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VI. LES LETTRES sâjflu

J’allai l’autre jour voir une grande bibliothèque dans un couvent de dervis, qui en sont comme les dépositaires, mais qui sont obligés d’y laisser entrer tout le monde à certaines heures.

En entrant, je vis un homme grave3 qui se promenait au milieu d’un nombre innombrable de volumes qui l’entouraient. J’allai à lui et le priai de me dire quels étaient quelques-uns de ces livres que je voyais mieux reliés que les autres. « Monsieur, me dit-il, j’habite ici une terre étrangère :

1. La nature est bonne; c’est la thèse du XVIIIe siècle que reprendra Rousseau; 2. Ad. et fligo : abattre en frappant. Cette histoire est une leçon de solidarité économique, politique et humaine; 3. Le supérieur de ce couvent.

je n’y connais personne. Bien des gens me font de pareilles questions; mais vous voyez bien que je n’irai pas lire tous ces livres pour les satisfaire. J’ai mon bibliothécaire qui vous donnera satisfaction; car il s’occupe nuit et jour à déchiffrer tout ce que vous voyez là; c’est un homme qui n’est bon à rien, et qui nous est très à charge, parce qu’il ne travaille point pour le couvent. Mais j’entends l’heure du réfectoire qui sonne. Ceux qui, comme moi, sont à la tête d’une communauté, doivent être les premiers à tous les exercices. » En disant cela, le moine me poussa dehors, ferma la porte et, comme s’il eût volé, disparut à mes yeux.

De Paris, le 21 de la lune de Rhamazan, 1719.

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Je retournai le lendemain à cette bibliothèque, où je trouvai tout un autre homme que celui que j’avais vu la première fois : son air était simple; sa physionomie, spirituelle; et son abord, très affable. Dès que je lui eus fait connaître ma curiosité, il se mit en devoir de la satisfaire et même, en qualité d’étranger, de m’instruire.

« Mon Père, lui dis- je, quels sont ces gros volumes qui tiennent tout ce côté de bibliothèque ? — Ce sont, me dit-il, les interprètes1 de l’Écriture. — Il y en a un grand nombre! lui repartis-je. Il faut que l’Ecriture fût bien obscure autrefois et bien claire à présent2. Reste-t-il encore quelques doutes ? Peut-il y avoir des points contestés ? — S’il y en a, bon Dieu ! /s’il y en a ! me répondit-il. Il y en a presque autant que de lignes ? — Oui ? lui dis-je. Et qu’ont donc fait tous ces auteurs? Ces auteurs, me repartit-il, n’ont point cherché dans l’Écriture ce qu’il faut croire, mais ce qu’ils croient eux-mêmes : ils ne l’ont point regardée comme un livre où étaient contenus les dogmes qu’ils devaient recevoir, mais comme un ouvrage qui pourrait donner de l’autorité à leurs propres idées. C’est pour cela qu’ils en ont corrompu tous les sens et ont donné la torture à tous les passages. C’est un pays où les hommes de toutes les sectes3

1. Celui qui traduit une langue en une autre; celui qui explique ce qui n’est pas clair; 2. Saine ironie; 3. De sectari : suivre; réunion de personnes qui suivent les mêmes doctrines en religion, politique, philosophie.

font des descentes et vont comme au pillage; c’est un champ de bataille où les nations ennemies qui se rencontrent livrent bien des combats, où l’on s’attaque, où l’on s’escarmouche de bien des manières.

« Tout près de là vous voyez les livres ascétiques1 ou de dévotion ; ensuite les livres de morale, Tien plus utiles ; ceux de théologie, doublement inintelligibles, et par la matière qui y est traitée, et par la manière de la traiter; les ouvrages des mystiques2, c’est-à-dire des dévots qui ont le cœur tendre. — Ah ! mon Père, lui dis-je, un moment. N’allez pas si vite. Parlez-moi de ces mystiques. — Monsieur, dit-il, la dévotion échautie un cœur disposé à la tendresse et lui fait envoyer des esprits3 au cerveau, qui l’échauffent de même : d’où naissent les extases et les ravissements. Cet état est le délire de la dévotion. Souvent il se perfectionne ou plutôt dégénère en quiétisme4 : vous savez qu’un quiétiste n’est autre chose qu’un homme fou, dévot êt libertin.

« Voyez les casuistes5, qui mettent au jour les secrets de la nuit, qui forment dans leur imagination tous les monstres que le Démon d’ Amour peut produire, les rassemblent, les comparent et en font l’objet éternel de leurs pensées6 : heureux si leur cœur ne se met pas de la partie et ne devient pas lui-même complice de tant d’égarements si naïvement décrits et si nuement peints !

« Vous voyez. Monsieur, que je pense librement, et que je vous dis tout ce que je pense. Je suis naturellement naïf et plqs ^encore avec vous qui êtes un étranger, qui youlez savoir les choses et les, savoir telles qu’elles sont. Si je voûlâis7]e*ne vous parlerais de tout cëci qu’avec admiration, je vous dirais sans cesse : « Cela est divin, cela est respectable; il y a du merveilleux. » Et il en arriverait de deux choses l’une, ou que je vous tromperais, ou que je me déshonorerais dans votre esprit. »

Nous en restâmes là; une affaire qui survint au dervis rompit notre conversation jusques au lendemain. '

De Paris, le 23 de la lune de Rhamazan, 1719.

1. Les livres qui règlent les exercices religieux; grec, askein : exercer; 2. Ceux qui sont initiés à une religion contemplative et extatique; 3. Des esprits animaux; 4. Le quiétisme, ou le pur amour de Dieu par communication directe, fut condamné en 1699. à l’occasion du livre de Fénelon, Explication des maximes des saints ; 5. Ceux qui étudient les cas de conscience, les jésuites particulièrement; 6. Voir le traité De Matrimonio, du jésuite Sanchez.

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