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Le roi de France est vieux1. Nous n'avons point d’exemples dans nos histoires d’un monarque qui ait si longtemps régné. On dit qu’il possède à un très haut degré le talent de se faire obéir : il gouverne avec le même génie sa famille, sa cour, son Etat. On lui a souvent entendu dire que, de tous les gouvernements du monde, celui des Turcs ou celui de notre auguste sultan lui plairait le mieux2, tant il fait cas de la politique orientale.
J’ai étudié son caractère, et j’y ai trouvé des contradictions qu’il m’est impossible de résoudre. Par exemple : il a un ministre qui n’a que dix-huit ans3, et une maîtresse -epowie, qui en a quatre-vingts4; il aime sa religion, et il ne peut souffrir ceux qui disent qu’il la faut observer à la rigueur5; quoiqu’il fuie le tumulte des villes, et qu’il se communique peu, il n’est occupé, depuis le matin jusques au soir, qu’à faire parler de lui; il aime les trophées6 et les victoires, mais il craint autant de voir un bon général à la tête de ses troupes qu’il aurait sujet de le craindre à la tête d’une armée ennemie. Il n’est, je crois, jamais arrivé qu’à lui d’être, en même temps, comblé de plus de richesses qu’un prince n’en saurait espérer, et accablé d’une pauvreté qu’un particulier ne pourrait soutenir.
Il aime à gratifier ceux qui le servent; mais il paye aussi libéralement les assiduités ou plutôt l’oisiveté de ses courtisans, que les campagnes laborieuses de ses capitaines. Souvent il préfère un homme qui le déshabille7 ou qui lui donne la serviette lorsqu’il se met à table, à un autre qui lui prend des villes ou lui gagne des batailles. Il ne croit pas que la grandeur souveraine doive être gênée dans la distribution des grâces, et, sans examiner si celui qu’il comble de biens est homme de mérite, il croit que son choix va le rendre tel : aussi lui a-t-on vu donner une petite pension à un homme qui avait fui deux lieues, et un beau gouvernement à un autre qui en avait fui quatre.
Il est magnifique, surtout dans ses bâtiments : il y a plus de statues dans les jardins de son palais que de citoyens
1. Né en 1638, Louis XIV a régné de 1643 à 1715; 2. C’est-à-dire le despotisme; 3. Le marquis de Barbezieux, cinquième fils de Louvois. fut ministre de la guerre à vingt-trois ans; 4. Mme de Maintenon, née en 1635; 5. Les jansénistes; 6. Les trophées abondent dans le style Louis XIV; 7. Au petit coucher.
dans une grande ville. Sa garde est aussi forte que celle du prince devant qui tous les trônes se renversent1. Ses armées sont aussi nombreuses ; ses ressources, aussi grandes ; et ses finances, aussi inépuisables.
A Paris, le 7 de la lune de Maharram, 1713.