ELOGE DE RUYSCH
résistance qu'il senlail en soufflant les vaisseaux lymphatiques d'un certain sens, lui faisait croire qu'il s'y trouvait des valvules, qu'il n'avait pourtant pas encore vues, et il n'était pas le seul qui eût eu cette pensée. Bilsius nia ces valvules avec la dernière assurance, et même avec mépris pour ceux qui les jugeaient seulement possibles. Ruysch fît si bien par son adresse singulière, qu'il les découvrit, et au nombre de plus de deux mille, et les démontra à la grande satisfaction de ceux qui étaient bien aises de voir confondre des décisions téméraires et superbes. L'adversaire, qui, se tenant bien sûr qu'il ne verrait pas, avait promis de se rendre s'il voyait, fit effectivement tout son possible pour ne pas voir; et quand il y fut forcé, il se sauva par un endroit qu'on n'avait pas prévu : il dit qu'il connaissait bien ces valvules, mais qu'il n'avait pas jugé à propos de le déclarer. Ruysch, dans un très petit volume qu'il donna en 1G65, et qui est le premier des siens, a fait l'histoire détaillée de cette contestation, où le vaincu, qui pouvait l'être sans honte et même avec honneur, trouva moyen de l'être honteusement.
Éloge de Chirac.
(Fragment) .
SUCCKS DE CHrUAC A l'AllIS
Près do sa soixanlièmo année, Chirac quilla la province. Au retour d'Ilalie et d'Espagne, il vint à Paris, et il en gofitail fort le séjour. Leduc d'Orléans, qui avait llomberg pour premier médecin et ne croyait pas (pie toute autre place fût digne de Chirac, voulut le renvoyer à Montpellier avec toutes les récompenses dues à ses services; il craignait d'ailleurs qu'un homme de ce mérite ne fùl pas vu île trop hon œil à Paris, et peul-ètre à la cour, qui n'avait pas été consultée sur ce choi.\. Mais Chirac avait trop bien senti les avantages de Paris; il obtint sans peine d'y demeurer, et il acheta le droit d'y exercer la médecine par une des charges de la maison du prince.
Il lui manquait assez de choses presque nécessaires en ce pays-ci. Il parlait peu, sèchement, et sans agrément. 11 ne faisait guère aux malades ces explications circonstanciées et détaillées de leurs maux, qu'ils ne sont pas ordinairement capables d'entendre, et qu'ils écoutent pourtant avec une espèce de plaisir. Il leur présentait dans les occasions l'idée désobligeante, quoique vraie, qu'il y avait de la fantaisie et de la vision dans leurs infirmités; il leur niait sans détou''
ÉLOGE DE ClllUAC 2'.»7
ju.sqa'à leur seiitimont nirmo : cL combien les femmes principalement en devaienl-ellcs être choquées? Il se prêtait peu aux objections souvent puériles des malades, ou de leurs familles, et on narrachait jamais de lui aucune complaisance, aucune modification à ses décisions laconiques. Heureux les malades, quand il avait pris le bon chemin î 11 n'était guère consolant, et n'avait presque qu'un même ton pour annoncer les événements les plus opi)Osés. De plus, il apportait des pratiques nouvelles, et certainement il devait avoir quelques mauvais succès, qui plus certainement encore seraient bien mis en évidence, et bien relevés. Malgré tout cela, à peine fut-il fixé à Paris, qu'il veut une vogue étonnante. Sa rue était incommodée de la quantité de carrosses qu'on lui envoyait de tous côtés. On peut croire que la nouveauté y avait quelque part, puisque Paris était le lieu de la scène; mais il fallait au fond que de grandes et rares qualités eussent surmonté à ce point-là tout ce qui lui était contraire. En efl'et, il avait ce qu'on appelle le coup cl œil, d'une justesse et d'une promptitude singulière, et peut-être unique. C'était une espèce d'inspiration dont la clarté et la force prouvaient la vérité, du moins pour lui. Par là le plus difficile étant fait, il formait en luimême le plan de la cure, et le suivait avec une constance inébranlable, parce qu'il n'aurait pu s'en départir sans agir contre des lumières qui le frappaient si vivement. Ceux qui n'en ont que de moindres ou de moins vives, peuvent n'être pas si constants, et même ne le doivent pas. Les malades prenaient d'autant plus de confiance en lui, qu'ils se sentaient conduits par une main plus ferme; son inflexibilité leur assurait combien il comptait d'avoir pris le bon parti, et ils s'encourageaient par ses rigueurs. Ils voyaient encore que si les occasions le demandaient, il hasardait volontiers pour eux sa propre réputation. Lorsqu'il
jugeait nécessaire un de ces coups hardis qui lui étaient particuliers, et que le malade était important, il savait qu'il se rendait responsable de l'événement, et que, s'il élait lùclieux, les cris dune famille puissante soulevaient aussitôt le public contre lui : cependant il ne mollissait point, il ne préférait point la roule ordinaire plus périlleuse pour le malade, mais moins pour le médecin; et il voulait, à quelque prix que ce fût, avoir tout fait [)Our le mieux.
Éloge de Louville.
Jacques-Eugène d'Allonville, chevalier de Louville, naquit le 14 juillet 1671, de Jacques d'Allonville chevalier-seigneur de Louville, et de Catherine de IMoyencourl. Il y avait au moins trois cents ans que ses ancêtres possédaient la terre et seigneurie de Louville dans le pays Chartrain.
Il était cadet; il fut destiné à l'Église, et on lui en donna l'habit, qui assez souvent accoutume les enfants à croire qu'ils y sont appelés. Pour lui il ne se laissa pas persuader si aisément; et quand il fut question de le tonsurer à sept ans, il attendit le jour de la cérémonie pour déclarer en quatre paroles, avec une fermeté froide, inébranlable et fort au-dessus de son âge, qu'il ne voulait point être ecclésiastique. Il fit ses études dune manière assez commune, et il ne se distingua que par un caractère plus sérieux et plus sensé que celui de ses pareils, et par son dédain pour leurs divertissements. Le hasard lui fit tomber entre les mains ce qu'il lui fallait, et qu'il eût cherché, s'il en eût eu quelque idée, les Eléments d'Euclide par Henryon. Il n'avait que douze ans, et les lisant seul il les entendit d'un bouta l'autre sans difficulté. C'est de lui que l'on tient ce fait; mais ceux qui l'ont connu n'ont pas hésité à l'en croire sur sa parole.
Sa naissance ne lui laissait plus d'autre parti à prendre que celui de la guerre, qui d'ailleurs s'accor-
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dait assez avec son goûl pour les malhémaUques. 11 enlra d'abord dans la marine, et se trouva à la bataille de la Hogue en 1G90. De là, il passa au service de terre, et fut capitaine dans le régiment du roi à la fin de 1700.
Le marquis de Louvillc, son frère aîné, gentilhomme de la manche du duc d'Anjou, suivit en Espagne ce prince devenu roi de cette grande monarchie, et bienl(M après il fit venir le chevalier dans une cour où toutes sortes d'agréments l'attendaient. Il les y trouva en eiïet : il fut brigadier des armées du roi dhlspagne, il eut un brevet d'une pension assez considérable sur l'Assiente, mais qui lui demeura inutile. Au bout de quatre ans il fut obligé, par de malheureux événements qui ne sont (pie trop connus, à repasser en France, où il reprit le service. Il fut pris à la bataille d'Oudenarde, absolument dépouillé di* tout, et envoyé prisoiHiier en Hollande; d'où il ne sertit qu'au bout de deux ans qu'il fut échangé. Quand la paix se fit, il avait un brevet de colonel à la suite des dragons de la reine, avec une pension de 4 000 livres accordée par le feu roi.
Le peu de temps qu'une vie agitée et tumultueuse lui avait permis jusque-là de donner aux mathématicpies, n'avait fait qu'irriter sa passion pour elles; mais on entrait alors dans une paix qui ne pouvait être que longue, et qui lui assurait en même temps et beaucoup de loisir, et une fortune honnête. Naturellement il devait se contenter de cette situation, du moins jusqu'à une nouvelle guerre : cependant il voulut absolument rompre avec tout ee qui n'appailenait pas à son goût dominant; et malgré les remontrances de sa famille et de ses amis, malgré une brèche considérable qu'il faisait à son revenu, il alla avec cette fermeté invincible dont il avait déjà donné un essai en refusant la tonsure, remettre entre les