‹ Pages choisies de MériméeChapitre 59 sur 113 · LA VEILLÉE DU MORT · texte numérisé non relu

LA VEILLÉE DU MORT

Orso trouva Colomba un peu alarmée de sa longue absence; mais, en le voyant, elle reprit cet air de sérénité triste qui était son expression habituelle. Pendant le repas du soir, ils ne parlèrent que de choses indifférentes, et Orso, enhardi par l'air calme de sa sœur, lui raconta sa rencontre avec les bandits, et hasarda même quelques plaisanteries sur l'éducation morale et religieuse que recevait la

Ijetite Cliilina par les soins de son oncle et de son honorable collègue, le sieur Gastriconi.

— Brandolaccio est un honnête homme, dit Colomba; mais, pour Gastriconi, j'ai entendu dire que c'était un homme sans principes.

— Je crois, dit Orso, qu'il vaut tout autant que Brandolaccio, et Brandolaccio autant que lui. L'un et l'autre sont en guerre ouverte avec la société. Un premier crime les entraîne chaque jour à d'autres crimes; et pourtant ils ne sont peut-être pas aussi coupables que bien des gens qui n'habitent pas le maquis.

Un éclair de joie brilla sur le front de sa sœur.

— Oui, poursuivit Orso, ces misérables ont de l'honneur à leur manière. G'est un préjugé cruel et non une basse cupidité qui les a jetés dans la vie qu'ils mènent.

Il y eut un moment de silence.

— Mon frère, dit Golomba en lui versant du café, vous savez peut-être que Charles-Baptiste Pietri est mort la nuit passée? Oui, il est mort de la fièvre des marais.

— Qui est-ce Pietri?

— C'est un homme de ce bourg, mari de Madeleine, qui a reçu le portefeuille de notre père mourant. Sa veuve est venue me prier de paraître à sa veillée et d'y chanter quelque chose. Il convient que vous veniez aussi. Ce sont nos voisins, et c'est une politesse dont on ne peut se dispenser dans un petit endroit comme le notre.

— Au diable ta veillée, Golomba! Je n'aime point à voir ma sœur se donner ainsi en spectacle au public.

— Orso, répondit Colomba, chacun honore ses morts à sa manière. La hallala nous vient de nos aïeux, et nous devons la respecter comme un usage antique. ^ladeleine n'a pas le don, et la vieille Fioidispina, qui est la meilleure voceratrice du pays, est malade. Il faut bien quelqu'un pour la ballata.

— Crois-tu que Charles-Baptiste ne trouvera pas son chemin dans l'autre monde si Ton ne chante de mauvais vers sur sa bière? Vas à la veillée si tu veux, Colomba : j'irai avec toi, si tu crois que je le doive, mais n'improvise pas; cela est inconvenant à ton âge, et.... je t'en prie, ma sœur.

— Mon frère, j'ai promis. C'est la coutume ici, vous le savez, et, je vous le répète, il n'y a que moi pour improviser.

— Sotte coutume !

— Je souffre beaucoup de chanter ainsi. Cela me rappelle tous nos malheurs. Demain j'en serai malade ; mais il le faut . Permettez-le-moi, mon frère. Souvenez-vous qu'à Ajaccio vous m'avez dit d'improviser pour amuser cette demoiselle anglaise qui se moque de nos vieux usages. Ne pourrai-je donc improviser aujourd'hui pour de pauvres gens qui m'en sauront gré, et que cela aidera à supporter leur chagrin?

— Allons, fais comme tu voudras. Je gage que tu as déjà composé ta ballata, et tu ne veux pas la perdre.

— Non, je ne pourrais pas composer cela d'avance, mon frère. Je me mets devant le mort, et je pense à ceux qui restent. Les larmes me viennent aux yeux, et alors je chante ce qui me vient à l'esprit.

Tout cela était dit avec une simplicité telle qu'il était impossible de supposer le moindre amourpropre poétique chez la signora Colomba. Orso se laissa fléchir et se rendit dans la maison de Pietri. Le mort était couché sur une table, la figure découverte, dans la plus grande pièce de la maison. Portes et fenêtres étaient ouvertes, et plusieurs cierges brûlaient autour de la table. A la tête du mort se tenait sa veuve, derrière elle un grand nombre de femmes occupaient tout un côté de la cliambre; de l'autre étaient rangés les hommes, debout, tête nue, l'œil fixé sur le cadavre, observant un profond silence. Chaque nouveau visiteur s'approchait de la table, embrassait le mort ', faisait un signe de tête à sa veuve et à son fils, puis prenait place dans le cercle sans proférer une parole. De temps en temps, néanmoins, un des assistants rompait le silence solennel pour adresser quelques mots au défunt.

— Pourquoi as-tu quitté ta bonne femme? disait une commère. N'avait-elle pas bien soin de toi? Que te manquait-il? Pourquoi ne pas attendre un mois encore? ta bru t'aurait donné un fils.

Un grand jeune homme, fils de Pietri, serrant la main froide de son père, s'écria :

— Oh! pourquoi n'es-tu pas mort de la malemort -? Nous t'aurions vengé!

Ce furent les premières paroles qu'Orso entendit en entrant. A sa vue le cercle s'ouvrit, et un faible murmure de curiosité annonça l'attente de l'assemblée excitée par la présence de la voceratrice.

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