LA FOLIE DE J.-J. ROUSSEAU
...Nous ne pouvons plus bien concevoir l'effet que produisit la Julie. Comparez-la seulement aux Égarements du cœur et de l'esprit, ou même à Marianne. La littérature du temps était, avouons-le, un peu desséchée. Le vagabond, le rêveur, le solitaire Rousseau y rouvrit de larges sources neuves.
De la Julie se répandirent dans toute la société d'alors le goût de la nature, delà vie campagnarde
(ce qui est fort bien), le culte de la sensibilité (ce qui ne serait pas mal), mais de la sensibilité se croyant une vertu (ce qui est dangereux). On fut plus touché, j'en ai peur, des sophismesdu premier volume et des paradoxes psychologiques du troisième que de la morale excellente et traditionnelle qui se rencontrait dans le tome du milieu. Et il arriva bientôt que les formes du roman auparavant en faveur, le roman naïvement romanesque et le roman franchement libertin (qui du moins étaient faciles à distinguer) cédèrent le pas au roman à la fois sérieux et menteur. Et ainsi, au cours des âges suivants, tous les romans où sont affirmés la fatalité et le droit de la passion, tous les romans de mésalliances sociales ou morales, tous ceux où l'amour triomphe, souvent contre la raison, des préjugés ou des convenances de classes, et ceux où le vice parle le langage de la vertu, et ceux où abondent les courtisanes touchantes, et ceux où les personnages se font une morale particulière, supérieure à la morale commune, prennent le sentiment pour la conscience et commettent des actions douteuses avec des discours et des gestes avantageux, tous ces romans où règne ce que j'appellerai « l'illusion sur la moralité des actes», les Indiana, les Lêlia, les Jacques et leurs innombrables petits... on peut dire que, directement ou non, — et sans que peutêtre ce soit « la faute à Rousseau », — ils découlent de la Nouvelle Héloïse, mère gigogne des sophismes romantiques et des rêves orgueilleux.
...Eu quoi consiste la folie avérée de ses années déclinantes ? — Il est sensible, tendre, crédule. Il
se jette à la tête d'un homme à qui il prête toutes les vertus et dont il croit être adoré. Puis il s'aperçoit que son nouvel ami est inférieur à l'image qu'il s'en formait, et aussi que cet ami aime moins qu'il n'est aimé. Douloureusement déçu, il se croit trahi ; et de cette prétendue trahison de quelques personnes, il conclut à une trahison universelle, à un vaste complot organisé contre lui. Déformation des choses par la sensibilité et généralisation hâtive, tel est le cas de Rousseau, flagrant surtout dans ses Dialogues.
Mais ne déforme-t-il pas la réalité de la même manière dans ses autres écrits ?
Croire la nature bonne parce qu'il se sent bon en suivant la nature, c'est-à-dire en faisant tout ce qui lui plaît ; croire la société mauvaise parce qu'il a souffert de la société, et conclure de tout cela que c'est la société qui a corrompu la nature ; — ou bien, parce qu'il aime la vertu surtout dans ses gestes exceptionnels, et parce qu'il n'a pas les sens jaloux, et qu'il n'a guère connu, de la passion, qu'une certaine langueur à la fois brûlante et inactive, croire qu'un mari, une femme, son ancien amant et une tendre amie de cet amant pourront vivre tranquillement ensemble sans avoir entre eux rien de caché, trois de ces personnages n'ayant d'ailleurs d'autre occupation que d'adorer, ménager et soigner l'amant, qui est Rousseau lui-même sous le nom de Saint-Preux ; — ou bien, parce qu'ilse ressouvient vivement delà cordialité de quelque fête municipale dans sa petite république, et parce qu'un jour il a pleuré de tendresse de se sentir en communion civique avec ses chers Genevois
retrouvés, croire que c'est assurer le bonheur et la liberté de l'homme que de le livrer tout entier à l'Etat ; — ou bien, dans sa vie même, parce qu'il aime la vertu, se croire vertueux, et, parce qu'il est sensible, se croire le meilleur des hommes, et le croire au point où il le croit ; — ou bien enfin, comme dans les Dialogues, croire que l'univers le persécute parce qu'il a rencontré quelques amis infidèles : tout cela, n'est-ce pas, en somme, la même opération de l'esprit, le même triomphe exorbitant de l'imagination et de la sensibilité sur la raison ? Et, si Rousseau peut être qualifié de dément dans le dernier des cas que j'ai énumérés, qui osera dire que, sauf le degré, il ne l'était pas aussi dans les autres ? Il l'était... oh ! mon Dieu, comme le seraient beaucoup d'hommes à nos yeux, si nous les connaissions, s'ils écrivaient des livres et si, parmi leur déraison, ils avaient quelque génie.
Joignez à cela les maladies de Rousseau, dont je ne veux pas refaire la lamentable liste. Ses maladies ne lui ont point donné sa sensibilité : mais elles l'ont faite plus aiguë et plus dominante en lui fournissant plus d'occasions de s'exercer. Elles l'ont souvent condamné à la solitude. Elles l'ont forcé de vivre replié sur soi. Jamais écrivain n'est moins sorti de lui-même, n'a plus constamment rapporté tout à lui, — et n'a cru, du reste, à la perversité de plus d'individus que cet ami de l'humanité et cet homme si persuadé de la bonté naturelle de l'homme.
Cette déraison, cette subordination totale du jugement à la sensibilité, lui fait une place unique dans notre littérature. Comparez-le, je ne dis pas aux
grands écrivains du xvne siècle, mais à Voltaire, à Montesquieu, àBuffon, mêmeàl'aventureux Diderot. Oh ! qu'ils vous paraîtront sensés ! Pourquoi ne pas le dire ? D'innombrables pages de Rousseau éclatent d'une absurdité ingénument insolente. Je vous ai fait remarquer que ses plus déterminés partisans sont souvent obligés eux-mêmes de l'interpréter et d'avouerqu'ils l'interprètent : il ne faut pas, assurent-ils, considérer ce qu'il a dit, mais ce qu'il a voulu signifier, et qui est profond ou qui est sublime. Or Rousseau est le seul de nos classiques (si toutefois on lui peut encore donner ce nom) qui aitbesoin d'une interprétation aussi complaisante et aussi radicalement transformatrice du texte. Les autres peuvent se tromper : ils disent bien ce qu'ils disent, et non autre chose . Parmi leurs audaces ou leurs caprices, leur raison demeure. Ils restent dans latradition française. Rousseau, cet interrupteur de traditions, Rousseau, cet étranger, insère dans notre histoire littéraire un phénomène, un « monstre » (qui aura pour lignée tous les déséquilibrés, grands ou petits, du xixc siècle).
De là, peut-être, son attrait. Outre qu'il avait du génie et, au plus haut point, le don de l'expression, l'humanité est telle que c'est peut-être la part d'absurdité qui est dans son œuvre, qui a permis à Rousseau d'exercer une si prodigieuse influence. On aUait vers lui à cause de sa déraison brillante et émue de poète-dialecticien, à cause des singularités et des contradictions même de sa personne et de sa vie, à cause de la vibration délirante que son âme malade communiquaitàses livres. Oui, l'attrait de Rousseau
c'est souvent le mystérieux « attrait de l'absurde » . Car l'absurde a son attrait, en tant qu'il offre à la sensibilité l'image subite et grossière d'une facile revanche contre ce qu'il y a de pénible dans la réalité.
... On dit qu'il a été un grand réformateur des mœurs ; qu'il a restauré la morale individuelle en la faisant reposer sur la conscience (« Conscience... instinct divin... guide assuré... ») et la morale domestique par la réprobation de l'adultère et en prêchant le respect du mariage et du devoir paternel et maternel.
Il y a du vrai, oui : mais, tout de même, on exagère un peu. On dirait vraiment que la morale avait cessé d'exister en France, qu'il n'y avait plus d'enseignement religieux, que la plupart des bourgeoises de Paris et des provinces étaient des épouses dévergondées et de mauvaises mères... En réalité Rousseau (et eela après Marivaux, Destouches, La Chaussée, qui sont des écrivains très amis de la morale) n'a agi, un peu, que sur un petit monde très corrompu, mais très restreint. Parce que Rousseau a déterminé quelques jeunes femmes du monde à allaiter leurs enfants et à passer un peu plus de temps à la campagne, il ne faut pas croire qu'il ait transformé et régénéré la société française. La licence des mœurs dans les classes riches a continué, si je ne me trompe, jusqu'à la Révolution ; etaussi la littérature libertine. Seulement on s'attendrit plus aisément et on fait plus de phrases sur la vertu. Ce que Rousseau a surtout développé chez ses contemporains, c'est une affreuse sensiblerie, extraordinairement différente de
la bonté. Il me semble excessif d'affirmer, comme on l'a fait, qu'il a « changé l'atmosphère morale de la France ».
On a dit qu'il avait réappris aux femmes la « passion », la grande, la vraie, tout à fait oubliée, à ce qu'on assure. Oh ! qu'il me semble bien que les Lespinasse et les Aïssé, — et d'autres sans doute qui ne nous ont pas fait de confidences — n'eurent pas besoin de ses leçons 1
[Sa grande originalité c'est son déisme fervent, c'est le sentiment qu'il a de la nature.]
... J'ai dit ses nouveautés heureuses. Je n'ai plus qu'à indiquer son influence posthume.
Dans la politique d'abord. Ce n'est ni Voltaire ni Montesquieu et ses disciples qui ont donné sa forme à la Révolution, c'est Rousseau. La théorie de la démocratie absolue et du droit divin du nombre date de lui. La Terreur, c'est (je vous l'ai fait voir) l'application à un grand et vieux royaume d'une théorie de gouvernement rêvée par un sophiste pour une bourgade... Et le bréviaire du jacobinisme, c'est toujours le Contrat social.
...En littérature, ce que Rousseau a légué aux générations qui l'ont suivi, c'est le romantisme, c'est à-dire (au fond et en somme, et quoique bien des poèmes ou livres de romantiques semblent échapper à cette définition) l'individualisme encore, l'individualisme littéraire, l'étalage du « moi », — et la rêverie inutile et solitaire, et le désir, et l'orgueil, et l'esprit de révolte : tout cela exprimé, soit de façon directe, soit par des masques transparents auxquels le poète prête son âme. (Mais, au reste, je ne sau-
rais mieux faire que de vous renvoyer au beau livre de M. Pierre Lasserre : le Romantisme français.)
Au point où Rousseau l'a porté (surtout dans les Confessions et les Rêveries), cet individualisme littéraire était chose insolite, non connue auparavant, et où l'on pouvait voir un emploi indécent et anormal de la littérature. Car évidemment elle n'a pas été faite pour ça. — A l'origine, le poète chante ou récite aux hommes assemblés des histoires, ou des chansons ou des éloges de héros ou des préceptes de morale. Il est clair qu'on ne lui demande pas de confidences intimes. Telle est la littérature primitive et « naturelle »,la seule qu'aurait dû admettre Jean-Jacques, prêtre de la nature. — Plus tard, après l'invention de l'écriture, après l'imprimerie, on a instinctivement senti qu'il ne convenait d'exposer au public, — multipliés par la copie ou par la lettreimprimée, — que des pensées, des récits, des images propres à intéresser tout le monde ; qu'il était peu probable que la personne intime et secrète de l'écrivain importât aux autres hommes, et qu'il y aurait, du reste, impudeur à l'exprimer publiquement. — L'individualisme en littérature, l'antiquité l'a ignoré (sauf dans quelques strophes ou distiques d'élégiaques). Le moyen âge, le xvie siècle, le xvir2 et le xvme, jusqu'à Rousseau, ne l'ont presque pas connu. Montaigne lui-même n'est indiscret qu'à la façon d'Horace, par exemple. Il ne se confesse pas tout entier, ni toujours (il s'en faut de beaucoup) ; et tous ses aveux se rapportent à des observations générales sur la nature humaine.
Rousseau, par ses Confessions, a véritablement
inaugure le genre et l'a, du premier coup, réalisé totalement. Personne ne se confessera plus comme s'est confessé Jean-Jacques.
. . . Donc, la descendance littéraire de Jean-Jacques, c'est Chateaubriand, c'est madame de Staël, c'est Senancour, c'est Lamartine, Hugo, Musset, Sand, Michelet... Sans Rousseau, ils n'auraient pas été tout ce qu'ils sont.
Puis-je regretter, en énumérant de si grands écrivains, l'individualisme romantique ? Oh! non, car ils m'ont trop souvent charmé, et trop profondément. Et puis, peut-on dire qu'il n'y ait que des confidences personnelles dans les poètes et les écrivains romantiques ? Sont-ils romantiques tout entiers ? Avezvous rencontré, dans Chateaubriand, Lamartine, Hugo, ou Vigny, beaucoup'de sentiments personnels, qui ne soient en même temps généraux par quelque côté ? — Ce qui est peut-être vrai, c'est que le meilleur et le plus solide de la littérature du xixe siècle resterait, le romantisme ôté, et qu'en effet la littérature la plus ancienne, la plus nécessaire et la plus forte, c'est bien lalittérature objective, impersonnelle (philosophie, histoire, roman de mœurs et de caractères, théâtre même).
Mais que l'autre est souvent séduisante I et que les souffrances, les fautes et les sentiments les plus intimes d'un homme qui a le génie de l'expression agissent délicieusement sur notre sensibilité ! Un individu de cette sorte, lorsqu'il s'examine et se décrit, descend quelquefois plus loin dans son âme qu'il ne descendrait dans celle des autres... Et je sais que la littérature personnelle est forcément la
glorification d'un certain nombre de péchés capitaux: mais, sans elle, bien des choses n'auraient pas été dites, qu'il eût été dommage qui ne fussent pas dites. Avouons, si vous le voulez, que cette littérature-là est quelque chose de déréglé, quelque chose qui n'est pas tout à fait dans l'ordre... Mais, tout de même, il eût été triste que le romantisme, — qui depuis cinquante ans décline, — ne fût pas né...
... Avant de le quitter, je considère Rousseau dans le plus complaisant des nombreux portraits qu'il a laissés de lui-même : ses quatre Lettres à M. deMalesherbes. (Et celte manie d' « expliquer éternellement son caractère » a vraiment quelque chose de peu viril, et est signe, déjà, de faiblesse mentale.) — Lorsqu'il compose ces quatre Lettres, il est dans son plus beau moment; il vient d'écrire la Julie, le Contrat et l'Emile ; et sa folie n'est que commençante. Or, comment se voit-il ? et comment se définit-il ?
Dans ce portrait, — qu'il veut pourtant aussi avantageux que possible, il oublie, ou néglige, ou dédaigne les parties les plus saines de lui-même, celles où se seraient sans doute reconnus ses aïeux parisiens et catholiques ; il oublie le Jean-Jacques qui a écrit des choses si raisonnables sur le patriotisme, par exemple (dans l'article Économie politique), ou sur le naïf Projet de paix perpétuelle de l'abbé de Saint-Pierre ; celui qui a écrit l'admirable troisième partie de la Nouvelle Héloïse, et, dans l'Emile, la Profession de foi du Vicaire et les chapitres délicieux surl'éducation de Sophie, et certaines pages des Lettres de la Montagne et, dans sa corres-
pondance privée, tant de lettres pleines de raison (car c'est surtout pour le public qu'il osait ses folies).
Il oublie, dis-je, ce qu'il eut de meilleur ; et voici comme il se peint.
Après avoir exprimé son « dégoût des hommes », il en cherche la cause. « Elle n'est autre, dit-il, que cet indomptable esprit de liberté que rien n'a vaincu » (car, naturellement, il donne aux choses de favorables noms). Il continue en disant que « personne au monde ne le connaît que lui seul ». Il assure connaître ses défauts et ses vices, mais il ajoute aussitôt : « Avec tout cela, je suis très persuadé que, de tous les hommes que j'ai connus en ma vie, aucun ne fut meilleur que moi. »
Il se définit lui-même « une âme paresseuse qui s'effraie de toutsoin, un tempéramentardent, bilieux, facile à s'affecter, et sensible à l'excès à tout ce tqui l'affecte ». Il proclame son mépris absolu de l'opinion. (Or 1' « opinion », comme il l'entend, peut être le sentiment des sots mais peut être aussi la plus respectable etlaplus nécessaire des traditions.) Il écrit fièrement : « Je hais les grands », lui qui a si longtemps paru ne pouvoir se passer d'eux. — Son plus grand plaisir, c'est de rêver. Il raconte les orgies silencieuses de sa sensibilité et de son imagination à travers les bois de Momtmorency :
Et cependant, dit-il, au milieu de tout cela le néant de mes chimères venait quelquefois me contrister tout à coup. Quand tous mes rêves se seraient tournés en réalités, ils ne m'auraient pas suffi ; j'aurais imaginé, rêvé, désiré encore. Je trouvais en moi un vide inexplicable que rien n'aurait pu remplir, un cer-
tain élancement du cœur vers une autre sorte de jouissance dont je n'avais pas l'idée, et dont pourtant je sentais le besoin.
Qu'est-ce que tout cela, sinon l'éclatant portrait d'un poète lyrique — et d'un révolté ? (Et c'est par ce second trait qu'il a séduit beaucoup d'hommes, car la révolte plaît d'abord.)
Poète, grand poète, âme de désir, tempérament du même ordre que celui d'un Byron, d'un Léopardi ou d'un Musset, — mais dont la poésie tout individuelle s'est, par une série de hasards, principalement exercée sur des objets qui ne souffrent point la poésie, surtout celle-là, et qui veulent de l'observation et de la raison. Et ce qu'il y a de plus terrible, c'est que ces théories, qu'édifiaient son imagination et sa sensibilité servies par une brillante et décevante dialectique, ces théories qui devaient être si malfaisantes après lui, — de son propre aveu il n'y croyait pas au sens exact du mot : il les rêvait; et c'est par des « chimères » dont il a confessé « le néant » qu'il devait ravager l'avenir.
Car ce n'est pas seulement le poète lyrique dont il trace le portrait dans ses Lettres à M. de Malesherbes : c'est encore, — avec le rêveur ivre et engourdi de songes, — le solitaire orgueilleux, l'autodidacte outrecuidant, l'indiscipliné, le révolutionnaire par instinct, l'insociable qui réforme tous les jours la société, l'homme qui date tout de lui, qui ramène tout à lui et subordonne tout à son rêve ou à son caprice ; qui fait à chaque instant table rase
de toute l'œuvre humaine, et qui croit faire avancer les hommes en rompant la continuité entre les générations ; l'homme qui peut bien faire complices de ses imaginations les anthropoïdes ou les Spartiates, mais qui, en réalité, ne tient nul compte des morts de sa race, « plusnombreuxque les vivants »; — bref, exactement le contraire d'un Bossuet ou d'un Auguste Comte.
J'ai adoré le romantisme, et j'ai cru à la Révolution. Et maintenant je songe avec inquiétude que l'homme qui, non tout seul assurément, mais plus que personne, je crois, se trouve avoir fait chez nous ou préparé la révolution et le romantisme, fut un étranger, un perpétuel malade et finalement un fou.
Mais on Ta aimé. Et beaucoup l'aiment encore ; les uns, parce qu'il est un maître d'illusions et un apôtre de l'absurde ; les autres, parce qu'il fut, entre les écrivains illustres, une créature de nerfs, de faiblesse, de passion, de péché, de douleur et de rêve. Et moi-même, après cette longue fréquentation dont j'ai tiré plus d'un plaisir, je veux le quitter sans haine pour sa personne, — avec la plus vive réprobation pour quelques-unes de ses plus notables idées, l'admiration la plus vraie pour son art, qui fut si étrangement nouveau, la plus sincère pitié pour sa pauvre vie, — et une f horreur sacrée » (au sens latin) devant la grandeuret le m}-stère de son action sur les hommes.
(Jean-Jacques Rousseau.)
Calmann-Lévy, édit.