pas destiné à n'être qu'un critique, même excellent, c'est-à-dire habile seulement à relever les défauts dans les productions d'autrui, impuissant à produire de lui-même. Aussi Valincour se tourna-t-il bien vite d'un autre côté plus

Page 1