‹ Pages choisies de MériméeChapitre 73 sur 113 · UNE LEÇON D ESPIONNAGE · texte numérisé non relu

UNE LEÇON D ESPIONNAGE

cet homme est un espion ou suédois, ou anglais, ou russe... Et même il est certain qu'il est Anglais, car je me trompe fort, ou sa chemise était de batiste anglaise. Ainsi voilà qui est assez clair.

MADAME DE COULANGES. — Clair?

MADAME DE TOUR VILLE. — Un moment. .. De plus il portait à sa veste un bouton dépareillé, avec une ancre dessus ; donc il vient d'un vaisseau anglais.

MADAME DE COULANGES. — ÏOUS ICS madns

ont des boutons semblables.

MADAME DE TOURViLLE. — Innoccntel Et des portraits suspendus au cou? Il était plaisant le petit aide de camp, avec son portrait de femme. Il a bien joué son rôle, sur ma foi ! c'est un gaillard bien retors, et qui contrefait l'indifférent à merveille. — Et le général, qui a vite empoché la boîte avant qu'on pût y jeter un coup d'œil...

MADAME DE COULANGES. — H y a pCUt-êtrC

bien du mystère là-dessous, mais je n'irai pas les ennuyer avec une histoire de boutons, de chemise de batiste et de semblables bagatelles. Ce serait le moyen de se faire rappeler sur-le-champ.

MADAME DE TOURVILLE. — Bagatelles? bagatelles? Ah ! Élisa, dans les affaires rien n'est à dédaigner. C'est pourtant un poulet rôti qui m'a fait découvrir la cachette du général Pichegru ; et, sans me vanter, cela m'a valu bien de l'honneur, sans parler du profit. Voici le fait : c'était du temps de ton père le capitaine Leblanc. Il revenait de l'armeé ; il avait de l'argent, nous faisions bonne chère et grand feu. Un jour donc je m'en vais chez mon rôtisseur, et je lui demande un poulet rôti. — « Mon

Dieu, madame, me dit-il, je suis bien fâché, mais je viens de vendre mon dernier. » Moi qui connaissais tout le quartier, je voulus savoir à qui. « Qui est-ce qui l'a pris? » que je lui demande. Lui me dit : (( C'est un tel, et il se traite joliment, car depuis trois jours il lui faut une volaille à chaque dîner. » Nota hene qu'il y avait justement trois jours que nous avions perdu les traces du général Pichegru. Moi, je roule tout ça dans ma tète, et je me dis : « Diable! voisin, l'appétit vous est venu; vous avez la fringale. » Finalement, je reviens le lendemain, et j 'achète des perdrix qui n'étaient pas cuites, remarque bien cela, pour avoir le temps de faire causer mon marmiton pendant qu'elles rôtiraient. Là-dessus, mon homme au gros appétit entre et achète une dinde rôtie, une belle dinde, ma foi! « Ah! je lui dis, un tel, vous avez bon appétit, en voilà pour deux personnes, et, pour une semaine. » Lui cligne de l'œil, et dit : — « C'est que j'ai de l'appétit comme deux. » Un Français se ferait pendre plutôt que de manquer un mot. Moi je le regarde entre deux yeux, lui se détourne, prend sa bête et s'en va. Il ne m'en fallut pas davantage, je savais qu'il connaissait Pichegru. — On me happe mon homme, et, moyennant une récompense honnête, il livra bien et beau mon général, — et j'eus pour ma part six mille francs de gratification. Voilà ce que c'est que de faire attention à des bagatelles.

{Les Espagnols en Danemark. — Théâtre de Clara Gazul.)

La scène est à Lima. Le cabinet du Vice-Roi.

Le Vice-Roi, en robe de chambre, assis dans un i^rand fauteuil, auprès d'une table couverte de papiers. Une de ses jambes enveloppée de flanelle repose sur un coussin. Martine/., debout auprès de la table, une plume à la main.

MA.RTiNEZ. — Messieurs les Auditeurs attendent la réponse de Voire Altesse.

LE VICE-ROI, d'un ton chagrin. — Quelle heure

est-il?

MARTiNEZ. — Bientôt dix heures. Votre Altesse a justement le temps de s'habiller pour la cérémonie.

LE VICE-ROI. — Le temps est beau, dis-tu?

MARTiNEz. — Oui, mouseigueur. 11 souffle un vent frais de la mer, il n'y a pas un nuage dans le ciel.

LE VICE-ROI. — Je donnerais mille piastres fortes pour qu'il plût à verse. Alors je resterais volontiers dans mon fauteuil à me dorloter ; mais par un temps comme celui-ci... quand toute la ville sera dans l'église... renoncer à se montrer, et céder le premier rang aux Auditeurs ! . . .

MARTixEz. — Ainsi Votre Altesse se décide...

LE VICE-ROI. — Les mules sont attelées?...

MARTIXEZ. — Oui, monseigneur, elles sont attelées à ce beau carrosse qui vous est arrivé d'Espagne.

LE VICE-ROI. — Les habitants de Lima n'en ont jamais vu un semblable... Quel effet cela va produire!... et je renoncerais à ce plaisir-là! Non, ma foi!... Mes deux gardes sont habillés de neuf, et je ne me suis pas encore montré au peuple avec mon habit de gala et la plaque dont je viens d'être décoré... On ne peut perdre une si belle occasion... Martinez, j'irai; oui, vive Dieu! et je marcherai. Une fois au bas du grand escalier, le plus fort sera fait. Qu'en dis-tu, Martinez?

MARTIXEZ. — Le peuple sera enchanté de voir Son Altesse.

LE VICE -ROI. — J'irai, morbleu! etles Auditeurs, qui s'attendaient àjouer le premier rôle, en crèveront de dépit... D'ailleurs, je ne puis me dispenser d'y aller., , L'évèque doit faire allusion, en chaire, à l'ordre dont je viens d'être décoré... Il est agréable de s'entendre dire ces choses-là... Allons, un effort... Il sonne. Entre Baithasar.; Qu'on m'apporte mon habit de gala... Toi, répond aux Auditeurs qu'ils aient à prendre place derrière moi pour la cérémonie... Baithasar, donne-moi des souliers et des bas de soie... Je veux aller à l'église.

BALTHASAR. — Al'église, monscigneur ! etledocteur Pineda qui a défendu que Votre Altesse sortît!

LE VICE -ROI. — Le docteur Pineda ne sait ce qu'il dit. . . Je sais bien si je suis malade ou si je ne le suis pas... Je n'ai pas la goutte... Mon père ni mon

grand-père ne l'ont jamais eue... Il voudrait me faire croire qu'on a la goutte à mon âge !... Martinez, quel âge me donnes-tu?

:martinez, embarrassé. — Monseigneur... Votre Altesse a si bon visage... à coup sûr...

LE VICE -ROI. — Je gage que tu ne devines pas... eh?

MARTINEZ. — Quarante... Hein?...

LE VICE-ROI. — Va, va, tu n'y es pas... Allons,

Balthazar... habillons-nous., (il fait des eiïoris pour se lever.) Aidez-moi donc, vous autres... plus doucement... Aïe... Plus doucement, morbleu!... Je ne sais ce que c'est, mais il me semble que j'ai dix mille aiguijles dans ma pantoufle.

BALTiiASAR. — Ne VOUS cxposez pas à l'air, monseigneur; cela serait dangereux.

LE VICE-ROI essayant de marcher. — Oh! vive

Dieu ! quelle douleur!... Jamais je ne pourrai mettre des souliers... ma foi!... Oh! corps du Christ!... Parbleu ! va-t'en au diable avec tes bas de soie et tes souliers... J'aimerais autant être mis à la torture. (On rassied.) Avance ce tabouret... Ouf! Je ne sais, mais je ne souffrais pas comme cela tout à l'heure.

KALTHASAR. — Que Votrc Altesse songe aux recommandations du docteur Pineda... Il dit que vous devez éviter le grand air... Et puis la cérémonie sera fatigante. Il faut rester longtemps debout...

LE VICE-ROI. — Oui, c'est la fatigue que je crains... car je ne suis pas malade... Même, je suis assez bien, maintenant... et je pourrais sortir si je voulais... Mais je ne veux pas me rendre malade pour le sot plaisir de tenir un cacique indien sur

les fonts de baptême... Baste ! Martinez, écris à l'Auditeur don Pedro de Hinoyosa qu'il tienne l'enfant... c'est-à-dire le cacique, à ma place... Voici les douze noms qu'il doit porter... Je lui souhaite bien du plaisir... Balthasar, ôte-moi ces habits de devant les yeux... je ne veux pas avoir de regrets. Sotte chose que la gloire de montrer des galons, des rubans et des broderies!... Qu'on m'envoie aussi Pineda, s"il n'est pas à ce baptême du diable... Donne-moi un cigare et du maté '. Allons, puisque je suis obligé de garder la chambre et que je n'ai rien à faire, je vais m'occuper des affaires de ce gouvernement... Balthasar, 'je n'y suis pour personne, personne absolument. (A Martinez.) As-tu fini,

voyons! (il lit la lettre que Martinez vient d'écrire.) Bon...

vive Dieu! tu oublies de mettre avec mes titres... chevalier de Saint Jacques... Parbleu! je le suis depuis six mois en Espagne et depuis trois jours au Pérou.

MARTINEZ. — Je demande pardon de ma négligence à Votre Altesse, (il ajoute ce titre à la lettre.

LE VICE-ROI. — Balthasar, envoie un écuyer avec cette lettre... Allons, Martinez, travaillons. Il y a bien des dépêches dans le portefeuille, n'est-ce pas?

MARTINEZ. — Oui, monscigncur, j'allais en entretenir Votre Altesse. Pour commencer par le plus pressé, voici une lettre du colonel Garci Vasquez, lequel annonce qu'il règne une grande fermentation dans la province de Ghuquisaca; que les Indiens font des assemblées fréquentes, et que, s'il

i. Boisson en usage dans le nouveau monde. C'est une sorte de thé.

ne reçoit pas de prompts secours avant un mois ils seront en pleine révolte.

LE VICE-ROI. — Martinez? mais il me semble que tu m'as déjà parlé de quelque chose de sembiajjle. Le colonel Garci Yasquez, et la province de... de... diables de noms indiens! Pourquoi tous les Indiens ne parlent-ils pas espagnol ?

MARTINEZ. — Chuquisaca, monseigneur. J'ai eu l'honneur de faire à ce sujet un rapport à Votre Altesse, il y a deux mois, la dernière fois qu'elle a éprouvé une attaque de goutte... je veux dire, la dernière fois qu'elle a été indisposée.

LE VICE-ROI. — Eh bien, qu'ai-je répondu?

MARTINEZ. — Vous avez dit que vous y songeriez.

LE VICE-ROI. — Ah! Eh bien!... Nous n'avons guère de troupes... A combien de lieues de Lima se trouve cette province de... tu sais bien?

MARTINEZ. — A près de trois cents lieues d'Espagne.

LE VICE-ROI. — Vraiment... je croyais que c'était bien plus près... Eh bien! le cas est difficile, et il ne faut pas prendre de résolutions à l'étourdie. — J'y songerai. — Quel autre papier tiens-tu là à ta rnain?

MARTINEZ. — C'est Une supplique de Francisco Huayna Tupac, soi-disant descendant de la main gauche de linca Huayna Capac, lequel demande à joindre à son nom le titre d'inca, à en porter les armes et à jouir des privilèges dont jouissent les autres incas.

LE VICE- ROI. — Et, est-ce qu'il n'y a rien pour accompagner cette demande?

MARTiNEz. — Pardonnez-moi, monseigneur.

Environ une aune et demie de satin de la Cliine sur laquelle est peinte la généalogie du postulant, depuis Manco Capac, Titu Capac, Lloque Yupanqui... des noms à faire dresser les cheveux sur la tète...

LE VICE-ROI. — Ce n'est pas là ce que je demande... Mais, quand on veut obtenir quelque chose de ce genre-là, on s'y prend d'une autre manière... Ce n'est pas une petite affaire que celle de vérifier une généalogie comme celle-là. C'est ordinairement l'affaire de mon secrétaire... et je ne suis pas fâché qu'il lire quelque profit de son travail... Après cela, si ce secrétaire est homme d'esprit... Tenez, informez-vous auprès de votre prédécesseur de ce que vous avez à faire.

MARTiNEz. — Je comprends. Cet inca est fort riche...

LE VICE-ROI. — Passons à une autre affaire. Pourquoi riez-vous?

MARTiNEz. — C'est unc plainte portée par la marquise d'Altamirano contre le perroquet de la senora Camila Perichole et la senora Perichole elle-même.

LE VICE-ROI. — Autre folie de cette méchante fille!

M ART IN Ez. — «Attendu que le perroquet susdit, à l'instigation de la défenderesse, toutes les fois que la marquise passe dans la grand'rue, l'appelle en des termes que la pudeur de la demanderesse lui défend de répéter, » elle conclut à ce que la senora Perichole soit étranglée... Non, je me trompe, à ce que « le perroquet soit étranglé et la senora, sa maîtresse, réprimandée et mulctée. »

LE VICE- ROI. — Que dit donc ce perroquet?

MARTiNEz. — Monseigneur, voici le fait. Il ne s'agit que d'une aimable espièglerie de la seilora Gamila. Le perroquet, quand la marquise passe, s'écrie : A combien l'aune de drap"! Or, comme la marquise, avant d'épouser le marquis, était fille d'un riche marchand de drap, elle est grièvement offensée de l'allusion.

LE VICE-ROI. — Cette fille là me brouillera avec toutes les dames de Lima.

MARTiNEZ. — Voici unc lettre de la comtesse de Montemayor qui se plaint d'une tentative de la seiïora Perichole pour la tourner en ridicule au théâtre, dans la saynète de la Vieille coquette.

LE VICE-ROI. — Encore!

MARTIN Ez. — Votre Altesse sait avec quelle perfection cette inimitable actrice saisit et rend tous les ridicules.

LE VICE-ROI. — Oui, mais elle passe les bornes et ne respecte rien. Je la tancerai vertement. Vive Dieu! je me suis intéressé toute ma vie à l'art dramatique, mais je n'entends pas qu'on se permette des personnalités injurieuses pour des femmes dont les familles pourraient me faire le plus grand tort à Madrid.

MARTiNEZ. — Voici la pétition d'un capitaine invalide...

LE VICE-ROI. C'en est assez. Je commence à me fatiguer. Nous lirons le reste une autre fois.

(Le Carrosse du Saint-Sacrement. — Théâtre de Clara Gazul).

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