RESUME CHRONOLOGIQUE DE LA VIE DE MONTESQUIEU
18 janvier 1689. — Naissance de Charles de Secondât, baron de La Brède et de Montesquieu, au château de La Brède, près Bordeaux.
Adolescent, il est instruit par les Oratoriens de Juilly ; il devient plus latiniste qu’helléniste.
1713. — Mort du père de Montesquieu.
1714. — Montesquieu est reçu conseiller au Parlement de Bordeaux.
1715. — Mariage de Montesquieu.
1716. — Montesquieu succède à son oncle dans la charge de président à mortier. Ii est admis à l’Académie de Bordeaux, qui avait été fondée vers 1712. Il y lit une Dissertation sur la politique des Êomains dans la religion, et un mémoire sur les Dettes de l'Etat.
1717. — Il fonde un prix d’anatomie, lit des mémoires sur l'Echo, les Maladies des glandes rénales, la Transparence des corps, le Flux et le Reflux, le Mouvement ; il projette d’écrire une Histoire de la Terre ancienne et moderne.
1721. — Publication des Lettres persanes (chez Marteau, Cologne, in-12), sans nom d’auteur. Grand succès : quatre éditions, contrefaçons. Montesquieu est l’homme du jour, fréquente le salon de Mme de Lambert, fait partie du club de l’Entresol, sorte d’académie libre des sciences morales et politiques. L’abbé de Saint-Pierre, d’Argenson en étaient membres.
1722. — Montesquieu y donne lecture du Dialogue de Sylla et d'Eucrate.
1723. — Delà politique.
1724. — Réflexions sur la monarchie universelle.
1725. — Le Temple de Gnide, roman galant.
1726. — Montesquieu vend sa charge de président.
1727. — Le Voyage à Paphos, conte galant.
20 décembre 1727. — Montesquieu est élu à l’Académie française.
1728. — Voyages : Vienne, Hongrie, Italie, Suisse, Pays-Bas.
1729. — Séjour en Angleterre, où Montesquieu reste deux ans, chez lord Chesterfield ; il est reçu membre de la Société royale de Londres.
1731. — Retour en France. Montesquieu lit plusieurs mémoires à l’Académie de Bordeaux (perdus). Il se retire à La Brède.
1734. — Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. Amitié avec le P. Castel, qui devient son collaborateur zélé. Montesquieu travaille à l'Esprit des lois. Il y perd presque la vue.
1748. — L'Esprit des lois (Genève, 2 vol. in-40 et 3 vol. in-12).
1749. — Montesquieu attaqué comme déiste par les Nouvelles Ecclésiastiques (jansénistes).
1750. — Montesquieu répond : Défense de « l'Esprit des lois ».
1751. — Lysimaque.
1752. — L’Esprit des lois est censuré à Rome, avec modération. La Sorbonne examine le livre sans se prononcer formellement. Le fermier-général Dupin en fait la réfutation.
Article sur le Goût pour l'Encyclopédie.
1754. — Arsace et Isménie.
10 février 1755. — Mort de Montesquieu; il laisse des manuscrits, dont Mes Pensées.
Montesquieu avait cinq ans de plus que Voltaire; dix-huit ans de plus que Bufjon;
vingt-trois ans de plus que J -J- Rousseau; vingt-quatre ans de plus que Diderot.
aa-- LETTRES PERSANES.
Ce qui se passait en 1721. — En politique : En 1717 le tzar Pierre le Grand séjourne deux mois à Paris 7 En 17183 Charles XII est tué au siège de Fredrikshald. Naissance de Marie-Thérèse d'Autriche. 1721, Traité de Nystad, imposé à la Suède par Pierre le Grand ; déchéance de la Suède. Pierre le Grand abolit la dignité de patriarche et se fait lui-même chef de la religion ; la Russie devient une théocratie. — En Angleterre, Horace Walpole est ministre ; il le restera vingt et un ans. — La royauté prussienne grandit sous Frédéric- Guillaume Ier . — En France, Lazv est nommé , en 1720, contrôleur général des Finances fia Banque royale est réunie à la Compagnie des Indes. Six mois plus tard elle ferme ses guichets. Déclaration ordonnant l'observation de la bulle Unigenitus. Exil du Parlement à Pontoise. Peste de Marseille. En 1721, l'abbé Dubois , secrétaire des Affaires étrangères depuis 1718, est nommé archevêque de Cambrai , et en 1722, premier ministre. A sa sortie de la Bastille la duchesse du Maine reprend ses réceptions.
Dans les lettres et les arts : Salon de la marquise de Lambert. Le club de l'Entresol entre dans sa période brillante. En 172 6, Marivaux aborde le théâtre avec une tragédie : Annibal, et une comédie : Arlequin poli par l’Amour. En 1721, les Macchabées, tragédie d'Houdar de La Motte. Mort de Watteau. Lancret lui succède dans la faveur publique.
Publication des « Lettres persanes ». — Les Lettres persanes parurent en 1721, chez Bunel, à Amsterdam, sans nom d’auteur. De nombreuses éditions s’épuisèrent rapidement, tant le succès de l’ouvrage fut considérable. En 1754, Montesquieu compléta son livre par un Supplément de onze lettres, et y joignit Quelques réflexions sur les « Lettres persanes ».
Contenu des « Lettres persanes ». — Les Lettres persanes s’échelonnent de février 1711 au commencement de 1720. C’est le temps de la réaction qui suivit la mort de Louis XIV : ce qui explique bien des hardiesses. Le Persan Usbek, un grand seigneur, voyant venir sa disgrâce auprès du sophi ou sultan, a quitté la Perse, sous prétexte de s’instruire dans les sciences de l’Occident. Il est accompagné de son ami Rica. La première lettre est datée
de Tauris. Ils sont ensuite à Smyme (19), puis à Livourne (23)3 enfin à Paris (27)3 au début de 1712.
oimM ^ leurs amis ils font part de leurs remarques sur la vie parisienne, sur les affaires de France, politiques et religieuses. Leurs corres-
-•«1 pondants principaux sont Mirza, Rustan, Nessib à Ispahan, Ibben qui est à Smyrne, Rhédi, qui est à Venise. De leur côté ils reçoivent des lettres qui les renseignent sur ce qui se passe à Ispahan, et surtout dans le sérail d’Usbek : jaloux et soupçonneux, il donne des ordres sévères à son premier eunuque noir, il reçoit de Zachi une lettre brûlante, les plaintes de Zéphis contre l’eunuque noir, les confidences de Fatime, qui lui dit les soins qu’elle met à entretenir sa beauté, tandis que le chef des eunuques déplore sa vie misérable, et qu’Ibbi, autre eunuque, dit son dur métier. Car tout va mal là-bas, depuis le départ d’Usbek : jalousie des femmes entre elles, infidélités de toute sorte, cependant qu’Usbek menace de faire tomber des têtes. Tout cela, c’est la partie romanesque, la fausse couleur asiatique, dont fut très amusée la société de la ;; car l’Asie était très à la mode, une Asie de sérails, de et de meurtres.
Si cet asiatisme est faux, la peinture de la société française à la
, fin du règne de Louis XIV et au début de la Régence, est intéres- ^ santé, variée, subtile, satirique à plaisir. Un moment Usbek, -oovi/ÿ» fatigué de cette comédie, se retire à la campagne, en 1713, pour revenir quelque huit mois plus tard. La lettre 92, d’Usbek à Rhédi, annonce la mort de Louis XIV (ier septembre 1715), à soixantedix-sept ans. Et la série des tableaux et des critiques continue, touchant la bulle Unigenitus , par exemple, ou le système de Law, jusqu’en 1720.
Dans ce cadre élastique rentrent quelques histoires assez longues : les Troglodytes, Histoire d’Aphéridon et d’Astarté , Histoire d’Ibrahin , fragment d’un ancien mythologue, visites à la bibliothèque Saint- Victor. A partir de la lettre 100 environ, Montesquieu néglige la peinture extérieure pour aborder des questions historiques et sociologiques, qui nous annoncent les Considérations et F Esprit des lois : comment le monde est-il si peu peuplé en comparaison de ce qu’il était autrefois, confrontation des religions chrétienne et mahométane pour ce qui est de la natalité, réflexions sur la Grèce, Rome et Carthage, etc.
Usbek est de plus en plus sombre et jaloux, et il se décide à rentrer, pour assurer sa vengeance. Au moment de son départ, il reçoit une lettre de Roxane, qui, avant de se suicider, lui dit la haine qu’elle a pour lui et lui confesse toutes ses trahisons.
Guidés par Montesquieu, ces Persans qui, sans doute, ont lu de très près La Bruyère et lui ont emprunté tout ce qu’ils ont pu, allant parfois jusqu’au pastiche, usent à merveille d’un style net, sec, vif, alerte, avec des pointes d’indignation et parfois des flam¬
bées d’éloquence, éclairé à propos d’une image orientale; souvent fjL-W , (CïofiCfi. JïU* » \G S & .)-( *w\ owV 1 Ua*
aussi un peu recherché, précieux même, aimant les mots et les histoires salées; et, au besoin, quand il s’agit de questions graves, de comparer, par exemple, les peuples protestants et les peuples catholiques, sévère, austère. VEsprit des lois n’est plus très loin.
Sources des « Lettres persanes ». — Les sources de Montesquieu sont nombreuses. Pour ce qui est du procédé, Dufresny, dans les Amusemens sérieux et comiques (1705), avait inventé un Siamois, qui, de passage à Paris, fait ses réflexions sur ce qu’il voit et entend : « Je vais donc prendre le génie d’un voyageur siamois, qui n’aurait jamais rien vu de semblable à ce qui se passe à Paris... Je donnerai l’essor à mon imagination et à la sienne... Je suppose donc que le Siamois tombe des nues, et qu’il se trouve dans le milieu de cette cité vaste et tumultueuse, où le repos et le silence ont peine à régner pendant la nuit même... » Dans le Spectateur anglais d’Addison, un Javanais décrit Londres à un de ses compatriotes. Pour se documenter et créer la couleur locale, Montesquieu s’est servi des Voyages de Tavernier en Perse et aux Indes (1676-1679, 3 vol. in-12), et du Journal de voyage du chevalier Chardin en Perse et aux Indes occidentales (Amsterdam, 3 vol. in-40, 17 11). Ajoutez le P. Marana : V Espion du Grand Seigneur dans les cours des princes chrétiens (Paris, 6 vol. in-12, 1681 sq.). Ce livre eut une grande vogue. Certaines éditions hollandaises des Lettres persanes portent en sous-titre : Dans le goût de T Espion dans les cours. Dans ce livre, des gravures amusantes ont pu inspirer Montesquieu, comme aussi celles qu’il a trouvées dans la Description de V Univers par Manesson Mallet (5 vol. in-40). Les Mémoires de Mathieu Marais nous sont très utiles aujourd’hui pour commenter les Lettres persanes.
Comme la partie romanesque n’a plus pour nous qu’un intérêt fort mince, nous avons groupé les lettres sous quelques rubriques : les Portraits , — et ici, à chaque instant, la comparaison s’impose entre Xà "Bruyère et Montesquieu, — la Politique , la Religion , la Démographie , les Troglodytes , Choses et Gens de Lettres.
/WdlAAsJ. «