LE PITTORESQUE DU LANGAGE
20 Ces qualités d'observation exacte et étendue ne suffiraient pas à faire un véritable artiste. Elles ne sont que les conditions premières, les dessous de la production. Elles la supportent, mais il faut leur ajouter quelque chose. Par elles-mêmes, elles peuvent procurer la connaissance abstraite et générale du cœur humain, à la façon des moralistes, ou la pénétration froide et limitée des diplomates, des gens de police et de quelques magistrats. Il y a une distance entre elles et la façon colorée, vivante, infiniment plus complète et
30 plus réelle dont un artiste saisit, ramasse d'un coup d'oeil tout un personnage, et le rend d'un trait ou d'un mot. Pour celle-ci, il faut un don de l'ensemble, une intuition qui saisit l'individu dans sa complexité, et le résume à chaque instant. Et il faut au service de
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celui-là un don supérieur et tout personnel de rendre. C'est une puissance singulière de langage, un tour de main d'ouvrier qui le plie, le tord, le violente, s'il le faut, et le modèle. Ce sont des inventions de style, des touches inattendues et parlantes qui éclairent tout un caractère. C'est ainsi que, chez certains peintres, on peut noter les coups de pinceau décisifs qui font le portrait et le marquent vraiment comme une œuvre de génie. L'importance de ce maniement tout personnel de la langue est très grande. Il est aisé de s'en assurer. Quand 10 Villon représente de pauvres orphelins ' tous despourveus et dénuez comme le ver,' ^ des pendus, ' plus becquetez d'oiseaux que dez à coudre,' - ou son ami Jehan Cotard qui, lorsqu'il avait bu du plus cher, marchait s'allant coucher ' comme un vieillard qui chancelle et trépigne ' '^ ; quand Rabelais dit : ' Nous fûmes attentifs et à pleines oreilles humions l'air, comme belles huîtres en écailles,' ^ ou ' à ces mots, les filles commencent à ricasser entre elles. Frère Jean, hannissoit du bout du nez comme prêt à roussiner ' ^ ; quand 20 Régnier, qui est plein de ces trouvailles, parle de son habit ' partout cicatrice,^ ^ de dames qui ' se fondent en délices à lire de beaux écrits,' ' quand il montre un jeune fat en train de :
Se tasser sur un pied, faire arser son épée, Et s'adoucir les yeux ainsi qu'une poupée.*
ou qu'il écrit :
Trois vieilles rechignées Vinrent à pas contez comme des airignées.* quand Saint-Simon, dans son puissant crayon de Pierre- 3° le Grand, après avoir peint le visage, parle 'd'un tic qui
' Villon, Pelil Tesiniiient, strophe xxv.
• Villon, \,''P.()iin[ihe tnformt de Ralhule.
• Villon, Gniiui J'estamenl : Iliillade et Oraison.
• Rabelais, Livre IV, chap. Iv. * Rabelais, Livre IV, chap. lii.
• R<*)!:nicr, Satire II, v. 49. ' Régnier, Satire II, v. 168. ■ R^j^iiicr, Satire VIII, v. 45. » Régnier, Satire XI, v. 33.
ne revenait pas souvent, mais qui lui démontait le visage et toute la physionomie et qui donnait de la frayeur. Cela durait un instant, avec un regard égaré et terrible, et se remettait aussitôt ' ^ ; quand Molière représente Tartufe attirant les regards
Par l'ardeur dont au ciel il poussait sa prière, Il faisait des soupirs, de grands élancements^'^
quand Beaumarchais s'écrie : ' La charmante jeune fille, toujours riante, verdissante, pleine de gaîté, d'esprit,
I o d'amour et de délices '^ ; est-ce que, dans chacun de ces cas, l'effet n'est pas produit par un mot ? Nous ne disons pas par le sens qu'il contient, mais par sa physionomie particulière, par son allure, quelque chose d'expressif et de pittoresque qui lui est propre. Qu'on remplace n'importe lequel de ces termes par un autre, aussi proche synonyme qu'il soit, tout est perdu, la touche victorieuse se ternit, le tableau s'éteint, la vie s'efface. Cette facture de génie est le propre des grands écrivains. On peut être un grand connaisseur et un grand descrip-
20 teur d'hommes, dans une langue ordinaire, comme Ben Jonson, Thackeray ou George Eliot, qui sont plutôt des génies d'analyse. Il faut, pour rendre les éclairs d'expression, les brusques attitudes et les raccourcis de la vie, la langue plus riche et plus inventée de peintres comme Shakespeare, ou Dickens, ou Rabelais, ou Molière. Burns était de cette dernière lignée. Il avait reçu, à un niveau moins élevé sans doute, le don supérieur de la vie. Non seulement il avait la pénétration qui discerne les ressorts cachés, les motifs sous les actes, non
30 seulement il avait la faculté de le rendre d'un coup et de rassembler dans le regard la personnalité complète d'un individu, mais il avait aussi cette invention de langage nécessaire pour donner le trait essentiel,
' Saint-Simon, Mémoires, ' Le czar Pierre à Paris.'
* Molière, Tartufe, Acte I, scène vi.
' Le Mariage de Figaro, Acte I, scène ii.
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dominant, qui groupe tous les autres et en est comme la clef de la voûte. Tout essai pour transporter cette marque de maîtrise est inutile. Dès qu'on y touche, elle échappe. Il est aussi impossible à une traduction de rendre ces vigueurs qu'à une gravure de rendre les touches de couleur. Il faut, dans les deux cas, avoir recours à l'original.