C'est-à-dire : vous charger de, vous embarrasser de
bouteilles de bon vieux vin, mais vous m'en répondez.
Mergy avait fini de s'habiller tout à fait.
— Où est le capitaine? cria-t-il d'une voix tonnante.
— Il est parti il y a plus de deux heures, et puisse-t-il aller au diable ainsi que tous les huguenots en attendant que nous les brûlions tous!
Un vigoureux soufflet fut la seule réponse que Mergy put trouver dans le moment.
La surprise et la force du coup firent reculer l'aubergiste de deux pas. Le manche de corne d'un grand couteau sortait d'une poche de sa culotte; il y porta la main. Sans doute quelque grand malheur serait arrivé s'il eût cédé au premier mouvement de sa colère. Mais la prudence arrêta l'effet de son courroux en lui faisant remarquer que Mergy étendait la main vers le chevet de son lit, d'où pendait une longue épée. Il renonça aussitôt à un combat inégal, et descendit précipitamment l'escalier en criant à tue-tête :
— Au meurtre! au feu!
Maître du champ de bataille, mais fort inquiet des suites de sa victoire, Mergy boucla son ceinturon, y passa ses pistolets, ferma sa valise, et, la tenant à la main, il résolut d'aller porter sa plainte au juge le plus proche. Il ouvrit sa porte, et il mettait le pied sur la première marche de l'escalier, quand. une troupe ennemie se présenta inopinément à sa rencontre.
L'hôte marchait le premier, une vieille hallebarde à la main; trois marmitons, armés de broches et de bâtons, le suivaient de près; un voisin, avec une
arquebuse rouillée, formait l'arrière-garde. De part et d'autre on ne s'attendait pas à se rencontrer si tôt. Cinq ou six marches seulement séparaient les deux partis ennemis.
Mergy laissa tomber sa valise et saisit un de ses pistolets. Ce mouvement hostile fit voir à maître Eustache et à ses acolytes combien leur ordre de bataille était vicieux. Ainsi que les Perses à la bataille de Salamine, ils avaient négligé de choisir une position où leur nombre pût se déployer avec avantage. Le seul de leur troupe qui portât une arme à feu ne pouvait s'en servir sans blesser ses compagnons qui le précédaient; tandis que les pistolets du huguenot, enlilant toute la longueur de l'escalier, semblaient devoir les renverser tous du même coup. Le petit claquement que fit le chien du pistolet quand Mergy l'arma, retentit à leurs oreilles et leur parut presque aussi effrayant qu'aurait été l'explosion même de l'arme. D'un mouvement spontané la colonne ennemie fit volte-face et courut chercher dans la cuisine un champ de bataille, plus vaste et plus avantageux. Dans le désordre inséparable d'une retraite précipitée, l'hôte, voulant tourner sa hallebarde, l'embarrassa dans ses jambes et tomba. En ennemi généreux, dédaignant de faire usage de ses armes, Mergy se contenta de lancer sur les fugitifs sa valise, qui, tombant sur eux comme un quartier de roc, et accélérant son mouvement à chaque marche, acheva la déroute. L'escaher demeura vide d'ennemis, et la hallebarde rompue restait pour trophée.
Mergy descendit rapidement dans la cuisine, où
déjà l'enneiai s'était reformé sur une seule ligne. Le porteur d'arquel^se avait son arme haute et soufflait sa mèche al^Miée. L'hôte, tout couvert de sang, car son nez aîmt été violemment meurtri dans sa chute, se tenait derrière ses amis, tel que Ménélas hlessè derrière les rangs des Grecs. Au li^u de Machaon ou de Podalire, sa femme, les eveux en désordre et sa coiffe dénouée, lui suyait la figure avec une serviette sale. Mergy prit son parti sans balancer. Il marcha roit à celui qui tenait l'arquebuse et lui présenta la bouche de son pistolet à la poitrine.
— Jette ta mèche ou tu es mort? s'écria-t-il.
La mèche tomba à terre, et Mergy, appuyant sa botte sur le bout de corde enflammé, l'éteignit. Aussitôt tous les confédérés mirent bas les armes en même temps.
— Pour vous, dit Mergy en s"adressant à l'hôte, la petite correction que vous avez reçue de moi vous apprendra sans doute à traiter les étrangers avec plus de politesse : si je voulais, je vous ferais retirer votre enseigne par le bailli du lieu; mais je ne suis pas méchant. Voyons, combien vous dois-je pour mon écot?
Maître Eustache, remarquant qu'il avait désarmé son redoutable pistolet, et qu'en parlant il le remettait à sa ceinture, reprit un peu de courage, et, tout en s'essuyant, il murmura tristement :
— Briser les plats, battre les gens, casser le nez aux bons chrétiens... faire un vacarme d'enfer... je ne sais comment, après cela, on peut dédommager un honnête homme.
— Voyons, reprit Mergy en souriant. Votre nez cassé, je vous le payerai ce qu'il vaut selon moi. Pour vos plats brisés, adressez-vous aux reîtres, c'est leur affaire. Reste à savoir ce que je vous dois pour mon souper d'hier.
L'hôte regardait sa femme, ses marmitons et son voisin, comme s'il eût voulu leur demander à la fois conseil et protection.
— Les reîtres, les reîtres! dit-il... voir de leur argent, ce n'est pas chose aisée; leur capitaine m'a donné trois livres, et le cornette un coup de pied.
Mergy prit un des écus d'or qui lui restaient.
— Allons, dit-il, séparons-nous bons amis.
Et il le jeta à maître Eustache, qui, au lieu de tendre la main, le laissa dédaigneusement tomber sur le plancher.
— Un écu! s'écria-t-il, un écu pour cent bouteille cassées; un écu pour ruiner une maison: un écu pour battre les gens !
— Un écu, rien qu'un écu ! reprit la femme sur un ton aussi lamentable. Il vient ici des gentilshommes catholiques qui parfois font un peu de tapage, mais au moins ils savent le prix des choses.
Si Mergy avait été plus, en fonds, il aurait sans doute soutenu la réputation de libéralité de son parti.
— A la bonne heure, répondit-il sèchement, mais ces gentilshommes catholiques n'ont pas été volés. Décidez-vous, ajouta-t-il; prenez cet écu, ou vous n'aurez rien.
Et il fit un pas comme pour le reprendre. L'hôtesse le ramassa sur-le-champ.
— Allons', qu'on m'amène mon cheval; et toi, quitte cette broche et porte ma valise.
— Votre cheval, mon gentilhomme! dit l'un des valets de maitre Eustache en faisant une grimace.
L'hôte, malgré son chagrin, releva la tête, et ses yeux bi'illèrent un instant d'une expression de joie maligne.
— Je vais vous l'amener moi-même, mon bon seigneur; je vais vous amener votre bon cheval.
Et il sortit, tenant toujours la serviette devant son nez. Mergy le suivit.
Quelle fut sa surprise quand, au lieu du beau cheval alezan qui l'avait amené, il vit un petit cheval pie, vieux, couronné, et défiguré encore par une large cicatrice à la tête! Au lieu de sa selle de fin velours de Flandre, il voyait une selle de cuir garnie de fer, telle enfin qu'en avaient les soldats.
— (^ue signifie ceci? où est mon cheval?
— Que votre seigneurie prenne la peine d'aller l(! demander à messieurs les reîtres protestants, répondit l'hôte avec une feinte humilité; ces dignes étrangers l'ont emmené avec eux : il faut qu'ils se soient trompés à cause de la ressemblance.
— Beau cheval! dit un des marmitons; je parierais qu'il n'a pas plus de vingt ans.
— On ne pourra nier que ce soit un cheval de bataille, dit un autre : voyez quel coup de sabre il a reçu sur le front.
— Quelle superbe robe! ajouta un autre; c'est comme la robe d'un ministre, noir et blanc.
Mergy entra dans l'écurie, qu'il trouva vide.
— Et pourquoi avez-vous souffert qu'on emmenât mon cheval? s'écria-t-il avec fureur.
— Dame! mon gentilhomme, dit celui des valets qui avait soin de l'écurie, c'est le trompette qui l'a emmené, et il m'a dit que c'était un troc arrangé entre vous deux.
La colère suffoquait Mergy,et, dans son malheur, il ne savait à qui s'en prendre.
— J'irai trouver le capitaine, murmurait-il entre ses dents, et il me fera justice du coquin qui m'a volé.
— Certainement, dit l'hôte, votre seigneurie fera bien; car ce capitaine... comment s'appelait-il?... il avait toujours la mine d'un bien honnête homme.-
Et Mergy avait déjà fait intérieurement la réflexion que le capitaine avait favorisé, sinon commandé le vol.
— Vous pourrez, par la même occasion, ajouta l'hôte, vous pourrez ravoir vos écus d'or de cette jeune demoiselle; elle se sera trompée, sans doute, en faisant ses paquets au petit jour.
— Attacherai-jela valise de votre seigneurie sur le cheval de votre seigneurie? demanda le garçon d'écurie du ton le plus respectueux et le plus désespérant.
Mergy comprit que plus il resterait, plus il aurait à souffrir des plaisanteries de cette canaille. La valise attachée, il s'élança sur la mauvaise selle; mais le cheval, se sentant un maître nouveau, conçut le désir malin d'éprouver ses connaissances dans l'art de l'équitation. Il ne tarda pas beaucoup cependant à s'apercevoir qu'il avait affaire à un
excellent cavalier, moins que jamais disposé à souffrir ses gentillesses; aussi, après quelques ruades bien payées par de grands coups d'éperons fort pointus, il prit le sage parti d'obéir et de prendre un grand trot de voyage. Mais il avait épuisé une partie de sa vigueur dans sa lutte avec son cavalier, et il lui arriva ce qui arrive toujours aux rosses en pareil cas, il tomba, comme l'on dit, en manquant des quatre pieds. Notre héros se releva aussitôt, légèrement moulu, mais encore plus furieux à cause des huées qui s'élevèrent aussitôt contre lui.
11 balança même un instant s"il n'irait pas en tirer vengeance à grands coups de plat d'épée; cependant, par réflexion, il se contenta de faire comme s'il n'entendait pas les injures qu'on lui adressait de loin, et plus lentement il reprit le chemin d'Orléans, poursuivi à distance par une bande d'enfants, dont les plus âgés chantaient la chanson de Jehan Petaquin ', tandis que les plus petits criaient de toutes leurs forces : « Au Jiuguenotf au huguenot/ les fagots/ »
Après avoir chevauché assez tristement pendant près d'une demi-lieue, il réfléchit qu'il n'attraperait probablement pas les reitres ce jour-là; que son cheval était sans doute vendu; qu'enfin il était plus que douteux que ces messieurs consentissent à le lui rendre. Peu à peu il s'accoutuma à l'idée que son cheval était perdu sans retour; et, comme dans
1. Personnage ridicule d'une vieille chanson populaire (celle note est de Mérimée, comme toutes celles du présent volume, sauf exceptions. Mérimée aimait à mettre des notes à ses ouvrages; parfois même il les multipliait. Nous avons tenu, en général, à conserver ces notes.)
cette supposition il n'avait rien à faire sur la route d'Orléans, il reprit celle de Paris, ou plutôt une traverse, pour éviter de passer devant la malencontreuse auberge témoin de ses désastres. Insensiblement, et comme il s'était habitué de bonne heure à chercher le bon côté de tous les événements de cette vie, il considéra ciu'il était fort heureux, à tout prendre, d'en être cjuitte à si bon compte; il aurait pu être entièrement volé, peut-être assassiné, tandis qu'il lui restait encore un écu d'or, à peu près toutes ses bardes, et un clieval qui, pour être laid, pouvait cependant le porter. S'il faut tout dire, le souvenir de la jolie Mila lui arracha plus d'une fois un sourire. Bref, après quelques heures de marche et un bon déjeuner, il fut presque touché de la délicatesse de cette honnête tille, qui n'emportait que dix-huit écus d'une bourse qui en contenait vingt. Il avait plus de peine à se réconcilier avec la perte de son bel alezan, mais il ne pouvait s'empêcher de convenir qu'un voleur plus endurci que le trompette aurait emmené son cheval sans lui en laisser un à la place.
11 arriva le soir à Paris, peu de temps avant la fermeture des portes, et il se logea dans une liôtellerie de la rue Saint-Jacques.