USBEK A RHÉDI, A VENISE
S’il y a un Dieu, mon cher Rhédi, il faut nécessairement qu’il soit juste; car, s’il ne l’était pas, il serait le plus mauvais et le plus imparfait de tous les êtres.
La justice est un rapport de convenance qui se trouve réellement entre deux choses : ce rapport est toujours le même, quelque être qui le considère, soit que ce soit Dieu, soit que ce soit un ange, ou enfin que ce soit un homme4.
Il est vrai que les hommes ne voient pas toujours ces rapports; souvent même lorsqu’ils les voient, ils s’en éloignent, et leur intérêt est toujours ce qu’ils voient le mieux. La justice élève la voix; mais elle a peine à se faire entendre dans le tumulte des passions.
Les hommes peuvent faire des injustices, parce qu’ils ont intérêt de les commettre, et qu’ils préfèrent leur propre satisfaction à celle des autres. C’est toujours par un retour sur eux-mêmes qu’ils agissent : nul n’est mauvais gratuitement6; il faut qu’il y ait une raison qui détermine, et cette raison est toujours une raison d’intérêt.
Mais il n’est pas possible que Dieu fasse jamais rien d’in-
1. Conduite contradictoire, selon les temps et les intérêts ; 2. Les Mahométans ne se soucient
point de prendre Venise, parce qu'ils n’y trouveraient point d’eau pour leurs purifications (M.);
3. Cousin et gendre de Mahomet.; 4. Un peu abstrait; 5. Sans profit, pour le seul plaisir.
juste : dès qu’on suppose qu’il voit la justice, il faut nécessairement qu’il la suive; car, comme il n’a besoin de rien et qu’il se suffit à lui-même, il serait le plus méchant de tous les êtres, puisqu’il le serait sans intérêt.
Ainsi, quand il n’y aurait pas de Dieu, nous devrions toujours aimer la justice, c’est-à-dire faire nos efforts pour ressembler à cet être dont nous avons une si belle idée, et qui, s’il existait, serait nécessairement juste. Libres que nous serions du joug de la religion, nous ne devrions pas l’être du joug de l’équité1.
Voilà, Rhédi, ce qui m’a fait penser que la justice est éternelle, et ne dépend point des conventions humaines ; et quand elle en dépendrait, ce serait une vérité terrible qu’il faudrait se dérober à soi-même... ,U0 \JU
Nous sommes entourés d’hommes plus forts que nous ; £ .
ils peuvent nous nuire de mille manières différentes; les ' trois quarts du temps ils peuvent le faire impunément.
Quel repos pour nous de savoir qu’il y a dans le cœur de tous ces hommes un principe intérieur qui combat en notre faveur, et nous met à couvert de leurs entreprises !
Sans cela nous devrions être dans une frayeur continuelle ; nous passerions devant les hommes comme devant les lions2, et nous ne serions jamais assurés un moment de notre bien, ni de notre honneur et de notre vie. . j
Toutes ces pensées m’animent contre ces docteur^) qui •
représentent Dieu comme un être qui fait un exercice' tyrannique de sa puissance; qui le font agir d’une manière dont nous ne voudrions pas agir nous-mêmes, de peur de l’offenser; qui le chargent de toutes les imperfections qu’il > punit en nous, et, dans leurs opinions contradictoires, le représentent tantôt comme un être mauvais, tantôt comme J Lun être qui hait le mal et le punit.
Quand un homme s’examine, quelle satisfaction pour lui de trouver qu’il a le cœur juste! Ce plaisir, tout sévère qu’il est, doit le ravir : il voit son être autant au-dessus de ceux qui ne l’ont pas, qu’il se voit au-dessus des tigres et des ours. Oui, Rhédi, si j’étais sûr de suivre toujours inviolablement cette équité que j’ai devant les yeux, je me croirais le premier des hommes.
De Paris, le Ier de la lune de Gemmadi Ier, 1715*
1. Belle pensée; 2. Morale sociale et laïque \ 3/Les théologiens
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