‹ Pages choisies, avec une introduction et des notesChapitre 46 sur 91 · VIERGE ET MARTYRE · texte numérisé non relu

VIERGE ET MARTYRE

[ La petite chrétienne Myrrha assiste à la messe, dans les catacombes. Sous le voile d'un symbole prophétique, l'officiant Timothée se répand en imprécations contre Rome et contre l'empereur Néron. Myrrha demande au vieil évêque Calliste si l'empereur est aussi méchant que l'a dit le prêtre. Pourtant, un jour, il a été bon pour son père ; et Myrrha sent en elle un peu de la pitié qui perdit Eloa. Mais l'évêque lui défend, d'un ton menaçant, de chercher avoir l'empereur. ]

Myrrha avait seize ans. Fille d'une Gauloise qui était morte en la mettant au monde, et d'un esclave nommé Styrax, employé dans les cuisines de l'empereur, elle avait grandi dans le coin des jardins de César où se serraient les maisonnettes des esclaves et dans les salles souterraines du palais.

Elle était comme une fleur humble etdélicate poussée sous les pieds de granit d'un colosse.

Elle n'avaitjamais vu Néron. Elle ne leconnaissait que par les conversations des autres esclaves. Elle entendait parler de sa puissance, de ses talents, des banquets et des fêtes qu'il donnait, jamais de ses crimes : car les murs avaient des oreilles et le

moindre mot imprudent eût été recueilli et rapporté à l'empereur. Elle se le représentait comme un être extraordinaire, unique, mystérieux, terrible et beau, qui menait là-haut, bien loin au-dessus d'elle, une vie triomphale et quasi divine. Et il y avait, dans les sentiments qu'il lui inspirait, de l'émerveillement, de l'effroi, une sorte de curiosité immobile et qui n'osait se contenter.

Un jour, un plat composé par Styrax plut tellement à l'empereur qu'il voulut savoir le nom du cuisinier, fit appeler le pauvre homme et l'affranchit tout aussitôt, à condition qu'il resterait à son service.

Ainsi, ce tout-puissantprenait la peine d'être bon 1 Myrrha en fut pénétrée d'une profonde et tremblante gratitude.

Mais Styrax, qui était un homme simple et droit, resta triste et comme effrayé de son aventure. C'est qu'il avait vu de près la gloire de Néron et, dans le flamboiement de la fête, l'empereur vautré demi-nu, avec un visage de fou, et autour de lui, sur les tapis et au milieu des roses effeuillées, une jonchée de corps terrassés par l'orgie... Et il avait peur de sa liberté, parce que c'était l'ivresse de Néron qui la lui avait donnée.

Peu de temps après, Styrax mourut, soit qu'il eût contracté à la chaleur de ses fourneaux quelque lente maladie qui tout à coup se déclara, soit que le chef des cuisines (ce fut le bruit qui courut) l'eût empoisonné par jalousie.

La vieille Mammœa recueillit Myrrha chez elle dans sa petite chambre de la Suburre. Elle lui apprit

à faire des broderies pour les robes des dames romaines. Et c'est de ce métier qu'elles vivaient toutes deux.

Calliste habitait la même maison. Il était âgé de plus de quatre-vingts ans. Jadis, en Palestine, il avait été préposé au péage d'un pont sur le Jourdain. Là, il avait vu plusieurs fois Jésus etsespremiers compagnons. Comme ils étaient pauvres et qu'ils lui plaisaient par leur simplicité et leurbonté, il les laissait passer pour rien. Néanmoins il n'avait osé croire d'abord à la « bonne nouvelle », et c'est seulement après le supplice de Jésus qu'il s'était donné à lui.

Venu à Rome avec l'apôtre Pierre, il l'avait aidé à y annoncer l'Evangile. Et, depuis que Pierre et Paul étaient retournés en Asie pour visiter les Eglises, il avait acquis une grande autorité sur les fidèles, parce qu'il était très saint, et aussi parce qu'il était désormais le seul, parmi eux, qui eût vu le Christ.

Et, tandis que d'autres prêtres, tels que Timothée, gouvernaient un peu rudement leur troupeau et songeaient à lixer les dogmes de la religion nouvelle, afin de rendre l'Eglise plus forte, Calliste était indulgent aux pécheurs, pourvu qu'il n'y eût point chez eux de malice ni de dureté, et il ne prêchait guère que l'amour de Dieu et des hommes. Et, dans toutes les circonstances où il avait à se prononcer, il répétait :

— Oui, voilà ce qui/ eût fait, voilà ce qu7/ eût dit. Je le sais, car je l'ai vu.

La première fois qu'il rencontra, dans l'escalier de la maison de Suburre,sa petite voisine Myrrha.il fut

frappé de sa grâce et de son innocence. Il lui parla et n'eut pas besoin d'en dire beaucoup : d'elle-même l'âme de Myrrha allait au Christ. Le vieillard et la jeune fille se comprirent sans peine et s'aimèrent, étant tous deux charitables et purs.

Et c'était Myrrha qui, chaque semaine, conduisait Calliste à l'assemblée des fidèles et qui le ramenait.

Calliste et Myrrha suivaient la voie Appienne, dallée de larges blocs et bordée de tombeaux dont la blancheur éclatait çà et là parmi les chênes-verts, les ifs et les lauriers -roses. Le soir tombait et, devant eux, la ville profilait ses dômes, ses arcs et ses frontons sur le ciel violet. Et ils marchaient vers l'énorme cité, portant sous leur front, eux si humbles, la pensée nouvelle qui devait conquérir cette maîtresse du monde.

Myrrha songeait, retombée dans sa tristesse.

— Mais, dit-elle enfin, qu'a donc fait l'empereur Néron ?

— Des choses telles, Myrrha, que je n'oserais te les dire toutes et que tu ne saurais même les concevoir.

— Mais encore ?

— Je ne te parlerai pas de ses plaisirs ni des profanations affreuses et publiques auxquelles il livre son corps. Et il ne lui suffit pas d'être impur : il voudrait que tout le genre humain le fût avec lui. Sa joie est de flétrir tout ce qu'il peut atteindre. Je ne puis t'en dire davantage. Par lui, Rome entière

est devenue un cirque, une taverne, un mauvais lieu.

— Mais, dit Myrrha, si l'empereur est ainsi, n'estce point parce qu'il peut tout ce qu'il veut, et parce que la vérité ne lui a pas encore été annoncée ? Qui sait? Il peut être tout ce que vous dites sans avoir le cœur tout à fait mauvais, et sans être méchant ni cruel .

— Celui-là est toujours méchant, dont l'unique pensée est d'assouvir son corps ; et ta douceur, Myrrha, te vient de ton innocence. Mais, au reste, Néron a empoisonné son frère ; il a fait mourir sa femme, qui était une princesse bonne et vertueuse. Il a tué Sénèque et Burrhus. ses anciens précepteurs. Or, c'étaient de fort honnêtes gens ; même,, l'apôtre Paul faisait le plus grand cas de Sénèque : il avait eu plusieurs entretiens avec lui et espérait l'amener à la foi. Néron en a tué beaucoup d'autres, par jalousie, haine de la vertu ou cupidité. Enfin il a voulu noyer sa mère et, n'ayant pu y réussir, il l'a fait tuer par un centurion. Il n'est pas seulement le plus infâme des histrions ; il est le plus cruel des meurtriers et des bourreaux... Mais qu'as-tu, Myrrha ? et à quoi songes-tu ?

De ses yeux élargis, la jeune fille semblait regarder quelque chose d'horrible, qu'elle faisait effort pour se figurer, quoiqu'elle en eût peur... Elle murmura d'une voix lente :

— Je songe qu'aucun homme n'est plus à plaindre que l'empereur Néron.

[ Un jour, Myrrha écoute un barbier qui traduit devant elle les sentiments de la plèbe romaine à 1 égard de cet empereur qui la nourrit et qui l'amuse. ]

Myrrha était déplus en plus inquiète. Certes elle ne doutait point de la parole de Calliste, et même, les propos du barbier confirmaient sur bien des points ce que lui avait dit le vieux prêtre. Quand elle essayait de se représenter dans leur réalité les crimes de Néron, elle en frissonnait d'épouvante; et elle avait grande pitié des victimes. Mais en même temps cela lui faisait presque plaisir de savoir que Néron n'était pas haï du peuple.

A force de penser à l'empereur, une envie secrète grandissait en elle. Si" elle pouvait le voir ! Rien qu'une fois ! Après, elle serait plus tranquille. Non pas qu'elle oubliât sa promesse : elle était résolue à ne rien faire pour le rencontrer ; et, du reste, elle s'avouait à peine son propre désir, tant il s'y mêlait de terreur.

Elle ne croyait donc pas mal agir le matin où elle alla faire visite au vieux Ménalque, un ancien ami de son père. Ménalque était un des jardiniers de Néron. Il demeurait au coin dîme grande terrasse, dans une maisonnette cachée par des arbres, et l'on pouvait entrer chez lui sans passer par le jardin impérial. Myrrha apporta à la petite fille du bonhomme une poupée d'argile qu'elle avait habillée comme une patricienne : mais la vérité, c'est qu'elle venait pour parler de Néron.

Aussi ne tarda-t-elle pas à raconter à Ménalque tout ce que Calliste lui avait dit et elle ajouta :

— Tout cela est-il vrai? vous devez le savoir, vous qui êtes ici depuis si longtemps et à qui les es-

claves du palais ont coutume de faire leurs confidences.

D'un geste brusque, Ménalque entraîna Myrrha au fond de la chambre, regarda tout autour de lui et, se penchant à son oreille, murmura très bas :

— Oui, tout ce qu'on a dit est vrai, et je sais des choses plus terribles encore.

Puis, sans remarquer la pâleur subite de la jeune fille :

— Je n'en parle jamais, désirant mourir en repos.

Et, détournant l'entretien :

— Mais, puisque vous voilà, vous plairait-il de vous promener un peu aux alentours ? C'est la partie du jardin la plus éloignée du palais, et l'empereur n'y vient jamais, du moins à cette heure de la journée.

— Je veux bien, dit Myrrha.

Ménalque sortit avec elle, puis la quitta pour aller à son travail.

Une vaste avenue bordée d'arbres géants se déroulait du palais jusqu'à la terrasse et se terminait par un haut portique, d'où l'on dominait toute la ville. Vers le milieu de l'avenue s'arrondissait un large bassin, où des tritons de bronze vomissaient l'eau en vibrantes fusées. De chaque côté, à des intervalles réguliers, des dieux, des déesses, des satyres et des nymphes dressaient leurs corps blancs.

Myrrha n'osait les regarder, redoutant leur immodestie, ou de peur de trouver de la beauté dans

ces représentations d'idoles. Et d'ailleurs, bien qu'elle fût seule, elle était toute timide à cause de la pompe et de la majesté du lieu.

Tout à coup elle entendit un bruit de voix et vit déboucher dans l'allée une bande de promeneurs magnifiquement vêtus.

Vite elle se jeta derrière un massif de feuillage.

Bientôt ces hommes passèrent devant elle. D'abord l'empereur, appuyé sur un bel enfant syrien ; puis, à une distance de quelques pas, ses compagnons habituels, Othon, Sénécion, Tigellin, avec des visages pâles et fins, la démarche molle et balancée.

Myrrha ne voyait que Néron. Elle le reconnut à sa ressemblance avec les effigies des monnaies, et surtout à l'air et à l'expression de son visage.

D'étroites frisures noires dentelaient son front bas. La voûte profonde des sourcils faisait une ombre à ses yeux verts, tout alanguis de rêve. La mâchoire était large, le menton saillant, la lèvre lourde. Il y avait en lui du dieu et de la bête.

Des broderies d'or brillaient doucement dans les plis de sa toge de soie blanche ; un collier de rubis faisait rouler sur sa poitrine des gouttes de sang et de feu; et la main grasse qu'il appuyait sur l'épaule de l'enfant brun jetait des étincelles à chaque pas, tant elle était chargée de joyaux.

Myrrha, quoiqu'elle ne fût qu'une ignorante petite fille, eut l'impression que cet homme était infiniment éloigné d'elle, non seulement par sa condition terrestre, — lui maître du monde, elle si obscure

et si pauvre, — mais par le fond même de sa pensée et de son âme. En même temps elle fut frappée de l'immense tristesse de ce tout-puissant. Ce qui se passait en elle était étrange. C'était comme si elle eût eu pitié de lui, de très bas, en tremblant, et comme si sa pitié eût eu à traverser 1 infini d'un monde.

Au moment où il longea le massif derrière lequel elle était blottie, Néron parlait. Il parlait pour lui seul, sans se retourner vers ses compagnons. Et voici ce que Myrrha entendit :

— ... Je m'ennuie... Ma puissance esttrop limitée. Les plaisirs que je puis me procurer, j'en suis rassasié ; et ceux que je rêve sont irréalisables, même pour moi.. . Je suis plus riche que les anciens rois de Perse : mais, quoi que je fasse, je ne tiendrai jamais entre mes mains tous les trésors de l'univers... Il y a dans les voluptés des sens un degré suprême où j'atteins quelquefois à force d'artifice, mais où je ne puis me maintenir... J'ai fait mourir beaucoup d'hommes : mais je ne puis tuer tous mes ennemis, car je ne les connais pas tous... Je suis le plus grand des poètes : mais je suis obligé, pour composer des vers, de choisir les mots avec effort, et de compter et de mesurer les syllabes... Je suis le plus harmonieux des chanteurs: mais je suis obligé, pour conserver mon admirable voix, d'user sobrement de vin et de me priver de nourritures que j'aime... Tout cela est absurde et irritant... Je suis bien malheureux... J'insulterais les dieux, si les dieux existaient... Etre le plus grand des hommes, — et n'être que cela, ô rage !... Que

ce jardin est mesquin ! et qu'il est monotone ! Je voudrais des jardins si vastes qu'on y verrait des forêts, des fleuves, des montagnes et des lacs, et que tous les plus nobles aspects que peut prendre la face de la terre s'y trouveraient réunis, d'autant plus beauxquils seraient l'œuvre, non de la nature, mais de l'art, et qu'on y sentirait la puissance et la volonté d'un homme.

Il était arrivé au bout de la terrasse, sous le portique de marbre. Il se pencha sur la balustrade et regarda à ses pieds la houle immobile des toits se déroulant jusqu'à 1 horizon :

— Que cette ville est laide ! dit-il.

Et il ajouta :

— Je la brûlerai.

Le lendemain, Myrrha alla trouver Calliste dans sa pauvre chambre et, s'agenouillant, lui dit :

— Père, j'ai gravement péché.

— Oh ! dit le bon Calliste, je ne te crois pas.

— Il n'est pourtant que trop vrai. J'ai manqué à la promesse que je vous avais faite. J'ai vu Néron.

Le vieux prêtre eut un sursaut d'étonnement et d'effroi :

— Et lui, t'a-t-il vue ?

— Non ; car j'étais bien cachée, Le visage de Calliste se rasséréna :

— Remercie Dieu, dit-il.

Il demanda à la jeune fille où et comment elle avait fait cette rencontre, et elle le lui expliqua de point en point.

— Mais, reprit-il, quand tu es allée chez le jardinier Ménalque, désirais-tu voir l'empereur ?

— Je crois que oui ; mais je désirais le rencontrer par hasard.

— Pourquoi ?

— Je ne saurais le dire.

— Etlorsquetut'espromenéedanslejardin, savaistu que tu le verrais ?

— Comment l'aurais-je su ?

— Mais au moins tu l'espérais?

— Je n'en sais rien.

— Alors, pourquoi dis-tu que tu as gravement péché ?

— C'est que j'ai perdu la paix et que je suis troublée comme si j'avais commis une grande faute.

— O Myrrha, il est donc vrai que nous portons en nous des sentiments et des pensées ignorés de nousmêmes, et que l'âme la plus limpide et la plus pure a ses ténèbres... Prions Dieu qu'il nous accordedenous connaître tout entiers et de ne rien souffrir en nous qui lui déplaise. . . Mais, dis-moi, qu'as-tu éprouvé en voyant le plus grand ennemi de Dieu ?

— L'avouerai-je, ô père ? J'ai d'abord été éblouie par sa beauté et par la magnificence de ses habits. Puis il s'est mis à parler, et, bien que le sens de quelques-unes de ses paroles m'ait échappé, j'ai compris qu'il devait être réellement coupable des impuretés et des cruautés dont on l'accuse... Mais aussi j'ai compris qu'il souffrait.

— Si cela est vrai, ce n'est que justice.

— Je n'oserai donc pas vous dire une pensée qui m'est venue.

— Parle, Myrrha, je le veux.

— Eh bien ! peut-être que, s'il a commis tant de crimes, c'est parce qu'il est l'empereur et qu'il voit le monde entier au-dessous de lui. Et alors il ne serait pas plus méchant, même en commettant ces crimes, que ne le sont les autres hommes en se laissant aller à des fautes ordinaires.

— A ce compte, Myrrha, si Dieu t'avait fait naître impératrice, tu serais devenue la plus méchante des femmes ?

— Oh ! père, que dites-vous là?

— Tu vois bien !

— Mais l'empereur, lui, ne connaît pas la bonne nouvelle. Peut-être l'écouterait-il, si elle lui était annoncée. Ne le croyez-vous pas?

— Non, Myrrha, je ne le crois point. Il a mis dans toutes ses actions une si profonde et si noire malice, qu'il a d'avance repoussé la grâce de Dieu.

— Cependant, il a dit une chose qui ne vous aurait pas déplu. Il a dit qu'il ne croyait point aux idoles.

— Hélas ! il serait moins éloigné du vrai Dieu, s'il croyait seulement aux autres.

— Mais on dit qu'il a voulu supprimer les impôts, par pitié pour les pauvres.

— Dis par orgueil et pour être applaudi de la populace du cirque. Il feignait la pitié par une comédie sacrilège ; et, d'ailleurs, il n'aurait pu soulager les pauvres de Rome qu'en pressurant davantage ceux des provinces.

Myrrha réfléchit ; elle se souvint du mot de Néron;

« Je brûlerai Rome » ; mais elle ne le dit point à Calliste. Elle reprit :

— Je vois bien qu'il est le plus criminel des hommes, le seul peut-être dont la damnation soitassurée. Mais cela n'est-il pas effroyable à penser ? S'il est, comme vous le dites, irrémédiablement méchant, s'il l'est avec application et sans remords, quoi de plus triste que d'être ainsi ? Et puisque Dieu savait qu'il serait méchant à ce point, pourquoi donc l'a-t-il mis au monde?

— Ceci, Myrrha, est un grand mystère. Dieu a voulu sans doute éprouver par là la vertu de ses serviteurs. Je ne sais rien de plus.

— Mais, ditla jeune filleà mi-voix et comme hésitant devant sa pensée, peut-être bien que l'empereur Néron n'a point d'âme et que, lorsqu'il sera mort, il retombera dans le néant ? Il ne serait alors qu'un fléau, commela tempête ou les tremblements déterre. Dieu ne peut-il envoyeraux hommes l'épreuve qui les fortifie, sans que l'ouvrier de cette douleur d'un jour soit lui-même condamné à la souffrance éternelle ?

Calliste était si surpris qu'il ne trouva rien à répondre.

— Enfin, poursuivit Myrrha, ce sont des choses où je ne comprends rien. Pourtant... il y a des hommes et des femmes qui l'aiment... lia, de lui-même, donné la liberté à mon père. .. Il est beau, et on dit qu'il a beaucoup d'esprit... Si l'on pouvait... Est-ce un péché de croire que tout homme, quoi qu'il ait fait, peut encore être sauvé ?

— Non, certes, dit Calliste,

— Et serait-ce un péché de prier pour l'empereur Néron et de s'imposer des pénitences dont on lui appliquerait le fruit ?

— Pas davantage ; mais ce serait, je crois, fort inutile.

— Et si quelqu'un offrait sa vie à Dieu avec l'espoir que Dieu voudra bien, en échange, accorder à l'empereur une chance de salut, ferait-il quelque chose de répréhensible ?

— Laisse ces pensées, Myrrha, je t'en conjure. Prends garde qu'il n'y entre un peu d'orgueil et beaucoup de vaine curiosité. Contente-toi d'être une enfant modeste, pieuse et attachée aux devoirs de ton état, comme tu l'as été jusqu'ici. Et promets-moi de nouveau, et plus sérieusement que la première fois, de ne plus jamais chercher à revoir l'empereur Néron. Ce n'est qu'à cette condition que je puis t'absoudre.

— Je ferai, père, ce que vous voudrez ; mais, ce n'est pas ma faute, depuis que je l'ai vu, je pense toujours à lui.

Un jour, Myrrha était allée porter des broderies à une dame, dans une maison de campagne des environs de Rome.

Comme elle s'en revenait le soir, elle vit dans le ciel une grande lueur rouge. A mesure que Myrrha approchait de la ville, cette lueur allait sélargissant. Bientôt elle remplit le ciel tout entier. Les arbres du chemin que suivait la jeune fille en furent

violemment éclairés, et son ombre marchait à son côté, aussi nettement découpée qu'en plein soleil.

A un détour du chemin, elle vit devant elle Rome qui brûlait.

La flamme avait jailli dans la partie du grand cirque contiguë au mont Palatin et au mont Cœlius. Elle avait dévoré ce quartier aux ruelles tortueuses dont les maisons se joignaient presque par leur faîte, s'y engouffrant et s'y allongeant comme dans les tuyaux d'une cheminée de cyclopes. Maintenant, elle enveloppait le Palatin, pareil à une île dans une mer de feu, et, tandis qu'elle en léchait les flancs, elle envahissait, tout autour, le Vélabre, le Forum et les Carines. Enfin elle escalada la colline impériale et là, d'un élan furieux, sembla jaillir jusqu'aux étoiles. Puis, en vastes coulées, elle redescendit vers la Suburre. Et Rome était comme une prodigieuse fournaise dont les charbons auraient eu la forme de dômes, de frontons, de portiques et de murailles percées de trous..

Comme elle passait sous le mur d'une haute terrasse où s'élevait une tour carrée, Myrrha entendit quelqu'un chanter au sommet de cette tour en s'accompagnant de la lyre.

C'était un chant triste et lent, dans une langue qu'elle ne connaissait pas, une élégie de Simonide sur l'incendie de Troie. La voix, harmonieuse quoique un peu voilée, se traînait et gémissait. Myrrha s'arrêta pour l'écouter. Mais elle sentit bientôt que cette douleur était feinte et que le chanteur admirait lui-même la beauté de sa voix. Et alors ce chant lui fit mal.

Lorsqu'elle arriva à la porte Capène, elle y trouva une foule désespérée de gens du peuple campés parmi les pauvres meubles et les paquets de hardes qu'ils avaient pu arracher à l'incendie.

Beaucoup pleuraient en racontant que quelqu'un des leurs, une vieille mère, une femme, un petit enfant, n'ayant pu s'échapper, avait péri dans les flammes.

Un homme disait :

— Je suis sûr qu'il en est bien resté trois cents, rien que dans le quartier des Esquilies.

— Mais, disait un autre, il faut tâcher d'éteindre le feu, ou du moins lui faire sa part en démolissant les maisons qu'il menace, afin de sauver le reste de la ville.

On lui répondit :

— Nous avons essayé. Mais il y a des hommes qui empêchent d'approcher ceuxqui voudraient porter secours. Ils disent qu'ils ont des ordres.

Et Myrrha se rappelait la parole de l'empereur. Il avait donc fait ainsi qu'il avait dit ! Assurément ce crime dépassait tous les autres. Et ce crime, elle levoyait, elle le touchait ; il s'étalait, là, sous ses yeux.

Alors, le cœur serré de compassion pour les victimes, elle songea :

— N'est-ce pas, Seigneur, que vous ouvrirez à tous ces malheureux votre saint paradis, et que leur souffrance aura passé comme un mauvais rêve ?... Mais lui ! lui! S'il en est temps encore, je vous offre ma vie pour qu'il vous plaise de lui envoyer un rayon de votre grâce.

Elle regagna la Suburre par un long détour, très en peine de Calliste et de Mamrarea. Ils étaient tous deux sains et saufs, mais la maison qu'ils habitaient avait été brûlée. Un grand nombre d'autres chrétiens étaient sur le pavé. Calliste les consolait et les encourageait.

— Bénissons Dieu, disait-il, de nous avoir enlevé le peu que nous avions de ces biens terrestres auxquels on tient toujours trop. Puis la détresse commune nous est une occasion de nous aider les uns les autres et de montrer que nous nous aimons.

L'empereur permit aux incendiés de s'installer dans les temples qui étaient encore debout et dans les marchés. Il leur ouvrit aussi une partie de ses jardins. Il fit construire pour eux des baraques en bois sur le Forum et leur fit distribuer des vivres.

Mais cela n'empêchait point le peuple de dire que c'était Néron qui avait mis le feu à la ville, et que même il avait chanté en regardant l'incendie du haut dune tour.

Ces propos rappelèrent à Myrrha le chant d'histrion qu'elle avait entendu sur son chemin. Mais, à ceux qui accusaient l'empereur, elle répondait, essayant de se tromper elle-même :

— S il avait allumé lincendie, mettrait-il tant de zèle à secourir les victimes ?

Et elle ne s'apercevait pas de la faiblesse de ce raisonnement.

Les chrétiens, ne voulant point se retirer dans les

temples des faux dieux ni s'abriter sous les baraques, en haine des mains impies qui leur offraient ce secours, se réfugièrent dans leurs tombeaux.

Myrrha et Mammrea continuèrent à faire des broderies pourles dames romaines, ce qui leur permit de vivre et même de soulager leurs frères indigents.

Or, malgré leur grande misère, beaucoup de chrétiens se réjouissaient de l'incendie, tant ils détestaient Rome, la ville impure.

Surtout le prêtre Timothée exultait d'une joie sombre. Il dit un jour aux frères assemblés :

— La main qui a allumé ce feu peut être abominable. Mais elle n'a rien fait que par la volonté de Dieu. Car, voyez : les plus anciens temples des idoles, ceux que la malice ou l'ignorance des infidèles vénérait le plus, ont été détruits de fond en comble. Brûlé, le temple de la Lune, bâti par Servius Tullius ! Brûlé, le temple consacré à Hercule par le roi Evandre ! Bridé, le temple de Jupiter Stator, élevé parRomulus ! Brûlés, le palais de Numa Pompilius et le temple de Vesta ! Ceci, plus clairement que tout le reste, nous annonce la fin du monde, laquelle doit arriver par le feu. Et cette fin sera le commencement de notre victoire et de notre joie.

— Mon frère, dit Calliste, vous avez peut-être raison. Mais comment se réjouir d'un événement qui a apporté tant de souffrance aux humbles, à ceux que Jésus aimait?

A ce moment, des soldats, conduits par un centurion, envahirent le lieu de l'assemblée.

— Nous vous arrêtons par ordre de l'empereur, dit le centurion.

— Pourquoi? demanda Calliste.

— Parce que c'est vous, les chrétiens, qui avez mis le feu à la ville.

Et, désignant Timothée :

— Les discours de ce misérable ne le prouvent-ils pas?

Myrrha avait cru que le dernier crime de Néron était le plus grand qu'on pût concevoir. Or, il venait de faire quelque chose de plus effroyable encore en accusant de ce crime des innocents. Et c'est pourquoi elle dit à Dieu :

— Pour lui, pour son salut, non seulement ma vie, Seigneur, mais toutes les tortures qu'il vous plaira !

Les soldats emmenèrent donc les chrétiens et les jetèrent pêle-même dans les souterrains de la prison Mamertine.

Et Myrrha éprouvait un obscur plaisir à songer qu'elle était prisonnière par le commandement de Néron : car c'était la première fois que la volonté du tout-puissant César agissait directement sur son humble destinée. Toujours elle revoyait, plus belle dans son souvenir, la tête terrible et triste de l'empereur, et elle espérait comparaître devant lui, pour être interrogée.

Souvent, dans la prison, le prêtre Timothée, entre deux prières, s'emportait en imprécations contre Néron et repassait ses crimes ; et jamais il ne l'appelait autrement que « la Bête».

Et, bien qu'elle sût que Timothée avait raison, Myrrha souffrait cruellement.

Mais, une fois, un des prisonniers émit cet avis que c'était l'impératrice Poppée qui avait persuadé à Néron d'accuser les chrétiens, parce que, ayant été initiée à la religion juive, elle haïssait les disciples de Jésus. Il raconta que l'empereur aimait éperdument Poppée, que pour elle il avait tué sa première femme, qu'il ne lui refusait jamais rien, et que récemment il lui avait donné trois cents ânesses pour prendre des bains de lait.

Et, bien que l'intervention de Poppée diminuât un peu le crime de Néron, Myrrha, ce jour-là, souffrit encore davantage.

— Oh ! cette juive ! dit-elle.

Les prisonniers comparurent devant un proconsul, ce qui fut une grande déception pour Myrrha. Il se contenta de leur demander s'ils étaient chrétiens et les condamna à être exposés aux lions dans le grand cirque.

— L'empereur y sera-t-il ? demanda Myrrha à l'un des geôliers.

— L'empereur ne manque pas une de ces fêtes, répondit l'homme.

Une grande joie illumina le visage de la jeune fille, ce pâle et diaphane visage où il n'y avait plus de place que pour les grands yeux ardents aux paupières violettes et pour la petite bouche toujours entr'ouverte par le léger halètement d'un angéliquc désir... Elle ne voyait plus clair dans ses pensées. Il lui était doux de mourir pour un si grand coupable et d'accomplir ainsi son vœu. Mais mourir par

lui, n'était-ce pas horrible? Non, car sansdoute son supplice était aggravé par là, mais il serait ainsi plus méritoire et plus efficace et, à cause de cela, il ne serait donc plus douloureux... Enfin, elle ne savait plus... Parfois, elle était prise d'épouvante: elle ne comprenait pas que Néron ne lui fît pas horreur. Elle n'entendait, ne voyait plus rien, vivait dans une fièvre et dans un rêve.

Le vieux Calliste la considérait avec inquiétude. Depuis longtemps elle ne lui avait point reparlé de l'empereur Néron. Mais il sentait bien qu'elle n'avait pas d'autre pensée. Il se demandait s'il ne fallait voir dans cette étrange préoccupation qu'un miracle de la charité. Et il n'osait l'interroger, craignant d'être inhabile à scruter cette âme et de la troubler rien qu'en y touchant.

La veille du supplice, après la prière du soir, que les condamnés faisaient en commun, Myrrha dit à haute voix :

— Prions pour l'empereur Néron.

Les chrétiens hésitèrent un instant. Mais le prêtre Calliste songea en lui-même:

— J'avais tort d'être inquiet : Myrrha est plus sainte que nous tous.

Et il commença la prière pour l'empereur, et les autres chrétiens la récitèrent avec lui.

Or, en entendant cela, un geôlier qui se tenait près de la porte (c'était un Gaulois, très grand et très blond) se mit à pleurer et pria Myrrha de lui expliquer la religion du Christ.

Le lendemain, on conduisit les chrétiens dans une prison basse, située sous l'amphithéâtre du grand cirque.

A travers les barreaux, Myrrha voyait l'arène éclatante de lumière et, sur les gradins qui s'élargissaient en cercles, tout un peuple assis, sénateurs, chevaliers, soldats, plébéiens, vestales et courtisanes, en capuchon de laine, en tuniques fauves, en manipules de soie ; une foule grouillante et bourdonnante que des voiles, tendus dans l'air et soutenus par des cordages, baignaient de mobiles reflets rouges.

Elle aperçut, en face, le bas des lourds tapis retombant de l'estrade impériale et, un peu sur le côté, derrière d'autres barreaux, dans les demiténèbres, des lions qui passaient et repassaient.

Les autres condamnés priaient, prosternés par groupes, ou s'embrassaient avant de mourir. Et, dans ce voisinage de la mort, bien que leur volonté demeurât ferme, plusieurs pleuraient, sanglotaient, étaient secoués de grands frissons. Timothée et Calliste les exhortaient. Timothée leur disait :

— C'est une joie de signer sa foi de son sang, en bravant la colère impuissante de l'impie. Ce sang criera contre lui. Encore une fois, les temps sont proches... Et qu'est-ce qu'un moment de souffrance pour une vie éternellement bienheureuse ? Imbécile et lâche qui refuserait le marché !

Et Calliste :

— O mes frères, Dieu vous ménage. La mort

qui vous attend, qu'est-ce, après tout, que la mort d'un chasseur surpris dans un bois ? Nous marcherons tous ensemble, si fortement unis dans une même pensée d'amour que nous ne sentirons point la griffe ni la dent des bêtes. Et Dieu, avec votre sang, fera de si grandes choses ! Vous fonderez, en mourant, le bonheur et la paix de l'humanité future.

Mais Myrrha restait à l'écart, debout près de la grille, étrangère à ce qui se passait autour d'elle.

Des belluaires ouvrirent, en même temps, la porte de la prison et celle de la cage aux lions ; et, toup à coup, il se fit un grand silence.

Myrrha, la première, entra dans l'arène. Elle vit l'empereur sur l'estrade ; et, tout droit, d'un pas égal et léger, elle marcha vers lui. Elle pensait :

— Il faudra bien qu'il me voie, et ce sera près de lui que mon âme s'exhalera pour sauver la sienne.

Callistela suivait, aussi vite que le lui permettait la faiblesse de son âge.

Les lions étaient sortis de la cage : et, d'abord aveuglés par la lumière subite, les uns s'étaient arrêtés, les autres tournaient au hasard, le mufle bas.

Myrrha marchait toujours, les yeux attachés sur Néron. L'empereur, à demi penché vers l'un de ses compagnons, sentit ce regard et se retourna. Il crut que la jeune fille venait lui demander grâce et eut un méchant sourire.

Mais elle arriva, sans dire un mot ni relever ses mains unies, jusqu'au pied de l'estrade; et là, immobile, elle continuait à le regarder.

Ses cheveux dénoués pendaient sur son dos, et une déchirure de sa robe découvrait son épaule délicate.

L'empereur avança un peu sa tête de dieu bestial. Une courte flamme s'alluma sous ses paupières lourdes. 11 se leva et, appelant par son nom le chef des belluaires, fit un geste de grâce...

Un des lions, ayant aperçu Myrrha, s'approchait à grands pas obliques...

Alors le vieux Calliste, qui avait compris le geste de l'empereur, saisit Myrrha dans ses bras maigres et, de toutes ses forces, il la poussa vers le lion.

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