‹ Pages choisies, avec une introduction et des notesChapitre 67 sur 91 · ERNEST RENAN · texte numérisé non relu

ERNEST RENAN

... M. Renan n'a pas tout à fait la figure que ses livres et sa vie auraient dû lui faire. Ce visage qu'on rêvait pétri parle scepticisme transcendantal, on y discernerait plutôt le coup de pouce de la Théologie de Béranger, qu'il a si délicieusement raillée. J'imagine qu'un artiste en mouvements oratoires aurait ici une belle occasion d'exercer son talent.

— Cet homme, dirait-il, a passé parla plus terrible crise morale qu'une âme puisse traverser. Il a dû, à vingt ans, et dans des conditions qui rendaient le choix particulièrement douloureux et dramatique, opter entre la foi et la science, rompre les liens les plus forts et les plus doux et, comme il était plus engagé qu'un autre, la déchirure a sans doute élé d'autant plus profonde. Et il est gai I

Pour une déchirure moins intime (car il n'était peut-être qu'un rhéteur), Lamennais est mort dans la désespérance finale. Pour beaucoup moins que cela,

le candide Jouffroy est resté incurablement triste. Pour moins encore, pour avoir non pas douté, mais seulement craint de douter, Pascal est devenu fou. Et M. Renan est gai !

Passe encore s'il avait changé de foi : il pourrait avoir la sérénité que donnent souvent les convictions fortes. Mais ce philosophe a gardé l'imagination d'un catholique. Il aime toujours ce qu'il a renié. Il est resté prêtre ; il donne à la négation même le tour du mysticisme chrétien. Son cerveau est une cathédrale désaffectée (1). On y met du foin ; on y fait des conférences : c'est toujours une église. Et il rit ! et il se dilate ! et il est gai !

Cet homme a passé vingt ans de sa vie à étudier l'événement le plus considérable et le plus mystérieux de l'histoire. Il a vu comment naissent les religions ; il est descendu jusqu'au fond de la conscience des simples et des illuminés ; il a vu comme il faut que les hommes soient malheureux pour faire de tels rêves, comme il faut qu'ils soient naïfs pour se consoler avec cela. Et il est gai !

Cet homme a, dans sa Lettre à M. Berthelot, magnifiquement tracé le programme formidable et établi en regard le bilan modeste de la science. Il a eu, ce jour-là, et nous a communiqué la sensation de l'infini. Il a éprouvé mieux que personne combien nos efforts sont vains et notre destinée indéchiffrable. Et il est gai 1

Cet homme, ayant à parler dernièrement de ce pauvre Amiel qui a tant pâti de sa pensée, qui est

(1) Le mot est de M. Alphonse Daudet.

mort lentement du mal métaphysique, s'amusait à soutenir, avec une insolence de page, une logique fuyante de femme et de jolies pichenettes à l'adresse de Dieu, que ce monde n'est point, après tout, si triste pour qui ne le prend pas trop au sérieux, qu'il y a mille façons d'être heureux, et que ceux à qui il n'a pas été donné de « faire leur salut » par la vertu ou par la science peuvent le faire parles voyages, les femmes, le sport ou l'ivrognerie. (Je trahis peut-être sa pensée en la traduisant ; tant pis ! Pourquoi a-t-il des finesses qui ne tiennent qu'à l'arrangement des mots ?) Je sais bien que le pessimisme n'est point, malgré ses airs, une philosophie, n'est qu'un sentiment déraisonnable né d'une vue incomplète des choses ; mais on rencontre tout de même des optimismes bien impertinents ! Quoi ! ce sage reconnaissait lui-même un peu auparavant qu'il y a, quoi qu'on fasse, des souffrances inutiles etinexplicables ; le grand cri de l'universelle douleur montait malgré lui jusqu'à ses oreilles : et tout de suite après il est gai ! Malheur à ceux qui rient ! comme dit l'Écriture. Ce rire, je l'ai déjà entendu dans l'Odyssée : c'est le rire involontaire et lugubre des prétendants qui vont mourir.

Non, non, M. Renan n'a pas le droit d'être gai. Il ne peut l'être que par l'inconséquence la plus audacieuse ou la plus aveugle. Comme Macbeth avait tué le sommeil, M. Renan, vingt fois, cent fois dans chacun de ses livres, a tué la joie, a tué l'action, a tué la paix de l'âme et la sécurité de la vie morale. Pratiquer la vertu avec cette arrière-pensée que l'homme vertueux est peut-être un sot ; se faire « une sngesse

à deux tranchants » ; se dire que « nous devons la vertu à l'Eternel, mais que nous avons droit d'y joindre, comme reprise personnelle, l'ironie ; que nous rendons par là à qui de droit plaisanterie pour plaisanterie», etc., cela est joli, très joli ; c'est un raisonnement délicieux et absurde, et ce « bon Dieu», conçu comme un grecémérite qui pipeles dés, est une invention tout à fait réjouissante. Mais ne jamais faire le bien bonnement, ne le faire que par élégance et avec ce luxe de malices, mettre tant d'esprit à être bon quand il vous arrive de l'être, apporter toujours à la pratique de la vertu la méfiance et la sagacité d'un monsieur qu'on ne prend pas sans vert et qui n'est dupe que parce qu'il le veut bien, — est-ce que cela, à supposer que ce soit possible, ne vous paraît pas lamentable? Dire que Dieu n'existe pas, mais qu'il existera peut-être un jour et qu'il sera la conscience de l'univers quand l'univers sera devenu conscient ; dire ailleurs que « Dieu est déjà bon, qu'il n'est pas encore tout-puissant, mais qu'il le sera sans doute un jour » ; que « l'immortalité n'est pas un don inhérent à l'homme, une conséquence de sa nature, mais sans doute un don réservé par l'Etre, devenu absolu, parfait, omniscient, tout-puissant, à ceux qui auront contribué à son développement » ; « qu'il y a du reste presque autant de chances pour que le contraire de tout cela soit vrai », et « qu'une complète obscurité nous cache les fins de l'univers » : ne sont-ce pas là, à qui va au fond, de belles et bonnes négations enveloppées de railleries subtiles ? Ne craignons point de passer pour un esprit grossier, absolu, ignorantdes nuances. Il n'y a pas de nuances

qui tiennent. Douter et railler ainsi, c'est simplement nier ; et ce nihilisme, si élégant qu'il soit, ne saurait être qu'un abîme de mélancolie noire et de désespérance. Notez que je ne conteste point la vérité de cette philosophie (ce n'est pas mon affaire) : j'en constate la profonde tristesse. Rien, rien, il n'y a rien que des phénomènes. M. Renan ne recule d'ailleurs devant aucune des conséquences de sa pensée. Il aune phrase surprenante où « faire son salut » devient exactement synonyme de « prendre son plaisir où on le trouve », et où il admet des saints de la luxure, de la morphine et de l'alcool. Et avec cela il est gai ! Comment fait-il donc ?

Quelqu'un pourrait répondre :

— Vous avez l'étonnement facile, monsieur l'ingénu. C'est comme si vous disiez : « Cet homme est un homme, et il a l'audace d'être gai ! » Et ne vous récriez point que sa gaieté est sinistre, car je vous montrerais qu'elle est héroïque. Ce sage a eu une jeunesse austère ; il reconnaît, après trente ans d'études, que cette austérité même fut une vanité, qu'il a été sa propre dupe, que ce sont les simples et les frivoles qui ont raison, mais qu'il n'est plus temps aujourd'hui de manger sa part du gâteau. Il le sait, il l'a dit cent fois, il est gai pourtant. C'est admirable 1

Eh bien I non. Je soupçonne cette gaieté de n'être ni sinistre ni héroïque. Il reste donc qu'elle soit naturelle et que M. Renan se contente de l'entretenir par tout ce qu'il sait des hommes et des choses. Et cela

certes est bien permis ; car, si ce monde est affligeant comme énigme, il est encore assez divertissant comme spectacle.

On peut pousser plus loin l'explication. Il n'y a pas de raison pour que le pyrrhonien ou le négateur le plus hardi ne soit pas un homme gai, et cela même en supposant que la négation ou le doute universel comporte une vue du monde et de la vie humaine nécessairement et irrémédiablement triste, ce qui n'est point démontré. Dans tous les cas, cela ne serait vrai que pour les hommes de culture raffinée et de cœur tendre, car les gredins ne sont point gênés d'être à la fois de parfaits négateurs et de joyeux compagnons. Mais en réalité il n'est point nécessaire d'être un coquin pour être gai avec une philosophie triste. Sceptique, pessimiste, nihiliste, on l'est quand on y pense : le reste du temps (et ce reste est presque toute la vie), eh bien ! on vit, on va, on vient, on cause, on voyage, on a ses travaux, ses plaisirs, ses petites occupations de toute sorte. — Vous vous rappelez ce que dit Pascal des « preuves de Dieu métaphysiques » : ces démonstrations ne frappent que pendant l'instant qu'on les saisit ; une heure après, elles sont oubliées. Il peut donc fort bien y avoir contraste entre les idées et le caractère d'un homme, surtout s'il est très cultivé. « Le jugement, dit Montaigne, tient chez moi un siège magistral... Il laisse mes appétits aller leur train... Il fail son jeu à part. » Pourquoi ne ferait-il pas aussi son jeu à part chez le décevant écrivain des Dialogues philosophiques ? Essayons donc de voir par où et comment il peut être heureux.

D'abord son optimisme est un parti pris hautement affiché, à tout propos et même hors de propos et aux moments les plus imprévus. Il est heureux parce qu'il veut être heureux : ce qui est encore la meilleure façon qu'on ait trouvée de l'être. Il donne là un exemple que beaucoup de ses contemporains devraient suivre. A force de nous plaindre, nous deviendrons vraiment malheureux. Le meilleur remède contre la douleur est peut-être de la nier tant qu'on peut. Une sensibilité nous envahit, très humaine, très généreuse même, mais très dangereuse aussi. Il faut agir sans se lamenter et aider le prochain sans le baigner de larmes. Je ne sais, mais peut être le « pauvre peuple» est-iljnoins heureux encore depuis qu'on le plaint davantage. Sa misère était plus grande autrefois, et cependant je crois qu'il était peut-être moins à plaindre, précisément parce qu'on le plaignait moins.

Je veux bien, du reste, accorder aux âmes faibles qu'il ne suffit pas toujours de vouloir pour être heureux. La vie, en somme, n'a pas trop mal servi M. Renan, l'apassablementaidéà soutenir sa gageure; et il en remercie gracieusement l'obscure « cause première » à la fin de ses Souvenirs. Tous ses rêves se sont réalisés. Il est de deux Académies ; il est administrateur du Collège de France ; il a été aimé, nous dit-il, des trois femmes dont l'affection lui importait : sa sœur, sa femme et sa fille : il a enfin une honnête aisance, non en biens-fonds, qui sont chose trop matérielle et trop attachante, mais en actions et obligations, choses légères et qui lui agréent mieux, étant des espèces de fictions, et même de

jolies fictions. — Il a des rhumatismes. Mais il met sa coquetterie à ce qu'on ne s'en aperçoive point ; et puis il ne les a pas toujours. — Sa plus grande douleur a été la mort de sa sœur Henriette ; mais le spectacle au moins lui en a été épargné et la longue et terrible angoisse, puisqu'il était lui-même fort malade à ce moment-là. Elle s'en est allée son œuvre faite et quand son frère n'avait presque plus besoin d'elle. Et qui sait si la mémoire de cette personne accomplie ne lui est pas aussi douce que le serait aujourd'hui sa présence ? Et puis cette mort lui a inspiré de si belles pages, si tendres, si harmonieuses ! Au reste, s'il est vrai que le bonheur est souvent la récompense des cœurs simples, il me paraît qu'une intelligence supérieure et tout ce qu'elle apporte avec soi n'est point pour empêcher d'être heureux. Elle est aux hommes ce que la grande beauté est aux femmes. Une femme vraiment belle jouit continuellement de sa beauté, elle ne saurait l'oublier un moment, elle la lit dans tous les yeux. Avec cela la vie est supportable ou le redevient vite, à moins d'être une passionnée, une enragée, une gâcheuse de bonheur comme il s'en trouve. M. Renan se sent souverainement intelligent comme Cléopâtre se sentait souverainement belle. Il a les plaisirs de l'extrême célébrité, qui sont de presque tous les instants et qui ne sont point tant à dédaigner, du moins je l'imagine. Sa gloire lui rit dans tous les regards. Il se sent supérieur à presque tous ses contemporains par la quantité de choses qu'il comprend, par l'interprétation qu'il en donne, par les finesses de celte interprétation. Il se sent l'inventeur d'une certaine

philosophie très raffinée, d'une certaine façon de concevoir le monde et de prendre la vie, et il surprend tout autour de lui l'influence exercée sur beaucoup d'âmes par ses aristocratiques théories. (Et je ne parle pas des joies régulières et assurées du travail quotidien, des plaisirs de la recherche et, parfois, de la découverte.) — M. Renan jouit de son génie et de son esprit. M. Renan jouit le premier du renanisme.

Il serait intéressant — et assez inutile d'ailleurs — de dresser la liste des contradictions de M. Renan. Son Dieu tour à tour existe ou n'existe pas, est personnel ou impersonnel. L'immortalité dont il rêve quelquefois est tour à tour individuelle et collective. Il croit et ne croit pas au progrès. Il a la pensée triste et l'esprit plaisant. Il aime les sciences historiques et les dédaigne. Il est pieusement impie. Il est très chaste et il éveille assez souvent des images sensuelles. C'est un mystique et un pince-sans-rire. Il a des naïvetés et d'inextricables malices. Il est Breton et Gascon. Son style paraît précis et en réalité fuit comme l'eau entre les doigts. Souvent la pensée est claire et l'expression obscure, à moins que ce ne soit le contraire. Sous une apparence de liaison, il a des sautes d'idées incroyables, et ce sont continuellement des abus de mots, des équivoques imperceptibles, parfois un ravissant galimatias. Il nie dans le même temps qu'il affirme. Il est si préoccupé de n'être point dupe de sa pensée qu'il ne saurait rien avancer d'un peu sérieux sans sourire et railler tout de suite après. Il a des affirmations auxquelles, au bout d'un instant, il n'a plus

l'air de croire, ou, par une marche opposée, des paradoxes ironiques auxquels on dirait qu'il se laisse prendre. Mais sait-il exactement lui-même où commence et où finit son ironie ? Ses opinions exotériques s'embrouillent si bien avec ses « pensées de derrière la tête » que lui-même, je pense, ne s'y retrouve plus et se perd avant nous dans le mystère de ces « nuances ».

Toutes les fées avaient richement doté le petit Armoricain. Elles lui avaient donné le génie, l'imagination, la finesse, la persévérance, la gaieté, la bonté. La fée Ironie est venue à son tour et lui a dit : « Je t'apporte un don charmant; mais jeté l'apporte en si grande abondance qu'il envahira et altérera tous les autres. On t'aimera ; mais, comme on aura toujours peur de passer à tes jeux pour un sot, on n'osera pas te le dire. Tu te moqueras des hommes, de l'univers et de Dieu, tu te moqueras de toi-même, et tu finiras par perdre le souci et le goût de la vérité. Tu mêleras l'ironie aux pensers les plus graves, aux actions les plus naturelles et les meilleures, et l'ironie rendra toutes tes écritures infiniment séduisantes, mais inconsistantes et fragiles. En revanche, jamais personne ne se sera diverti autant que toi d'être au monde. » Ainsi parla la fée et, tout compte fait, elle fut assez bonne personne. Si M. Renan est une énigme, M. Renan en jouit tout le premier et s'étudie peut-être à la compliquer encore.

Il écrivait, il y a quatorze ans : « Cet univers est un spectacle que Dieu se donne à lui-même ; servons les intentions du grand chorège en contribuant à rendre le spectacle aussi brillant, aussi varié que

possible. » Il faut rendre cette justice à l'auteur de la Vie de Jésus qu'il les sert joliment, « les intentions du grand chorège » ! Il est certainement un des « compères » les plus originaux et les plus fins de l'éternelle féerie. Lui reprocherons-nous de s'amuser pour son compte tout en divertissant le divin impresario ?Ce serait de l'ingratitude, car nous jouissons aussi delà comédie selon notre petite mesure ; et vraiment le monde serait plus ennuyeux si M. Renan n'y était pas.

(Les Contemporains, lre série.)

...C'est le bienfaiteur de nos esprits (1). Il en est beaucoup parmi nous qu'il a sauvés de l'impiété. Ilnousa enseigné qu'on pouvait cesser de croire aux dogmes des religions positives sans pour cela couper son âme du passé. Il nous a appris à chérir quand même les mythes qui ont consolé et soutenu les hommes dans le cours des siècles ; il nous les a montrés vénérables par là, et aussi parce qu'ilsfurent des productions mystérieuses et spontanées du sentiment moral et de cette inquiétude qui ne saurait consentir au monde inexpliqué, et qui, si elle fut l'inventrice des religions, est aussi l'instigatrice de la science ; il nous a appris à aimer les vertus et les rêves que la religion de nos pères a suscités dans des millions et des millions de têtes et de cœurs ; à aimer les innombrables inconnus qui, dans le passé

(\). Ces dernières lignes sont extraites d'un article paru à la mort de Renan, k. p.

profond, ont fait ces rêves et pratiqué ces vertus. Grâce à lui, nous pouvons, sans abdiquer la raison ni nous mettreen dehors des conditions delà recherche scientifique, rester unis de cœur à nos aïeux chrétiens, respecter en nous-mêmes le souvenir de nos croyances et la survivance de l'instinct religieux, et garder pour ainsi dire notre âme intacte avec toutes ses obscures puissances et tous ses besoins hérités.

(Impressions de Théâtre, 5e série.)

Société française d'Imprimerie et de Librairie.

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