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DISCUSSION AL' SENAT SUR LE SORT DES CONJURÉS

Cicéron s'était fait illusion sur le pouvoir de son éloquence. Dans une assemblée telle que le sénat, il fallait quelque chose de plus que des" phrases sonores pour entraîner des hommes habitués à cal-

culer froidement leurs intérêts. Déjà l'on ne craignait plus ni les sicaires de Lentulus, ni les bandits de Catilina, mais le chef du parti populaire avait fait comprendre la grandeur de la responsabilité que le sénat allait encourir. Cicéron avait répondu aux paroles de César, mais il n'avait pas osé descendre jusqu'au fond de sa pensée. Personne n'avait voulu poser la question véritable, et chacun ne la connaissait que trop bien. Pour le sénat, il s'agissait de conserver ou d'abdiquer le pouvoir. Voulaitil maintenir l'autorité qu'il avait reçue du dictateur, il fallait appliquer aux conjurés les lois cornéliennes, c'est-à-dire les punir de mort. Mais le moment oî^i la constitution de Sylla venait d'éprouver de si vives atteintes, où la faction populaire avait repris des forces et de l'audace, était-il bien choisi pour une sentence rigoureuse qui allait rappeler l'époque abhorrée des proscriptions? D'un autre côté, se contenter de l'exil ou de la détention des coupables, c'était avouer publiquement sa faiblesse, c'était déchirer la constitution cornélienne et s'abandonner pour l'avenir à la merci du parti démocratique. Quant à la perpétuité de la peine proposée par César, nul n'y croyait sérieusement, et des hommes qui, dans la même année, avaient vu Cinna, Marins et Sylla proscrits et persécuteurs tour à tour, connaissaient trop bien la valeur des décrets éternels dans un temps de révolutions.

La crainte allait faire passer la majorité à l'opinion de César, lorsqu'un nouvel orateur vint changer toute la face de la discussioji. C'était M. Porcins Caton, alors tribun du peuple désigné. Seul au

milieu de la corruption universelle, il rappelait les vertus romaines du premier âge de la république; son austérité, la rude franchise de son langage, lui avaient fait beaucoup d'ennemis, mais ceux même qu'il combattait le plus habituellement ne pouvaient lui refuser leur estime. Adversaire déclaré de toutes les innovations populaires, aussi entêté de ses préjugés oligarchiques que passionné pour la gloire et la prospérité de son pays, il n'était aimé ni du peuple ni du sénat, car la rigidité de ses principes n'admettait aucune de ces concessions, aucun de ces ménagements au prix desquels l'oligarchie se soutenait au pouvoir. Les mœurs de Caton étaient un reproche vivant aux mœurs de ses collègues, et lorsqu'il se levait pour prendre la parole, ils éprouvaient une espèce de terreur, car sa voix était comme le cri de leur conscience.

Jusqu'alors les orateurs qui avaient opiné pour la proposition de Silanus, ou pour mieux dire ceux qui avaient voté la mort des conjurés, ne s'étaient exprimés qu'avec une certaine réserve, se tenant pour ainsi dire sur la défensive. A l'exemple du consul, ils cherchaient à réduire le nombre des coupables comme pour se dissimuler à eux-mêmes la gravité des circonstances. Les dépositaires du pouvoir se justifiaient devant l'opposition. Caton comprit que le moment était venu de changer les rôles, ou plutôt, incapable de crainte lui-même, il vit le danger où il était et, suivant son usage, s'y précipita sans balancer. Il flétrit d'abord le cliangement de Silanus, qui se rétractait après avoir fait preuve un instant de courage, puis il attaqua corps

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à corps l'orateur qui, pour conserver sa popularité, compromettait le salut de la république. Il reprocha sévèrement à César son indulgence pour les hommes les plus criminels, et traita son feint respect pour les lois d'un calcul égoïste de politique; il demanda même si ce n'était point une preuve de sa connivence avec les conjurés. Déjà les rumeurs répandues par Catulus et Pison avaient eu dans Rome un long retentissement; les mœurs de César et son ambition immodérée prêtaient un texte facile à une accusation qui, on doit l'avouer, n'était pas dénuée de vraisemblance. César fut bientôt forcé de se défendre.

Le discours de Caton, tel qu'on le lit dans Salluste, n'est sans doute exactement rapporté ni pour le fond ni pour la forme. Placé entre son respect pour son bienfaiteur et son hypocrite admiration pour Caton, ce modèle des vertus antiques, qu'il oppose sans cesse aux vices de son temps, l'historien romain ne mériterait en cette occasion que peu de confiance, alors même qu'il ne serait pas contredit par le témoignage impartial de Plutarque. Salluste se tait sur les accusations et sur les dures personnalités que César eut à subir. Le discours qu'il met dans la bouche de son héros, bien que tronqué sans doute et dépouillé de sa rudesse originelle, demeure cependant encore un monument que l'histoire ne peut négliger, et il o ffre plus d'un passage où l'on croit reconnaître Caton.

« Pères conscrits, dit-il, vous discutez froidement » la peine due à ces hommes qui ont conspiré la » ruine de leur patrie, la mort de leurs pères; mais

)) le danger présent nous avertit de nous mettre en » défense contre eux, plutôt que de délibérer sur le » châtiment qu'ils méritent. Poursuivez les crimes )) ordinaires alors qu'ils sont consommés. Atten- » drez-vous que ces hommes soient maîtres de la » ville pour les juger? Ce ne sont point des accusés » que je vois ici, mais des ennemis dont il faut se » défaire. Oui, par tous les dieux, je vous appelle » aux armes, vous tous à qui vos palais, vos villas, » vos statues et vos tableaux ont toujours été plus » chers que la patrie. Si vous voulez conserver ces » objets de votre culte, si vous tenez à ce doux repos, » si nécessaire à vos voluptés, ré veillez- vous, il le » faut, et défendez la république. Il ne s'agit pas » des injures de vos alliés, c'est votre liberté qui » est en péril, c'est votre vie.

)) Souvent, pères conscrits, j'ai parlé dans cette » enceinte du luxe et de l'avarice de nos citoyens. » Ma franchise m'a fait beaucoup d'ennemis, car » moi qui ne me pardonnerais pas une pensée même )) contre les lois, vous savez que je ne pardonnais » pas aux méfaits de ce temps dépravé. Vous faisiez » peu de cas de mes paroles, mais la république » était forte, et sa force excusait votre insouciance. » Maintenant la question n'est plus de savoir si » nous aurons de bonnes ou de mauvaises mœurs, » si l'empire romain aura plus ou moins d'étendue )) ou de splendeur, il s'agit de savoir si ce que nous » possédons nous doit demeurer ou bien appar- )) tenir à l'ennemi.

» Et l'on me parle de pitié, de clémence! En » vérité il y a longtemps que nous avons oublié le

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» vrai sens des mots. Prodiguer le bien d'autrui, » aujourd'hui c'est libéralité ; audace dans le crime, f) c'est courage. Voilà où nous en sommes. Eli bien ! » puisque telles sont les mœurs du temps, que l'on j) soit libéral des richesses de nos alliés; que l'on » soit clément pour les voleurs du trésor public; » mais au moins ne laissons pas faire des libérantes » de notre sang, et pour épargner quelques scélé- » rats ne consentons point à la perte de tout ce qu'il » y a de gens de bien. C. César vient de disserter )) en bon orateur sur la vie et sur la mort; appa- » remment parce qu'il regarde comme faux tout ce » qu'on dit des enfers. Il ne croit pas qu'il y ait des » chemins différents au delà de cette vie pour les » bons et les méchants, et que ces derniers habitent » des lieux sombres, incultes, horribles, épouvan- » tables. Il veut que les biens de ces hommes soient » confisqués, et eux-mêmes, qu'on les garde en » prison dans des municipes, craignant sans doute a qu'à Piome, leurs complices ou bien la multitude ({ achetée ne les enlève de force, comme s'il y avait » à Rome seulement des traîtres et des scélérats, » comme si un coup de main audacieux n'était pas » plus praticable là où les moyens de défense sont » moindres. S'il redoute quelque danger de leur » part, son projet est illusoire; si au milieu de la » terreur générale lui seul est rassuré, c'est pour » moi et pour vous un motif de craindre davan- » tage. ))

Voilà une vive allusion à la complicité de César échappée à la prudence de Salluste ; nous retrouverons un trait semblable à la fin du même discours ;

mais une attaque directe convenait davantage au caractère de Caton, et il est probable qu'il s'exprima plus clairement encore.

(Idem.)

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