DE LA VIE
L'artiste dans son œuvre non plus que l'homme dans sa vie n'inventent jamais. Ils ont l'un et l'autre pour objet la vérité ; et l'un et l'autre ils imaginent la vérité particulière qu'ils veulent connaître : c'est-à-dire qu'ils se la représentent sous une forme accessible à la nature de leur esprit, sous une forme sensible et d'une réalité familière, faite d'observations, de souvenirs, et animée par l'intuition, afin de dégager de toute abstraction cette part de vérité et afin de l'isoler dans l'immense ensemble des idées et des formes.
Ce travail de l'imagination alliée à la sensibilité aboutit chez l'homme et chez l'artiste au même résultat : une affirmation, une satisfaction, une création. L'un et l'autre ont répondu à une question. L'arliste, qui parle au nom de tous, fait une réponse susceptible de généralisation et de durée : une œuvre. La réponse de l'homme ne retentira que dans son intime monde intérieur, mais son œuvre, pour être éphémère, n'en sera pas moins que celle de l'artiste lui-même essentiellement une
œuvre d'art. Je ne crains pas d'ajouter que, si nous pouvions voir l'œuvre éphémère de l'homme telle que son auteur en imagination la contemple, nous l'estimerions incomparablement plus belle, presqui toujours, que l'œuvre durable de l'artiste. Car la première n'est jamais d'un virtuose, tout y est essentiel, sincère, ému, personnel, chaque trait signifie une profonde connaissance du « sujet », et, quand l'auteur ne se sentait pas assez renseigné, il n'a pas masqué par quelque adroit remplissage son insuffisance : il a laissé vide la partie de la toile, si j'ose ainsi dire, qu'il ne pouvait remplir de vérité. Combien d'admirables œuvres d'artistes célèbres sont inférieures à celle-là !