‹ Pages choisies de Charles MoriceChapitre 35 sur 38 · L INSTINCT PUR VA DE LUI-MÊME A LA BEAUTÉ PURE · texte numérisé non relu

L INSTINCT PUR VA DE LUI-MÊME A LA BEAUTÉ PURE

Si nous pouvions, de l'espèce de demi-sommeil où nous peignons inconsciemment de tels tableaux, être éveillés tout à coup à la pleine conscience de notre activité intérieure, et si, dans ce moment, s'offraient à nous des œuvres d'art de valeur inégale, — par exemple, auprès d'une froide

et correcte peinture de « genre », une œuvre savante de la Renaissance et quelque émouvante et ingénue composition d'un maître primitif, — nul doute que nous n'allions de nous-mêmes, irrésistiblement, à la plus belle de ces trois œuvres, à la beauté ingénue, à la beauté vraie. Non, sans doute, que nous entendions en techniciens, non pas même en critiques, le langage des couleurs ou la relation des volumes entre eux. Il nous serait sûrement difficile d'analyser les raisons de notre préférence ; mais la vérité qui est en nous a fatalement aimé la vérité qui lui est apparue.

L'artiste est celui qui ajoute à cette puissance naturelle de la découverte dans le vrai la conscience de cette puissance. C'est cette conscience qui lui donne la capacité de la réalisation extérieure.

Dans l'exemple plus haut indiqué, il y avait œuvre d'art, et pourtant il n'y avait pas art ; le créateur obéissait à une complaisance passionnée et fatale qui ne lui laissait pas voir sou effort, resj treignait au minimum la participation de sa volonté et le privait du bénéfice que nous trouvons toujours dans l'acte par lequel nous cherchons à atteindre un but. L'âme opérait seule, seule réellement vivante ; elle est, en quelque sorte, morte à la minute même où l'homme a cru reprendre conscience de sa vie.

Mais qu'il soit une fois averti de la mystérieuse puissance dont jusqu'alors il ne s'était pas rendu

compte, n'en voudra-t-il pas pleinement jouir? S'il se persuade qu'il y a là, pour lui, une occasion éminente d'augmentation morale, une source de félicité profonde, ne consentira-t-il pas à l'effort nécessaire?

A propos de ce livre, M. Georges Le Cardonnel écrivait, le 20 février 1911, dans Paris-Journal :

CHARLES MORIGE

Aujourd'hui paraît : 77 est ressuscité ! par Charles Morice. Ce n'est point à proprement parler un roman, bien que l'on ne sache plus très bien où commence ni où finit le genre.

Il est ressuscité ! est une sorte de conte philosophique. Rien n'est plus français que le conte philosophique. Nous ne voyons même pas pourquoi, quelque jour, un conte philosophique plus vivant, plus direct, moins purement intellectuel que celui du xvnie siècle ne détrônerait pas le roman, tel que l'a compris le xixe. Ainsi, le roman de mœurs n'aurait été qu'une étape vers des œuvres d'une conception plus générale : l'occasion de sortes d'exercices à la faveur desquels les romanciers auraient appris à faire vivre des personnages dans un milieu choisi. D'ailleurs, si un

(1) À. Messein, éditeur.

romancier fait véritablement une œuvre d'art, c'est-àdire s'il exprime avec mesure et ordre l'essentiel seulement, une vérité surgira, même à son insu, de son œuvre, et, qu'il le veuille ou non, celle-ci tiendra du conte ou du roman philosophique — qu'il ne faut point confondre, n'est-ce pas, avec le conte ou le roman à thèse.

Ce n'est pas une humanité ordinaire que Charles Morice met en conflit avec la société contemporaine dans II est ressuscité ! Charles Morice imagine le retour du Christ parmi nous.

Un matin, tous les journaux ont paru avec leur dernière page blanche : ceci a semblé fort insolite ; le lendemain, les blancs ont envahi les autres pages ; on ne fait plus de publicité dans les journaux et en même temps des symptômes significatifs de détresse se discernent à la Bourse et dans le commerce. Les Parisiens ont l'impression qu'ils se trouvent à la veille d'événements extraordinaires. Le troisième jour, les pages des journaux sont complètement blanches, sauf le titre à la première, et, à la dernière, dans le coin à droite, en haut, quelques lignes imprimées en petits caractères : « Le Fils de Dieu n'a pas besoin de réclame. Il est descendu à l'hôtel des Trois-Rois, place de l'Etoile. Il recevra de midi à midi, tout le jour, ce 14 décembre et demain. »

C'est alors vers l'hôtel des Trois-Rois un extraordinaire exode de reporters, d'entrepreneurs de spectacles, de savants et de populations. Il n'est pas jusqu'à M. Bonnat qui, se recommandant d'être le portraitiste officiel des Présidents de République et des cardinaux, ne vienne solliciter du Christ une commande. Tous interrogent Jésus, lui demandent des miracles et si sa Passion va recommencer. Mais II n'est pas venu pour recommencer. Le miracle sera nouveau. Voici que tout le monde, en effet, redevient honnête et qu'en tous les

hommes ressuscite l'Amour. Il s'ensuit des perturbations effroyables dans la société. La prostitution cesse ; les cabarets se vident ; la Bourse elle-même ne fait plus d'affaires ; toute la brillante vie parisienne est suspendue. Les pouvoirs publics s'inquiètent de cette révolution d'un nouveau genre, car la faillite approche. Le soir du 25 décembre, le préfet de police, après en avoir conféré avec le Président de la République, vient enjoindre à Jésus de s'éloigner. Jésus ne se fait point prier. Comme jadis, il répugne à la violence. Mais, quand il part, au Ouf! de soulagement que pousse le préfet de police répond en écho un autre formidable Ouf! dont ce magistrat est lui-même effrayé, un Ouf! qui sourd, s'enfle des énormes immeubles et des larges avenues de la capitale.

Telle est en quelques mots cette œuvre d'une effroyable ironie où Charles Morice confronte la société moderne avec l'idéal chrétien dont, malgré tout, quoi qu'on veuille prétendre, elle s'inspire dans ses lois et ses principes de morale quotidienne. Charles Morice nous montre cette société qui n'est que la caricature d'une société chrétienne rejetant cet idéal chrétien dans son absolu. Elle rejetterait également l'idéal païen ; c'est à quoi Charles Morice nous fera assister dans une prochaine œuvre. Car notre société, qui n'est pas chrétienne, n'est pas païenne non plus : ne suffit-il pas pour s'en convaincre de voir par quelles caricatures en carton-pâte de la beauté antique elle assouvit sa faim de plastique ?

Ce livre pourra surprendre seulement ceux qui connaissent peu ou mal Charles Morice C'est bien là l'œuvre du mystique qu'il fut toujours: poète et grand poète qui n'a jamais cessé d'apporter le témoignage d'un haut idéal, à la fois païen et chrétien.

C'est avec ce haut idéal qu'il confronte toujours les œuvres dont il s'occupe, et il en salue les lueurs par-

tout où il croit les voir briller, sans oublier que l'œuvre de génie, foyer de ces lueurs perdues, dépasse le pouvoir humain.

En Carrière, il a aimé le sens du général et cette faculté qu'eut ce grand peintre de ne choisir que l'essentiel et de n'exprimer que lui ; il a vu en Gauguin celui qui rejoignait les Primitifs dans sa recherche décorative et qui, retrouvant la forme en dehors des recettes académiques, redonnait sa place au sentiment méconnu par le matérialisme impressionniste ; il a aimé en Mallarmé celui qui chérissait la vie merveilleuse de ces signes divins que sont les mots ; Verlaine fut pour lui le grand poète en qui se rejoignaient instinctivement les deux traditions : l'antique et la gothique ; en Moréas, il a retrouvé un reflet de Racine et de la grande tradition grecque, et par là le retour à la mesure ; en Rodin, il aime le sens de la simplification dans l'expression par lequel le grand sculpteur rejoint, au delà des gothiques, les grands Egyptiens.

Et qu'on ne dise pas : ces admirations sont hétéroclites. Ce serait aussi fou que de prétendre que les couleurs du prisme ne proviennent pas de la même lumière. C'est parce que son idéal est à la fois païen et chrétien que Charles Morice a toujours professé qu'il entend, par poésie et art classique français, la poésie et l'art français à toutes les époques où ils ont donné des chefs-d'œuvre. Pour lui, la vérité ne se trouve ni dans le romantisme, ni dans ce qu'on est convenu d'appeler le classicisme. La Renaissance de l'Idéal classique, dont il se fait l'annonciateur, veut prendre son inspiration dans tontes les grandes époques françaises. Il pense le moment venu pour les poètes d'exprimer l'Homme complet et la Nature dans sa vérité totale : les œuvres nouvelles ne doivent pas plus donner la première place à la sensation qu'au sentiment ou à l'intelligence. C'est ce qu'il entend par ces

mots : « Le retour aux principes. » C'est-à-dire à l'instant où l'homme comprend avec le cœur en même temps qu'il sent avec l'esprit.

Je pense dans mon cœur, dit-il, dans un poème du Rideau de pourpre : c'est là tout Charles Morice. Il n'a cessé de parler à cette lumière, de toutes choses et en toutes occasions : à l'occasion de trop de choses, serait-on tenté de lui dire. Il pourrait faire siennes ces paroles d'Olivier de La Marche, à propos de Charles le Téméraire : « Et si faute y a qu'il faille que je connoisse, ce fut de trop valoir et de trop entreprendre ! » Beau reproche, en vérité ! Mais qui pourrait lui reprocher dans son dernier livre : // est ressuscité ! cette confrontation tragique de notre société avec l'Idéal sur lequel elle repose et à la lumière duquel elle n'ose pas vivre, puisqu'aussi bien voici une œuvre d'une haute portée et d'une grande tenue littéraire?

Charles Morice n'est point de ceux qui ont cru devoir se préparer de bonne heure un hivernage littéraire confortable, et qui, hommes d'une formule acceptée sans amour, ne seront jamais les hommes d'œuvres accomplies avec amour. Il y a des stagnations de l'esprit qui sont déjà la mort. Les vrais maîtres sont toujours pour les autres des ferments et ils veulent demeurer jusqu'au dernier jour les contemporains de ceux qui ont vingt ans. La vraie gloire, la seule qui vaille, est toujours de demain. Des jeunes hommes entouraient Paul Verlaine dans ses tristes hôpitaux. Pour eux seuls, il était déjà glorieux : c'est pourquoi Paul Verlaine entre pour tout le monde dans la gloire, aujourd'hui.

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