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COMMENTAIRES DE JEHAN CALVIN SUR LE LIVRE DES PSEAUMES

{Edition de 1859 — Paris, Meyrueis)

Cet extrait peut être considéré comme une autobiographie. Calvin, après avoir exposé pourquoi il livra à l'imprimeur les Commentaires sur les Psaumes, raconte comment il fut amené à publier l'Institution. Des deux passages omis ici, le premier se rapporte à la prière, le second aux ennemis de Dieu et de Calvin lui-même.

Jehan Calvin aux fidèles et débonnaires lecteurs, salut.

Si la lecture de ces miens Commentaires apporte aussi grand advancement à l'Eglise de Dieu comme j'y ay senty de proufit en mon endroict en les escrivant, je n'auray point d'occasion de me repentir d'avoir entreprins ce labeur: combien* qu'ayant exposé* yci en nostre petite 5 eschole le livre des Pseaumes trois ans au paravant, je pensoye m'estre suffisamment acquitté par ce moyen, et avoye délibéré de ne publier point plus loing ce que j'avois traitté privément entre* ceux avec lesquels je converse. Et de faict, avant que j'entreprinsse d'ex- 10 poser* ce livre en mes leçons à la requeste de mes frères, j 'avoye dit (ce qui estoit vray) que je m'en déportoye,* pour autant que Martin Bucer^ trèsfidèle docteur de

^Martin Bucer, né à Schlestadt (Alsace) en 1491, entra à quinze ans dans un couvent dominicain. La lecture des écrits d'Erasme et un séjour à

l'Eglise de Dieu y avoit besongné en tel sçavoir, diligence et fidélité, et si bien rencontré que pour le moins il n'estoit pas si requis que j'y misse la main. Et quant aux Commentaires de Wolphgangus' Musculus, si lors ils 5 eussent desjà esté mis en lumière, je n'eusse pas voulu oublier à en faire mention par mesme moyen, veu que luy aussi, au jugement des gens de bien, a acquis grand* louange en cest endroict par sa diligence et industrie. Or n'estoy-je pas encores venu à la fin du livre, que m.e

10 voyci solicité par nouvelles prières, que je ne permisse point que mes lectures* lesquelles certains personnages avoyent recueillies proprement et fidèlement, non sans grand labeur, veinssent à estre perdues. De moy, je persiste en mon propos, promettant seulement ce que

15 de long temps j'avoye eu en fantasie,* asçavoir que j'y escriroye quelque chose en Langue françoise, afin que les gens de nostre nation ne fussent desprouveus d'aide, pour bien entendre un livre si utile en le lisant. Quand je veins commencer à y besongner, soudain contre ma

20 première délibération* il me veint je ne sçay comment

l'université, à Heidelberg oii il rencontra Luther, le gagnèrent à la réformation. Il prêcha la réforme à Wissembourg et à Strasbourg, où il devint pasteur. Il fit tout ce qu'il put pour amener une union entre les luthériens d'Allemagne et les zwingliens de Suisse, mais sans succès; il s'efforça aussi d'amener la paix entre catholiques et protestants, également sans succès, et dut quitter Strasbourg en 1549. Il accepta une chaire de professeur de théologie à Cambridge, oii il mourut en 1551, aimé et estimé de tous.

Wolphgangus ou Wolfgang, surnomm.é Musculus à cause de sa vigueur physique, prince d'Anhalt, naquit en 1492. Il devint le disciple et l'ami dévoué de Luther dont il fit la connaissance à la diète de Worms (1521), et en 1530 signa à la diète d'Augsbourg la confession de foi évangélique. Luther le surnomma le Légat de Dieu. A la mort de Luther (1546), il prit part à la lutte contre Charles Quint et fut mis au ban de l'empire. Il se réfugia dans les montagnes du Harz, et ce ne fut qu'en 1552 qu'il rentra en possession de ses Etats. Il mourut en 1566.

en" l'esprit de dresser* en Latin, seulement comme par manière d'essay, l'exposition* d'un Pseaume. Puis après quand je vey que la chose rencontroit* selon mon désir beaucoup plus que je n'avoye espéré, le courage me veint : ainsi je commence à essayer de faire de mesme en 5 quelque peu d'autres Pseaumes. Ce qu'ayans apperceu mes familiers,* comme me tenans par ce moyen obligé, prindrent plus grande hardiesse de me soliciter que je ne désistasse point. Il y eut une raison qui m'y feit condescendre, laquelle aussi m'avoit dés le comm.encement 10 incité à faire ce premier essay, asçavoir que je doutoye que quelque jour contre mon vouloir, ou pour le moins sans mon sceu,* ce qu'on avoit recueilly de mes leçons ne veinst à estre mis en lumière. Certes je puis bien dire que plustost ceste crainte m'a tiré à dresser* l'ouvrage, 15 que je n'y ay esté conduit de franche volonté. Ce pendant à la poursuite et continuation j'ay cognu plus asseurément comment le labeur n'estoit point inutile: et mesmes j'ay senty par mon expérience propre que j'apporteroye aux gens qui ne sont pas des plus exercitez* 20 une bonne aide pour entendre les Pseaumes. Au reste, il est difficile d'exprimer par paroles les grandes richesses et de diverses sortes qui sont contenues en ce thrésor: tant y a que je sçay bien que tout ce que j'en pourray dire n'approchera point de l'excellence de la chose. Mais 25 pource* qu'encores vaut-il mieux donner aux lecteurs quelque goust, avant* plus petit, de la merveilleuse utilité qu'ils en recevront, que du tout n'en dire mot, je pourray toucher en brief* ce que la grandeur de la chose ne permet point de déduire* parfaitement, J'ay accoustumé 30 de nommer ce livre une anatomie de toutes les parties de l'âme, pource* qu'il n'y a affection* en l'homme laquelle

ne soit yci représentée comme en un miroir. Mesmes, pour mieux dire, le sainct Esprit a yci pourtrait* au vif toutes les douleurs, tristesses, craintes, doutes, espérances, solicitudes,* perplexitez, voire* jusques aux esmotions S confuses desquelles les esprits des hommes ont accoustumé d'estre agitez. Le reste de l'Escriture contient les enseignemens que Dieu a enjoinct à ses serviteurs de nous annoncer: mais yci les Prophètes, d'autant que parlans à Dieu ils descouvrent toutes les affections inté-

lo rieures, appellent ou plustost tirent un chacun de nous à examiner soy-mesme, afin que rien de tant d'infirmitez ausquelles nous sommes sujets, et de tant de vices desquels nous sommes pleins, ne demeure caché

.... Au reste, si les lecteurs vienent à sentir quelque

15 fruit et proufit du labeur que j'ay prins à escrire ces Commentaires, je veux bien qu'ils sçachent que l'expérience que j'ay eue par les combats esquels* le Seigneur m'a exercé, encores qu'elle n'ait pas esté des plus grandes, m'y a toutesfois grandement servy: non-seulement à ce que

20 je peusse déduire comment il faut prattiquer et mettre en usage toute la doctrine qu'on en pouvoit recueillir, mais aussi à ce que j'eusse plus grande ouverture* à comiprendre l'intention de chacun de ceux qui ont composé les Pseaumes. Et pource* qu'entre tous ceux-là David

25 est le principal, ce qui m'a beaucoup servy pour entendre plus à plein les complaintes* qu'il fait des afflictions que l'Eglise a à soustenir au dedans de soy, et par ceux mesmes qui se disent en estre membres, c'est que j'ay souffert les mesmes choses ou semblables des ennemis domestiques

30 de l'Eglise. Car combien* que j'ensu3rv^e* David de bien loing, et qu'il s'en fale* beaucoup que je soye à accomparer* à luy : ou pour mieux dire, combien* qu'en aspirant

lentement et avec grande difficulté à tant de vertus qui ont esté excellentes en luy, je me sente encores entaché des vices contraires, toutesfois si j'ay quelques choses de commun avec luy, je suis content de les considérer et faire quelque comparaison de l'un à l'autre. Ainsi donc- S ques, jà* soit qu'en lisant les tesmoignages de sa foy, patience, ardeur, zèle, et intégrité, je me soye souventesfois mis à gémir et souspirer que je n'en approchoye que de bien loing, toutesfois c'a esté une chose qui m'a beaucoup servy, de contempler en luy, comme en un lo miroir, tant les commencemens de ma vocation, que le discours* et la continuation de ma charge: à ce que je recognusse plus asseurément que tout ce qu'a souffert et soustenu ce Roy et Prophète tant excellent, m'estoit proposé de Dieu pour exemple afin de l'imiter.^ Vray 15 est que ma condition est beaucoup moindre et plus basse, et n'est pas besoin que je m'arreste à le montrer: mais comme il fut prins d'après les bestes,* et eslevé au souverain degré de dignité royale, ainsi Dieu de mes petis et bas commencemens m'a advancé jusques à m'appeler 20 à ceste charge tant honorable de ministre et prescheur de l'Evangile. Dés que j'estoye jeune enfant, mon père m'avoit destiné à la Théologie: mais puis après, d'autant qu'il considéroit que la science des loix communément enrichit ceux qui la suyvent, ceste espérance luy feit 25 incontinent changer d'advis. Ainsi cela fut cause qu'on me retira de l'estude de Philosophie, et que je fus mis à apprendre les Loix: ausquelles combien* que je m'efforçasse de m'employer fidèlement, pour obéir à mon père. Dieu toutesfois par sa providence secrette me feit finale- 30 ment tourner bride d'un autre costé. Et premièrement, comme ainsi* soit que je fusse si obstinément adonné

aux superstitions de la Papauté, qu'il estoit bien malaisé qu'on me peust tirer de ce bourbier si profond, par une conversion subite il donta* et rangea à docilité mon cœur, lequel, eu esgard à l'aage, estoit par trop endurcy 5 en telles choses. Ayant doncques receu quelque goust et cognoissance de la vraye piété, je fus incontinent enflambé* d'un si grand désir de proufiter, qu'encores que je ne quittasse pas du tout les autres estudes, je m'y employoye toutesfois plus laschement. Or je fus tout

lo esbahy que devant que l'an passast, tous ceux qui avoyent quelque désir de la pure doctrine, se rangeoyent à moy pour apprendre, combien* que je ne feisse quasi* que commencer moy-mesme. - De mon costé, d'autant qu'estant d'un naturel un peu sauvage et honteux, j'ay tous-

15 jours aimé requoy* et tranquillité, je commençay à chercher quelque cachette et moyen de me retirer des gens: mais tant s'en faut que je veinsse à bout de mon désir, qu'au contraire toutes retraittes et lieux à l'escart m'estoyent comme escholes publiques. Brief, ce pendant que

20 j'avoye tous jours ce but de vivre en privé sans estre cognu. Dieu m'a tellement proumené* et fait tournoyer par divers changemens, que toutesfois il ne m'a jamais laissé de repos en lieu quelconque, jusques à ce que maugré mon naturel il m'a produit en lumière, et fait venir

25 en jeu, comme on dit. Et de faict, laissant le pays de France je m'en veins en AUemaigne de propos délibéré, afin que là je peusse \dM-e à requoy* en quelque coin incognu, comme j'avoye tousjours désiré : mais voyci, pource* que ce pendant que je demeuroye à Basle, estant là comme

30 caché et cognu de peu de gens, on brusla en France plusieurs fidèles et saincts personnages, et que le bruit en estant venu aux nations estranges,* ces bruslemens furent

trouvez fort mauvais par une grand'partie des AUemans, tellement qu'ils conceurent un despit contre les autheurs de telle tyrannie: pour l'appaiser, on feit courir certains petis livres malheureux et pleins de mensonges, qu'on ne traittoit ainsi cruellement autres qu'Anabaptistes' et gens 5 séditieux, qui par leurs resveries et fausses opinions renversoyent non-seulement la religion, mais aussi tout ordre politique. Lors moy voyant que ces prattiqueurs* de Cour par leurs desguisemens taschoyent de faire nonseulement que l'indignité de ceste effusion du sang inno- 10 cent demeurast ensevelie par les faux blasmes et calomnies desquelles ils chargeoyent les saincts Martyrs après leur mort, mais aussi que par après il y eust moyen de procéder à toute extrémité de meurtrir* les povres fidèles, sans que personne en peust avoir compassion, il me sembla is que sinon que je m'y opposasse vertueusement, entant qu'en moy estoit, je ne pouvoye m'excuser qu'en me taisant je ne fusse trouvé lasche et desloyal. Et ce fut la cause qui m'incita à publier mon Institution de la Religion chrestienne: premièrement afin de respondre à ces 2c meschans blasmes que les autres semoyent, et en purger* mes frères, desquels la mort estoit précieuse en la présence du Seigneur: puis après afin que d'autant que les mesmes cruautez pouvoyent bien tost après estre exercées

^Les Anabaptistes, secte religieuse du commencement du XVIe siècle, concevaient l'affranchissement promis aux hommes par l'Evangile comme le renversement du régime dont ils souffraient et comme l'établissement d'un Etat chrétien, et travaillèrent à l'aboKtion de toute la hiérarchie religieuse et politique et à l'organisation du royaume de Dieu sur la terre. Ils prêchèrent pendant quelque temps les doctrines les plus révolutionnaires, ce qui leur attira les répressions les plus sanglantes. Ecrasés comme parti politique à partir de 1536, ils survécurent comme parti religieux, essentiellement pacifique, rejetant l'autorité civile en principe, mais l'acceptant en fait comme une institution nécessaire jusqu'à l'accomplissement des temps.

contre beaucoup de povres personnes, les nations estranges* fussent pour le moins touchées de quelque compassion et solicitude pour iceux.* Car je ne mis pas lors en lumière le livre tel qu'il est maintenant copieux S et de grand labeur, mais c'estoit seulement un petit livret contenant sommairement les principales matières: et non à autre intention, sinon afin qu'on fust adverty quelle foy tenoyent ceux lesquels je voyoye que ces meschans et desloyaux flatteurs difïamoyent vilenement et malheu-

lo reusement. Or que je n'eusse point ce but de me monstrer et acquérir bruit,* je le donnay bien à cognoistre, par ce qu'incontinent après je me retiray de là: joinct* mesmement que personne ne sceut là que j'en fusse l'autheur: comme aussi par tout ailleurs je n'en ay point

15 fait de semblant, et avoye délibéré de continuer de mesme jusques à ce que finalement maistre Guillaume FareP me reteint à Genève, non pas tant par conseil et exhortation, que par une adjuration espovantable, comme si Dieu eust d'en haut estendu sa main sur moy pour m'arrester.

20 Pource* que pour aller à Strasbourg, oii je vouloye lors me retirer, le plus droict chemin estoit fermé par les guerres, j 'avoye délibéré de passer par yci légèrement, sans arrester plus d'une nuit en la ville. Or un peu au paravant la Papauté en avoit esté chassée par le moyen

25 de ce bon personnage que j'ay nommé, et de maistre

^Guillaume Farel, né à Gap en 1489, eut une carrière errante de réformateur. Etabli successivement à Bâle, Strasbourg, Murât, Bienne, Neuchâtel, Montbéliard, son ardeur impétueuse rendait impossible une activité prolongée dans le même endroit. Il réussit en 1530 à faire adopter publiquement la réforme à Neuchâtel, puis à Genève en 1534. En 1536, Farel donna Calvin à Genève, mais les deux furent bannis par le parti libertin en 1538. Nul ne fit plus que lui pour répandre la réforme religieuse, surtout dans la Suisse romande. Il mourut à Neuchâtel en 1565, après une carrière de soldat plutôt que de chef, d'apôtre plutôt que de réformateur.

Pierre Viret:' mais les choses n'estoyent point encores dressées en leur forme, et y avoit des divisions et factions mauvaises et dangereuses entre* ceux de la ville. Adoncques* un personnage, lequel maintenant s'est vilenement révolté et retourné vers les Papistes, me descouvrit et feit 5 cognoistre aux autres. Sur cela Farel (comme il brusloit d'un merveilleux zèle d'advancer l'Evangile) feit incontinent tous ses efforts pour me retenir. Et après avoir entendu que j'avoye quelques estudes particulières ausquelles je rtie vouloye réserver libre, quand il veit qu'il ne gaignoit 10 rien par prières, il veint jusques à une imprécation, qu'il pleust à Dieu de maudire mon repos et la tranquillité d'estudes que je cherchoye, si en une si grande nécessité je me retiroye et refusoye de donner secours et aide. Lequel mot m'espovanta et esbransla tellement, que je me 15 désistay du voyage que j'avoye entreprins : en sorte toutesfois que sentant ma honte et ma timidité, je ne voulus point m'obliger à exercer quelque certaine charge. Après cela à grand'peine se passèrent quatre mois, que d'un costé les Anabaptistes nous veinrent assaillir, et de l'autre 20 un meschant apostat, lequel estant secrettement soustenu et appuyé du crédit d'aucuns* des principaux, nous pouvoit beaucoup faire de fascherie.* Ce pendant surveinrent en la ville séditions les unes sur les autres, qui nous af-

^Pierre Viret, né à Orbe (Suisse) en 15 11, après avoir étudié la théologie à l'université de Paris, retourna dans son pays séduit par les idées nouvelles, et se joignit à Farel pour combattre le catholicisme à Genève (1534). Etabli successivement à Neuchâtel, à Lausanne oîi sa sévérité mécontenta le peuple, puis à Genève, il se vit obligé par le mauvais état de sa santé de gagner le midi de la France (1562). Il y fut accueilli avec enthousiasme par les réformés de Nîmes et de Montpellier, puis il se rendit dans le Béarn, oii Jeanne d'Albret le chargea d'enseigner la théologie à Orthez; il mourut dans cette ville en 1571.

fligèrent et proumenèrent* d'une façon qui n'estoit point lasche.* Ainsi, combien* que je me recognoy estre timide, mol, et pusillanime de ma nature, il me falut toutesfois dés les premiers commencemens soustenir ces flots tant

S impétueux: ausquels jà* soit que je ne succombasse pas, si* est-ce que je ne me trouvay point garny d'une si grande magnanimité, que quand par le moyen de certains troubles on me chassa, je ne m'en resjouisse plus qu'il ne faloit. Lors par ce moyen estant en liberté et quitte de ma vo-

lo cation, j'avoye délibéré de vivre en repos sans prendre aucune charge publique, jusques à ce que l'excellent serviteur de Christ Martin Bucer, usant d'une semblable remonstrance et protestation qu'avoit fait Farel au paravant, me rappela à une autre place. Estant doncques

15 espovanté par l'exemple de Jonas, lequel il me proposoit, je poursuyvi encores en la charge d'enseigner. Et mesmes combien* que tous jours je continuasse à estre semblable à moy-mesme, c'est asçavoir de ne vouloir point apparoistre ou suyvre les grandes assemblées, je ne sçay com-

20 ment toutesfois on me mena comme par force aux Journées impériales,^ où bon gré mal gré il me falut trouver en la compagnie de beaucoup de gens. Depuis, quand le Seigneur ayant pitié de ceste ville, eut appaisé les esmotions et troubles pernicieux qui y estoyent, et par sa vertu

25 admirable dissipé tant les malheureux conseils, que les efforts sanguinaires des perturbateurs de la République, contre mon désir et affection* la nécessité me fut imposée de retourner à ma première charge. Car combien* que le salut de ceste Eglise me fust en telle recommandation,

30 que pour icelle* je n'eusse point fait de difi&culté d'abandonner ma vie, ma timidité toutesfois me présentoit beau-

^A. Worms, au congres de 1540. Voir lettre datée de Worms, p. 51.

coup de raisons de m'excuser, pour ne point reprendre derechef sur mes épaules un fardeau si pesant. Mais à la parfin* le regard* de mon devoir, que je considéroye avec révérence et conscience, me gaigna, et feit condescendre à retourner vers le troupeau d'avec lequel j'avoye s esté cormne arraché; ce que je feis avec tristesse, larmes, grande solicitude,* et destresse, comme le Seigneur m'en est trèsbon tesmoin, et plusieurs bons personnages, qui m'eussent bien voulu veoir hors de cette peine, n'eust esté que ce que je craignoye, et qui m'avoit fait consentir, lo les retenoit aussi et leur fermoit la bouche. Maintenant si je vouloye réciter les divers combats par lesquels le Seigneur m'a exercé depuis ce temps-là, et par quelles espreuves il m'a examiné, ce seroit une longue histoire. Mais afin que je n'ennuyé point de paroles inutiles les 15 lecteurs, il me suffira de réitérer en brief* ce que j'ay touché un peu devant, qu'en considérant tout le discours* de la vie de David, il me sembloit qu'à chacun pas il me monstroit le chemin, et que cela m'a esté un merveilleux soulagement. Car comme ce sainct Roy a esté fasché* 20 de guerres continuelles par les Philisthins et autres peuples estranges* ses ennemis, mais encores navré* plus griefvement au milieu de son peuple par la malice d'aucuns* desloyaux et malheureux : ainsi je puis dire quant à moy , que de tous costez j'ay esté assailly, tellement qu'à 25 grand'peine ay-je peu estre en repos un bien peu de temps, que tousjours je n'eusse à soustenir quelque combat, ou de ceux de dehors, ou de ceux de dedans

.... Mais puisque la condition de David a esté telle, qu'ayant fait beaucoup de plaisir et proufit à son peuple, 30 il a toutesfois sans occasion esté hay de plusieurs, (comme il se complaind* qu'il a payé ce qu'il n'avoit point ravy)

quand je me suis veu sans cause estre assailly des haines de ceux lesquels me devoyent aider et soulager, ce m'a esté une grande consolation de me conformer à l'exemple d'un tel personnage et si excellent. Et mesmes ceste 5 cognoissance et expérience m'a de beaucoup servy pour entendre les pseaumes, afin que je ne m'y trouvasse trop nouveau comme eh un pays incognu. Et de faict, les lecteurs (comme je pense) recognoistront qu'en déclairant les affections intérieures tant de David que des autres,

lo j'en parle comme de choses desquelles j'ay familière cognoissance. Au reste, comme ainsi* soit que j'aye mis peine en bonne conscience de communiquer ce thrésor à tous fidèles, encores que je n'y aye pas tant fait que j'eusse bien désiré, si* est-ce que le devoir que j'en ay

15 fait mérite qu'on m'en sçache quelque gré. Toutesfois je ne requiers autre chose, sinon que chacun juge de mon labeur en bonne équité, selon le proufit et fruit qu'il en sentira. Tant y a seulement en lisant ces Commentaires, on pourra veoir à l'œil que je n'ay point cherché

2o de plaire, sinon entant qu'il y avoit quant et quant* moyen de proufiter aux gens. Et pourtant non-seulement j'ay observé par tout une simple façon d'enseigner, mais aussi afin de m'eslongner tant plus de toute ostentation, je me suis abstenu le plus souvent de réfuter les

25 autres: qui estoit toutesfois l'endroict oii j'avoye plus belle matière de me monstrer avec applaudissement de ceux qui pourront lire mon livre. Et si* n'ay jamais touché les opinions contraires, sinon là où il estoit à craindre qu'en m'en taisant je laissasse les lecteurs en suspens. Ce

30 pendant je sçay combien plusieurs trouveroyent mieux à leur goust, qu'on feist un amas de beaucoup de matières, d'autant que cela a grand lustre, et acquiert bruit*

à ceux qui le font: mais je n'ay rien eu en plus grande recommandation, que de regarder à l'édification de l'Eglise. Dieu qui m'a donné ce vouloir, face par sa grâce que l'issue en soit telle.

De Genève ce xxii de juillet, M.D.Lvn. i

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