CASIMIR DELAVIGNE
Je vous jure que je n'avais rien contre Casimir Delavigne. Même, je désirais de tout mon cœur être ému ou diverti par une Famille au temps de Luther. Je me souvenais que j'ai dû à l'auteur des Messéniennes ma première impression littéraire. Et, tenez, voici qui pourrait servir de canevas pour un nouveau chapitre du Livre de mon ami.
Au plus lointain de ma mémoire, je revois un petit bonhomme de six ans, sachant lire couramment depuis quelques mois, qui se promène, un livre à la main, dans l'allée d'un jardinet de province, entre deux plates-bandes bordées de pieds d'alouette. Ce livre, c'est la Corbeille de V enfance ; et, ce que lit le
petit bonhomme en faisant des gestes, c'est la Mort de Jeanne d'Arc.
A qui réserve-t-on ces apprêts meurtriers ? Pour qui ces torches qu'on excite ?
L'airain sacré tremble et s'agite...
Il ne comprend peut-être pas très bien ; mais ces expressions : « apprêts meurtriers », « airain sacré » lui semblent d'une beauté et d'une noblesse extraordinaires. Et, quand il arrive à ce vers :
Elle baissa la tête et se prit à pleurer,
une profonde émotion le gagne ; il pleure aussi ; ses larmes tombent sur la Corbeille de l'enfance et y délayent les taches d'encre ; et c'est en sanglotant qu'il continue :
Ah I pleure, fille infortunée !...
Tu ne reverras plus tes riantes campagnes, Le temple, le hameau, les champs de Vaucouleurs,
Et ta chaumière et tes compagnes, Et ton père expirant sous le poids des douleurs.
Ce dernier vers surtout lui paraît si magnifique et si distingué qu'il ne se lasse pas de le répéter. Et, — comme il ouvre sur le monde physique des yeux tout frais et que les mots, récemment appris, un peu mystérieux encore dans leur nouveauté, ont pour lui toute leur puissance d'expression, — ce pauvre hémistiche : «tes riantes campagnes » évoque à ses yeux tout un paysage magique, lui rappelle les bords du
l'auteur a travers son œuvre 11
Loiret, les jolies maisons blotties dans les feuillages avec des massifs de géraniums contournés par des allées bien ratissées (car, en fait de nature, c'est jusque-là ce qu'il a vu de mieux) ; et ces autres mots : « ta chaumière et tes compagnes », lui font voir une maisonnette du chemin de fer où il voudrait bien habiter, et ses grandes amies, les jeunes filles du catéchisme de persévérance, en mousseline blanche, couronnées de roses blanches artificielles, aux processions de la Fête-Dieu...
Or, tandis qu'il déclamé et qu'une dernière larme lui coule sur le nez, sa mère l'appelle, «. Que faistu là ? — J'apprends par cœur la Mort de Jeanne d'Arc. — Et la sais-tu? — Je crois que oui. — Voyons. » Il la récite sans faute, avec des intonations attendries de grande personne :
Au pied de l'éehafaud sans changer de visage...
Puis, tout d'affilée :
« On rapporte qu'un soldat anglais, ému de compassion, fitune croix avec deux bâtons et la présenta à Jeanne, »
Elle s'avançait à pas lent...
— « Qu'est-ce que tu nous chantes, avec ta croix de bois ? — Mais c'est là, au bas de la page. — C'est une note. Tu vois bien que ce ne sont pas des vers. On n'apprend pas les notes! » Le petit Chose réfléchit, se rend compte : « Ah ! oui, je comprends. » Et quinze jours après, à la distribution des prix, le
petit Chose, en pantalon brodé, vêtu de sa plus belle blouse, récite avec une conviction éperdue la Mort de Jeanne d'Arc, devant le maire, le curé et des dames et des messieurs :
D'où vient ce bruit lugubre ? où courent ces guerriers ?
Il est bien un peu surpris et scandalisé qu'on rie en l'écoutant ; cela lui paraît, à lui, si touchant et si beau ! Mais on le félicite, on l'embrasse ; il entend murmurer : « A son âge! Croyez- vous ?... » Il crève d'émotion et d'orgueil...
Et plus tard, sans doute, à onze ans, Boileau, — oui, Boileau ! — lui donnera un éblouissement. Un peu plus tard encore, sa pâleur le trahira, lisant en cachette « le théâtre complet » de Racine, et il sera privé de sortie et dûment sermonné, attendu que « de telles lectures, quand on les fait trop tôt, ne peuvent que corrompre le cœur ». Le mois d'après, les Incas de Marmontel lui sembleront le dernier effort de l'imagination ; et, l'année suivante, le Jean Sbogar de Charles Nodier le remplira d'un trouble délicieux, jusqu'à ce que les vers de Hugo et de Lamartine le ravissent à la manière d'une révélation religieuse et d'une épiphanie... Mais aucune de ces émotions n'effacera ni même n'égalera celle dont la Mort de Jeanne d'Arc a secoué jadis toute sa petite âme ingénue ; et c'est bien au poète préféréde Louis-Philippe qu'il devra sa première et saplus frissonnante découverte du beau.
(Impressions de Théâtre, 3* série.)
Société Française d'Imprimerie et de Librairie.
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