LES MEMES, DON JUAN
Don Juan (du dehors). — Ouvrez donc ! (Il frappe de nouveau. Harpagon ouvre et revient aussitôt à sa place. Chérubin ne bouge pas. Don Juan entre. Il est vêtu en grand seigneur ruiné.) Bonjour ! (Personne ne bouge.) Eh bien? Bonjour ! (77 va à Harpagon et le salue profondément, puis il se tourne vers Chérubin.) Est-ce à moi de vous saluer, Monsieur mon fils ?
Chérubin (il se lève, va lentement à Don Juan et le salue). — Mon père !
Don Juan (à Chérubin). — Tu t'es bien hâté de me précéder ici ! (A Harpagon :) Mon père, vous semblez plus étonné que réjoui de nous voir. Moimême, je n'espérais point cette réunion et j'avoue que mon goût ordinaire me conduit en d'autres palais.
Harpagon. — Je vis sans faste, conformément aux dures nécessités de la misère.
Don Juan. — Moi aussi ! Voilà quelques semaines que j'ai pour gîte la grande route et les bois. Le mois dernier, nous étions à Madrid de grands seigneurs. Aujourd'hui, si je n'ai l'emploi
d'un mendiant — sachant mal tendre la main vide — j'en ai l'habit.
Harpagon. — Vous avez l'habit que vous méritez I (Ironique :) D'ailleurs, il vous sied assez bien.
Don Juan. — N'est-ce pas? Mais j'aime le changement et, pour l'avoir trop porté, je voudrais me défaire d'un manteau qui me quittera si je ne le quitte. (77 montre les trous de son manteau.)
Harpagon (examinant le manteau). — On pourrait le raccommoder.
Don Juan. — On pourrait le changer. (D'un ton décidé.) Si vous êtes de mon avis, nous abrégerons cet entretien. En un mot, je viens vous dire qu'il manque des mailles à ma bourse : elle laisse fuir tout l'or que je gagne au jeu.
Harpagon. — Qu'y puis-je?
Don Juan. — Vous désirez que je sois plus clair? Je sais votre marotte : vous êtes dans le dénûment, vous n'avez rien, c'est entendu. Pourtant... allons, je ne le dirai pas : donnez-moi de l'argent.
Harpagon (bondissant). — De l'argent ! Mais je n'en ai point I De l'argent, misérable ! mais prends plutôt ma vie 1
Don Juan. — Qu'en ferais-je ? (Mouvement d'Harpagon.) Cessons cette comédie. Écoutez-moi... Rien ne me réussit plus, je suis la proie de la maie aventure, chacun de mes jours est marqué par une chance maudite... Vous pouvez me sauver : donnez-moi de l'argent !
Harpagon. — Je n'ai rien... Vis on meurs, à ta guise !
Don Juan (se rapprochant d'Harpagon et lui mettant un doigt sur la poitrine.) C'est donc vraiment un lingot d'or que vous avez là, au lieu de cœur? Encore s'il ne s'agissait que de moi ! Mais cela vous est égal que celui-ci (montrant Chérubin) traîne aussi sur les chemins perdus et souffre de la faim!
Harpagon (après avoir échangé avec Chérubin un clin dœil). — Je n'ai rien, je te le répète... Pourtant,je t'offre de prendre ton fils avec moi. (Mouvement de Don Juan.) Nous partagerons ma vie misérable. Du moins sera-t-il à l'abri des saisons, puisque ces murs tiennent encore debout.
Don Juan (àpart.) — Qu'est-ce que cela signifie ? (Haut.) Chérubin !
Chérubin. — Mon père?
Don Juan. — Qu'en dis-tu?
Chérubin (indifférent.) — Comme il vous plaira.
Don Juan (a part.) — Quelle indifférence ! Ah ! cœur froid! cœur de vieillard! (Haut.) Choisis toi-même.
Harpagon (vivement). — Un instant! Il est bien entendu que, si je me charge de ton fils, tu t'en iras, toi, sans demander davantage et tout de suite.
Don Juan. — Soit ! Je suis joueur, ce n'est pas la première fois que je risque tout sur une carte douteuse... Tu as bien entendu, Chérubin? Tu
peux rester ou me suivre. On t'offre ici le vivre et le couvert. Avec moi, pour l'heure, les profits sont chanceux. Pourtant, comme je sais les perdre, je sais aussi, parfois, multiplier les ducats : les cartes et les dés ne me tiennent jamais longtemps ri-^ gueur... Mais si tu restes, je dois partir, moi, comme je suis venu, et le diable sait où je coucherai ce soir, demain, ensuite... Choisis. Chérubin (froidement.) — Je reste.
Don Juan (il se croise les bras et regarde de haut son fds et son père% puis à Chérubin avec un accent de profond mépris). — Je m'y attendais. Tu fais bien. Va ! tu n'es pas mon fils ! (Montrant Harpagon.) Voilà ton vrai père... Je suis entre vous deux une erreur de la nature. Prends ta place à ce foyer, je ne te la dispute pas : c'est la tienne... Je vais reprendre, moi, ma vie aventureuse, ma belle vie de périls et de joie ! Ah ! mon père et mon fils s'entendent pour me chasser ! Allez, j'aime mieux ma part ! J'aime mieux le plein soleil et les ténèbres profondes que cette ombre louche où ta jeunesse va s'étioler. L'aïeul que voilà t'enseignera l'art de tromper ta faim sans jamais l'assouvir. Il hait le bruit, il ne rit jamais. Vous vivrez dans un morne tête-à-tête... Entassez les pièces d'or sur les pièces d'or ; moi, je continuerai ma chasse sans trêve, ma chasse au bonheur, à l'amour, et quand tous trois nous parviendrons à la mort, moi seul aurai vécu : vous n'êtes que des fantômes !
Harpagon (impatient). — En voilà assez !...
Don Juan (menaçant). — Tais-toi, vieillard, et prends garde : c'est un ange sombre qui est entré chez toi ; il ne te quittera plus ; il sera là toujours, compagon de ton silence et de tes mauvaises actions... Dieu!... (Il s'abrite de la main les ijenx et recule d'un pas comme s'il voyait quelque chose d'effrayant.) Du sang sur l'or!... Oh! j'ai hâte d'être loin ! cette maison m'épouvante... (77 atteint la porte en reculant, puis se retourne et l'ouvre.) Comme la nuit est noire ! Il pleut... Le bel orage ! (Un éclair brille, il tonne.) Diable ! on m'éclaire pour sortir ! (Nouveau coup de tonnerre.) Le ciel est de ma famille, ce soir !
(7/ sort.)