LE DON JUAN INTIME
Toutes les fois qu'une de vous, Dupe de la pire chimère.
O vierges, fait pleurer sa mère Et la quitte pour un époux,
Pour peu qu'elle me soit connue, Qu'elle m'ait plu, fût-ce un moment, Qu'elle m'ait tendu gentiment, Un soir, sa main souple et menue,
Malgré moi, d'un regret obscur Mon âme en secret est saisie.
Ce n'est point de la jalousie :
C'est une souffrance à coup sûr.
Je porte le deuil insensé D'une chose vague et charmante.
Qu'un bourgeois loue et complimente La vierge au bras du fiancé !
L'aube innocente qui frissonne Dans ses yeux humides et doux Hier appartenait à tous, Puisqu'elle n'était à personne.
Discret et sans rompre le rang, J'en jouissais autant qu'un autre ; Elle était mienne, elle était vôtre :
On nous l'enlève, on me la prend !
Un garçon bien mis l'a conquise.
Et pourquoi lui, mon Dieu! pourquoi?
Bien qu'elle ne fût pas à moi, Je suis triste qu'on me l'ait prise.
Car cet inconnu m'a volé
Des chances de joie ou de peine.
Il a rétréci le domaine
Où flottait mon rêve envolé.
L AUTEUR A TRAVERS SON ŒUVRE
Les yeux secs et la bouche close, J'étouffe dans mon cœur plaintif Un Don Juan candide et craintif Qui voudrait pleurer et qui n'ose.
(Les Médaillons.)