‹ Pages choisies, avec une introduction et des notesChapitre 53 sur 91 · THÉRÈSE, SUZANNE · texte numérisé non relu

THÉRÈSE, SUZANNE

THÉRÈSE

Bonjour, Suzanne. Tu es surprise de me voir ?

SUZANNE

Un peu.

THÉRÈSE

Tu es venue chez moi plusieurs fois sans me trouver... C'est que j'ai été très prise dans ces derniers temps... Tu m'en veux ?

Elle va pour embrasser Suzanne.

SUZANNE, se détournant.

Ah ! non, n'est-ce pas ?

THÉRÈSE

Pourquoi ?

SUZANNE

Tu oses le demander ?... Ce n'est pas moi que tu venais voir, j'imagine. Et quant à mon mari, tu le vois assez ailleurs. Alors, que fais-tu ici ?

THÉRÈSE

Que veux-tu me dire ?

SUZANNE

Que je te hais, car tu es la maîtresse de mon mari.

THÉRÈSE

Moi?

SUZANNE

Ne te donne pas la peine de mentir. Je suis sûre. J'ai fait ce qu'on fait pour savoir ces choses-là. J'ai espionné, j'ai surpris des lettres... Ce n'était pas difficile: vous vous êtes si peu défiés ! Dis, te rappellestu, de quel air d'étonnement vertueux tu me questionnais il y a deux mois ?. . . Eh bien, tu sais maintenant ! ... Tu sais aussi bien que moi. . . Ah ! ah ! ah !

c'est drôle, hein ! Non, mais fais-moi donc encore de la morale !

THÉRÈSE Et que comptes-tu faire ?

SUZANNE Partir, ce soir même. J'ai fait en secret, ces joursci, mes préparatifs de départ. Réjouissez-vous, vous aurez le champ libre dans une heure. C'est pour ça, comprends-tu, que je ne te mets pas à la porte. . . — Ah ! les honnêtes gens, qui mêliez tant de mépris à la compassion que vous aviez pour moi I Vous allez bien quand vous vous y mettez, vous autres !... Moi, du moins, je ne m'étais pas fait une spécialité de la vertu, et ma faute ne se compliquait point de fourberie. Mais toi, non seulement tu as trompé ton mari, — comme moi, — mais tu m'as trahie, moi, de la façon la plus odieuse, et avec d'atroces raffinements dans le mensonge. Au moment même où, avec des airs de miséricorde, ta vertu s'inclinait sur mon indignité, tu faisais cent fois pire que moi ! Tu ne m'as réconciliée avec mon mari que pour me le voler plus sûrement... Ah ! oui, garde-le! ne te gêne pas... Après tout, je te dois de connaître un senti1 ment que, dans ma simplicité, je me croyais désormais interdit : le dégoût, si tu veux le savoir !

THÉRÈSE doucement.

As-tu tout dit?

SUZANNE

Je revenais si tremblante, — sotte que j'étais ! — si repentante, si convaincue que j'étais une grande

coupable !... Ce qui est plus infâme que tout, voistu, c'est d'avoir exploité mon repentir. Vous étiez si sûrs que je vous laisserais tranquilles !.. Oh ! tout voir, ou tout deviner, et n'avoir même pas le droit de me plaindre tout haut ! J'ai eu cette audace une fois, une seule fois. Comme il m'a reçue, et comme il m'a rappelée à l'humilité d'attitude qui me convenait ! Ah ! je l'ai payé cher, mon péché !...

THÉRÈSE

Suzanne !

SUZANNE

Pourquoi as-tu fait cela ? Pourquoi m'as-tu ramenée ici, si c'était pour me torturer ? Ah ! menteuse ! menteuse et h}rpocrite !

THÉRÈSE

Oh ! non pas hypocrite, je te le jure, tout ce que tu voudras, mais pas cela. Te dire comment c'est arrivé. . . est-ce que je sais ? Chez lui, c'a été désespoir, impossibilité de retrouver la paix... peut-être, au fond, je ne sais quelle vanité d'homme qui, trompé, a voulu trompera son tour.

SUZANNE

Je ne te parle pas de lui. Je ne veux pas l'accuser. Il m'a rendu ce que je lui avais fait. Je m'en vais, c'est bien... Mais toi !... S'il a été si méchant avec moi, c'est peut-être qu'il m'aimait encore... Pourquoi me l'as-tu pris?

THÉRÈSE

Je ne l'ai pas pris ; c'est moi qui me suis laissé prendre à cette douleur, à cet amour meurtri. Nous

avons trop pleuré ensemble, trop parlé de toi, — oui, de toi ! — trop parlé amour, passion, jalousie... Tout cela brûle... Nous avons vécu trop près l'un de l'autre. Notre intimité, peu à peu devenue trop tendre à notre insu, ne nous a laissé voir nos vrais sentiments qu'après nous avoir trop amollis, trop désarmés, pour que nous pussions combattre... Enfin... le mot est bête... mais il y a des fatalités, tu le sais bien.

SUZANNE

Moi qui avais tant de confiance en toi ! Tu étais pour moi plus qu'une amie, plus qu'une sœur. . . Quand j'ai été en détresse, je n'ai pas même réfléchi, c'est à toi tout de suite que j'ai eu recours, c'est dans toi que je me suis réfugiée... Et c'est toi !... Ah ! Thérèse 1 Thérèse ! que tu m'as fait de mal !

THÉRÈSE, s'agenouillant.

Tu as raison de m'accabler, Suzette... Va, tout ce que tu viens de me dire, je me le suis dit, et je suis prête à en entendre davantage encore, si cela peut te soulager... Et, tiens, de t'entendre et de te voir pleurer, cela me donnedu courage contre moi-même. Profites-en ! car peut-être que je redeviendrai faible demain, quand je ne t'aurai plus là, sousmes yeux... Que veux-tu que je fasse? Je t'obéirai... Je vais te dire où nous en sommes. Je l'aime encore, moi. (Mouvement de Suzanne.) Ah ! ce n'est pas ma faute ; lu l'as bien aimé, toi !... Mais, lui, il ne m'aime plus et peut-être ne m'a-t-il jamais aimée... Tu dois me croire, car on ne fait pas volontiers ces aveux-là... Veux-tu voir sa dernière lettre ? Je puis te la montrer: elle n'est pas tendre et ne le compromet guère.

La voici. Il m'écrivait qu'il ne viendrait pas. Il m'écrivait ça pour la troisième fois. C'est pour cela que je suis venue ici ; je voulais lui parler. Dieu ! les tristes, les lamentables choses que nous nous sommes dites tout à l'heure !... Tu ne me crois pas ? C'est vrai, pourtant. Tu en croiras mes actes. C'est moi qui vais partir... demain, ce soir si je peux. J inventerai une histoire... un voyage pour ma santé... n'importe quoi... Jacques est habitué à mes fantaisies et il fait ce que je veux, le brave garçon ! Et, quand je serai partie, tu sauras bien, toi, reprendre ton mari.

SUZANNE

Eh ! qu'est-ce que cela fait que tu t'en ailles ? Tu ne peux pas me le rendre, mon mari, car tu l'as changé en un autre homme, et tu m'as ôté la foi que j'avais en lui. Il recommencera... et il me sera encore interdit de me plaindre. Ne lui ai-je pas donné droit à une série de trahisons et de représailles ? Quelle serait notre vie maintenant? Non, je préfère m'en aller, et je m'en vais.

THÉRÈSE

Soit. Un mot seulement. L'aimes-tu encore ?

SUZANNE

Qui?

THÉRÈSE

Ton mari.

SUZANNE. Je le hais.

THÉRÈSE

L'aimes-tu? Réponds... S'il t'aimaitencore, l'aimerais-tu ?

SUZANNE

Eh ! il ne m'aime pas.

THÉRÈSE

Tu as répondu... Nous saurons bientôt s'il ne t'aime pas. Va-t'en, tu as raison. S'il te laissepartir... ou s'il ne te rappelle pas . la question est tranchée. S'il te retient... Adieu, Suzanne ; je suis bien sûre à présent que tu me pardonneras.

SUZANNE, seule

(Elle écrit.)

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