livre, et dame Marguerite commença à dire des
injures à Bois-Dauphin.
— Que je les baptise? dit le moine.
— Oui, mon père. Moi, je serai le parrain et Margot que voici sera la marraine. Or, voici les noms que je donne à mes filleules : celle-ci se nommera Carpe, et celle-là Perc/ie.Voilàdeuxjolis noms.
— Baptiser des poules! s'écria le moine en riant.
— Eh oui, morbleu! mon père; allons, vite en besogne !
— Ah ! scélérat ! s'écria Marguerite ; tu crois que je te le laisserai faire ce commerce-là dans ma
maison? Crois-tu être chez des juifs ou au sabbat, pour baptiser des bêtes?
— Délivrez-moi donc de cette braillarde, dit Bois- Dauphin à ses camarades; et vous, mon père, ne sauriez-vous lire le nom du coutelier qui a fait cette lame-ci.
En parlant ainsi, il passait son poignard nu sous le nez du vieux moine. Le jeune se leva sur son banc; mais presque aussitôt, comme par l'effet d'une réflexion prudente, il se rassit déterminé à prendre patience.
— Comment voulez- vous que je baptise des volailles, mon enfant?
— Parbleu! c'est bien facile; comme vous nous baptisez, nous autres enfants de femmes. Jetez-leur un peu d'eau sur la tète et dites : Baptizo te Carpam et Perchani : seulement dites cela dans votre baragouin. Allons, Petit-Jean, apporte-nous ce verre d'eau, et vous tous, à bas les chapeaux, et du recueillement, noble Dieu!
A la surprise générale, le vieux cordelier prit un peu d'eau, la répandit sur la tête des poules, et prononça fort vite et très indistinctement quelque chose qui avait l'air d'une prière. Il finit par : Baptizo te Carpam et Percliam. Puis il se rassit, et reprit son chapelet avec beaucoup de calme et comme s'il n'avait fait qu'une chose ordinaire.
L'étonnement avait rendu muette dame Marguerite. Bois-Dauphin triomphait.
— Allons, Margot, dit-il en lui jetant les deux poulets, apprête-nous cette carpe et cette perche; c'est un très bon manger maigre.
Mais, malgré leur baptême, Marguerite se refusait encore à les regarder comme un manger de chrétiens. Il fallut que les bandits la menaçassent de mauvais traitements pour qu'elle pût se décider à mettre à la broche ces poissons improvisés.
Cependant Bois-Dauphin et ses compagnons buvaient largement; ils portaient des santés et menaient grand bruit.
— Écoutez! cria Bois-Dauphin en frappant un grand coup de poing sur la table pour obtenir du silence, je propose de boire à la santé de notre saintpère le pape, et à la mort de tous les huguenots; et il faut que nos deux frocarts et dame Marguerite boivent avec nous.
La proposition fut accueillie par acclamation de ses trois camarades.
Il se leva en chancelant un peu, car il était déjà plus qu'à moitié ivre, et, avec une bouteille qu'il avait à la main, il emplit le verre du jeune moine.
— Allons, bon père, dit-il, à la sainteté de sa santé!... Je me trompe. A la santé de Sa Sainteté! et à la mort...
— Je ne bois jamais entre mes repas, répondit froidement le jeune homme.
— Oh ! parbleu ! vous boirez, ou le diable m'emporte si vous ne dites pourquoi!
A ces mots, il posa la bouteille sur la table, et, prenant le verre, il l'approcha des lèvres du moine, qui se penchait sur son bréviaire avec "un grand calme en apparence. Quelques gouttes de vin tombèrent sur le livre. Aussitôt le moine se leva, saisit le verre; mais, au lieu de le boire, il en jeta le con-
CIIRO.MQLE DL" REGNE DE CHAULES IX. 41
tenu au visage de Bois-Dauphin. Tout le monde se prit à rire. Le frère, adossé contre la muraille et les bras croisés, regardait fixement le scélérat.
— Savez-vousbien, mon petit père, que cette plaisanterie-là ne me plait point? Jour de Dieu, si vous n'étiez pas un frocard, pour tout potage, je vous apprendrais bien à connaître votre monde.
En parlant ainsi, il étendit la main jusqu'à la figure du jeune homme, et de l'extrémité de ses doigts il effleura sa moustache.
La figure du moine devint d'un pourpre éclatant. D'une main il prit au collet l'insolent bandit, et de l'autre, s'armant de la bouteille, il la lui cassa sur la tète si violemment, que Bois-Dauphin tomba sans connaissance sur le carreau, inondé à la fois de sang et de vin.
— A merveille, mon brave! s'écria le vieux moine, et pour un calotin vous faites rage.
— Bois-Dauphin est mort! s'écrièrent les trois brigands, voyant que leur camarade ne remuait pas. Ah! coquin! nous allons vous étriller d'importance.
Ils saisirent leurs épées; mais le jeune moine, avec une agilité surprenante, retroussa les longues manches de sa robe, s'empara de l'épée de Bois-Dauphin, et se mit en garde de la manière du monde la plus résolue. En même temps, son confrère tira de dessous sa robe un poignard dont la lame avait bien dix-huit pouces de long, et se mit à ses côtés d'un air tout ausssi martial.
— Ah ! canaille ! s'écriait-il , nous allons vous apprendre à vivre, et vous montrer votre métier!
En un tour de main, les trois coquins, blessés
OU désarmés, furent obligés de sauter par la fenêtre.
— Jésus! Maria! s'écria dame Marguerite, quels champions êtes-vous, mes bons pères! Vous faites lionneur à la religion. Avec tout cela, voilà un homme mort, et cela est désagréable pour la réputation de cette auberge.
— Oh! que nenni, il n'est pas mort, dit le vieux moine; je le vois qui grouille; mais je m'en vais lui donner l'extrème-onction.
Et il s'approcha du blessé, qu'il prit par les cheveux, et lui posant son poignard tranchant sur la gorge, il se mettait en devoir de lui couper la tête si dame Marguerite et son compagnon ne l'eussent retenu.
— Que faites-vous, bon Dieu! disait Marguerite; tuer un homme ! et un homme qui passe pour bon catholique encore, quoiqu'il n'en soit rien, comme il parait assez !
— Je suppose, dit le jeune moine à son confrère, que des affaires pressantes vous appellent, ainsi que moi, à Beaugency. Voici le bateau. Hâtons-nous.
— Vous avez raison, et je vous suis.
Il essuya son poignard et le remit sous sa robe. Alors les deux vaillants moines, ayant payé leur écot, s'acheminèrent de compagnie vers la Loire, laissant Bois-Dauphin entre les mains de Marguerite, qui commença par se payer en fouillant dans ses poches; puis elle s'occupa d'ôter les morceaux de verre dont sa figure était hérissée, afin de le panser suivant toutes les règles usitées par les commères en cas semblables.
— Je me trompe fort, ou je vous ai vu quelque part, dit le jeune homme au vieux cordelier.
— Le diable m'emporte si votre ligure m'est inconnue! Mais...
— Quand je vous ai vu pour la première fois, il me semble que vous ne portiez pas cette robe.
— Et vous-même?
— Vous êtes le capitaine.. ..
— Dietrich Hornstein, pour vous servir; et vous êtes le jeune gentilhomme avec qui j'ai dîné près d'Étampes.
— Lui-même.
— Vous vous nommez Mergy?
— Oui; mais ce n'est pas mon nom maintenant. Je suis le frère Ambroise.
— Et moi, le frère Antoine d'Alsace.
— Bien. Et vous allez?
— A La Rochelle, si je puis.
— Et moi de même.
— Je suis charmé de vous rencontrer... Mais, diable ! vous m'avez furieusement embarrassé avec votre bénédicité. C'est que je n'en savais pas un mot; et moi, je vous prenais d'abord pour un moine, s'il en fut.
— Je vous en présente autant.
— D'où vous êtes -vous échappé?
— De Paris. Et vous?
— D'Orléans. J'ai été contraint de me cacher pendant plus de huit jours. Mes pauvres reîtres... mon cornette.. . sont dans la Loire.
— Et Mila?
— Elle s'est faite catholique.
— Et mon cheval, capitaine?
— Ah! votre cheval? J'ai fait passer par les verges le coquin de trompette qui vous l'avait dérobé... Mais, ne sachant où vous demeuriez, je
n'ai pu vous le faire rendre Et je le gardais en
attendant l'honneur de vous rencontrer. Maintenant il appartient sans doute à quelque coquin de papiste.
— Chut! ne prononcez pas ce mot si haut. Allons, capitaine, unissons nos fortunes, et entr'aidons-nous comme nous venons de faire tout à l'heure.
— Je le veux; et, tant que Dietrich Hornstein aura une goutte de sang dans les veines, il sera prêt à jouer des couteaux à vos côtés.
Ils se serrèrent la main avec joie.
— Ah çà! dites-moi donc quelle diable d'histoire me sont-ils venus conter avec leurs poules et leur Carpam, Perchain'^ Il faut convenir que ces papaux sont une bien sotte espèce.
— Chut! encore une fois : voici le bateau.
En devisant de la sorte, ils arrivèrent au bateau, où ils s'embarquèrent. Ils parvinrent à Beaugency sans autre accident que celui de rencontrer plusieurs cadavres de leurs coreligionnaires flottant sur la Loire.
Un batelier remarqua que la plupart étaient couchés sur le dos.
— Ils demandent vengeance au ciel, dit tout bas Mergy au capitaine des reitres.
Dietrich lui serra la main sans répondre.
CHRONIQUE DU REGNE DE CHARLES IX. 4b
Mergy gagna heiireiisement La Rochelle et s'y distingua sous les ordres de La Noue. II eut la douleur de voir son frère, qui était dans les troupes assiégeantes, tomber frappé à mort par un do ses propres soldais. 11 ne quitta La Rochelle que lorsque l'armée catholique eut élc forcée de lever le siège. L'auteur ne dit pas ce qu'il advint de lui par la suite.
Après avoir dit quelques mots sur le maquis de Porlo- Veccliio, Mérimée conlinue ainsi :
Mateo Falcone, quand j'étais en Corse en 18.., avait sa maison à une demi-lieue de ce maquis. C'était un homme assez riche pour le pays ; vivant noblement, c'est-à-dire sans rien faire, du produit de ses troupeaux, que des bergers, espèces de nomades, menaient paître çà et là sur les montagnes. Lorsque je le vis, deux années après l'événement que je vais raconter, il me parut âgé de cinquante ans tout au plus. Figurez-vous un homme petit mais robuste, avec des cheveux crépus, noirs comme le jais, un nez aquilin, les lèvres minces, les yeux grands et vifs et un teint couleur de revers de botte. Son habileté au tir du fusil passait pour extraordinaire, même dans son pays, où il y a tant de bons tireurs. Par exemple, Mateo n'aurait jamais tiré sur un mouflon avec des chevrotines; mais, à cent vingt pas, il rabattait d'une balle dans la tête ou dans l'épaule, à son choix. La nuit, il se servait de ses
MATEÛ FALCONE. 47
armes aussi facilement que le jour, et l'on m'a cité de lui ce trait d'adresse qui paraîtra peut-être incroyable à qui n'a pas voyagé en Corse. A quatrevingts pas, on plaçait une chandelle allumée derrière un transparent de papier, large comme une assiette. Il mettait en joue, puis on éteignait la chandelle, et, au bout d'une minute, dans l'obscurité la plus complète, il tirait et perçait le transparent trois fois sur quatre.
Avec un mérite aussi transcendant, Mateo Falcone s'était attiré une grande réputation. On le disait aussi bon ami que dangereux ennemi : d'ailleurs serviable et faisant l'aumône, il vivait en paix avec tout le monde dans le district de Porto-Vecchio. Mais on contait de lui qu'à Corte, où il avait pris femme, il s'était débarrassé fort vigoureusement d'un rival qui passait pour aussi redoutable en guerre qu'en amour : du moins on attribuait à Mateo certain coup de fusil qui surprit ce rival comme il était à se raser devant un petit miroir pendu à sa fenêtre. L'affaire assoupie, Mateo se maria. Sa femme Giuseppa lui avait donné d'abord trois filles (dont il enrageait), et enfin un fils, qu'il nomma Fortunato : c'était l'espoir de sa famille, l'héritier du nom. Les filles étaient bien mariées : leur père pouvait compter au besoin sur les poignards et les escopettes de ses gendres. Le fils n'avait que dix ans, mais il annonçait déjà d'heureuses dispositions.
Un certain jour d'automne, Mateo sortit de bonne heure avec sa femme pour aller visiter un de ses troupeaux dans une clairière du maquis. Le petit Fortunato voulait l'accompagner, mais la clai-
rière était trop loin; d'ailleurs, il fallait bien que quelqu'un restât pour garder la maison ; le père refusa donc : on verra s'il n'eut pas lieu de s'en repentir.
Il était absent depuis quelques heures, et le petit Fortunato était tranquillement étendu au soleil, regardant les montagnes bleues, et pensant que, le dimanche prochain, il irait diner à la ville, chez son oncle le caporal ', quand il fut soudainement interrompu dans ses méditations par l'explosion d'une arme à feu. II se leva et se tourna du côté de la plaine d'où partait ce bruit. D'autres coups de fusil se succédèrent, tirés à intervalles inégaux, et toujours de plus en plus rapprochés; enfin, dans le sentier qui menait de la plaine à la maison de Mateo parut un homme, coiffé d'un bonnet pointu comme en portent les montagnards, barbu, couvert de haillons, et se traînant avec peine en s'appuyant sur son fusil. Il venait de recevoir un coup de feu dans la cuisse.
Cet homme était un bandil % qui, étant parti de nuit pour aller chercher de la poudre à la ville, était tombé en route dans une embuscade de voltigeurs corses''.
1. Les caporaux furent autrefois les chefs que se donnèrent les communes corses quand elles s'insurgèrent contre les seigneurs féodaux. Aujourd'hui, on donne encore quelquefois ce nom à un homme qui, par ses propriétés, ses alliances et sa clientèle, exerce une influence et une sorte de magistrature effective sur une pieve ou un canton. Les Corses se divisent, par une ancienne habitude, en cinq castes : les fjentilshormnes (dont les uns sont magnifiques, les autres signori), les caporali, les citojjetis, les pléhciens ei les étrangers.