TOUT HOMME A LE SENS DE L'HARMONIE
L'observation de la vie, l'appréciation des motifs pour lesquels nous nous intéressons à ses aspects et à ses péripéties, c'est mieux qu'une prépa-
ration excellente à la compréhension de la beauté plastique, mieux même que la condition indispensable à cette compréhension ; c'est une opération analogue à celle qui créa cette beauté, et ainsi s'éclaire pour nous la célèbre parole, si mystérieuse, si magnifique et si vraie : Comprendre, c'est égaler.
Il est clair que, pour jouir des beautés d'une œuvre poétique ou artistique, il faut être, en quelque manière et à quelque degré, soi-même artiste ou poète. Tant il est vrai que l'expression de la beauté est la plus éclatante affirmation de notre personnalité! Nous n'avons pas besoin de connaître le mécanisme compliqué de la circulation du sang ou de la respiration pour vivre, et nous pouvons nous servir du chemin de fer sans avoir étudié la théorie de la locomotive. Mais l'œuvre d'art exige la participation volontaire et réfléchie de tout notre être.
Or, nous y pénétrerons plus ou moins, selon que notre sensibilité et notre intelligence seront plus ou moins vives et plus ou moins exercées, ce n'est ici qu'une question relative : le point capital, c'est qu'il faut que nous puissions y pénétrer tous, puisque l'œuvre d'art est destinée à tous.
Par conséquent, nous sommes tous, ou nous pouvons tous être des poètes et des artistes, dans la mesure, du moins, où il faut que nous le soyons pour rejoindre la pensée des poètes et des artistes.
Sinon, leur production serait injustifiable, comme, leur talent, inutile.
Allons plus loin, plus avant dans la vérité. Si nous n'avions pas le sens inné, l'amour naturel de la beauté, de l'harmonie, la vie, aussi bien que l'art, nous resterait lettre close.
Nous venons de reconnaître la nécessité initiale, pour ceux qui ne veulent pas mourir sans avoir vécu, d'accroître sans cesse en eux l'intensité de l'activité consciente. Cette surveillance de l'être par lui-même, ce perpétuel effort en vue d'une perpétuelle élévation, suppose la conception d'un terme désirable : encore, pour s'élever, faut-il se diriger vers un but. Ce but, nous n'avons pu le choisir sans interroger nos préférences, sans faire, donc, un choix entre tous les buts, et sans peser les forces dont nous disposons pour atteindre le but choisi. C'est-à-dire que, pour concevoir l'idéal qui fera l'unité de toute notre vie, nous avons, consciemment ou non et plus ou moins librement, obéi à la grande loi générale de l'harmonie nécessaire. Nous nous sommes rendu compte des conditions selon lesquelles nos forces devaient rencontrer les forces naturelles ei sociales pour concerter l'harmonie qui seule pouvait nous permettre d'accomplir le devoir d'être heureux.