‹ Pages choisies de MériméeChapitre 94 sur 113 · HENRI lîEYLE (STENDHAL · texte numérisé non relu

HENRI lîEYLE (STENDHAL

J'ai connu Beyle vers 18'20; depuis cette époque jusqu'à sa mort, malgré la différence de nos âges, nos relations ont toujours été intimes et suivies. Peu d'hommes m'ont plu davantage; il n'y en a point dont Tamitié m'ait été plus précieuse. Sauf quelques préférences et quelques aversions littéraires, nous n'avions peut-être pas une idée en commun, et il y avait peu de sujets sur lesquels nous fussions d'accord. Nous passions notre temps à nous disputer l'un et l'autre de la meilleure foi du monde, chacun soupçonnant l'autre d'entêtement et de paradoxe; au demeurant bons amis, et toujours charmés de recomuiencer nos discussions. Quelque temps je lai soupçonné de viser à l'originalité. J'ai fini par le croire parfaitement sincère. Aujourd'hui, rappelant tous mes souvenirs, je suis persuadé que ses bizarreries étaient très naturelles, et ses paradoxes le résultat ordinaire de l'exagération où la contradiction entraîne insensiblement. Alceste est parfaitement naturel et de bonne foi lorsque, pressé d'exprimer quelques regre's d'avoir été si rigoureux pour les vers d'Oronte, il s'écrie « qu'un homme est pendable après les avoir faits ». Les boutades de

Beyle n'étaient, à mon avis, que l'expression exagérée d'une conviction profonde.

Je n'ai jamais su d'où lui venaient ses opinions sur un sujet où il avait le malheur de se trouver en opposition avec presque tout le monde. Ce que j'ai appris de sa première éducation se réduit à ce seul fait : que, fort jeune, il avait été confié aux soins d'un ecclésiastique vieux et morose, dont la discipline lui avait laissé une rancune qui ne s'effaça jamais. A la vérité, l'esprit de Beyle se révoltait contre toute contrainte et même contre toute autorité. On pouvait le séduire, et la chose était facile pourvu qu'on l'amusât; mais lui imposer une opinion était impossible, car quiconque prenait dans ses rapports avec lui l'apparence d'une supériorité le blessait au vif. Il racontait avec amertume, après quarante ans, qu'un jour, ayant déchiré en jouant un habit neuf, l'abbé chargé de son éducation le réprimanda vertement pour ce méfait devant ses camarades, et lui dit « qu'il était une honte pour la religion et pour sa famille ».

Voilà une de ces exagérations dont je parlais tout à l'heure. Nous riions quand Beyle nous racontait cette histoire; mais lui n'y voyait qu'une tyrannie cléricale et une horriljle injustice, où il n'y avait pas le mot pour rire, et il sentait aussi vivement qu'au premier jour la blessure faite à son jeune amourpropre.

« Nos parents et nos maîtres, disait-il, sont nos ennemis naturels quand nous entrons dans le monde. » C'était un de ses aphorismes. On pense bien que ce ne fut pas à ses précepteurs qu'il

emprunta ses croyances. Il citait souvent Helvétius avec grande admiration, et même il m'obligea de lire le livre de l'Esprit; mais jamais, à ma prière, il ne consentit à le relire. Je suppose qu'il y avait pris, entre autres opinions, celle de l'égalité des intelligences humaines. Du moins il ne pouvait se persuader que ce qui lui semblait faux pût paraître véritable à un autre. Il s'imaginait, et de très bonne fois, je pense, qu'au fond chacun partageait ses idées, mais qu'on tenait un autre langage par intérêt, par affectation, par mode ou par entêtement. Il était fort impie, matérialiste outrageux, ou, pour mieux dire, ennemi personnel de la Providence, peut-être par suite de raphorisiTi3 que je rapportais tout à l'heure. Il niait Dieu, et^ nonobstant, il lui en voulait comme à un maître. Jamais il n'a cru qu'un dévot fut sincère. Je pense que le long séjour qu'il avait fait en Italie n'avait pas peu contribué à donner à son esprit cette tournure irréligieuse et agressive qui se montre dans tous ses ouvrages, et qu'on lui a si vivement reprochée.

M. Sainte-Beuve, avec sa sagacité ordinaire, a signalé un des traits les plus frappants du caractère de Beyle : l'inquiétude d'être pris pour dupe et une constante préoccupation de se garantir de ce malheur. De là, cet endurcissement factice, cette analyse désespérante des mobiles bas de toutes les actions généreuses, cette résistance aux premiers mouvements du cœur, beaucoup plus affectée que réelle chez lui, à ce qu'il me semble. L'aversion et le mépris qu'il avait pour la fausse sensibilité le faisaient tomber souvent dans l'exagération contraire.

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au grand scandale de ceux qui, ne le connaissant pas intimement, prenaient à la lettre ce qu'il disait de lui-même. Non seulement il n'attacliait aucune importance à rectifier les interprétations plus ou moins malveillantes qu'on donnait à ses paroles ou à ses écrits, mais encore il trouvait un malin plaisir, de vanité, je pense, à passer aux yeux des gens pour un monstre d'immoralité. Il a dit, dans je ne sais laquelle de ses préfaces : « Je n'écris que pour une vingtaine de personnes que je n'ai jamais vues, mais qui me comprennent, j'espère... » Pour lui, il n'y avait dans le monde que deux espèces de gens : ceux avec qui il s'amusait, et ceux auprès desquels il s'ennuyait. Faire le moindre sacrifice, se donner la moindre peine pour se concilier l'estime ou l'affection des derniers, c'était s'exposer à des relations qui lui étaient insupportables. L'esprit indépendant, ou, si l'on veut, vagabond, de I^eyle se refusait à toute contrainte. Tout ce qui gênait sa liberté lui était odieux, et je ne sais pas trop s'il faisait une distinction bien nette entre un ennuyeux et un méchant homme. Sa curiosité constante de connaître tous les mystères du cœur humain l'attirait même parfois auprès des gens pour lesquels il avait peu d'estime. « Mais, disait-il, au moins avec eux il y a quelque chose à apprendre. » D'ailleurs, son esprit fier, loyal, incapable d'une bassesse, l'éloignait de pareille compagnie dès qu'il s'y rencontrait quelque avantage autre qu'une satisfaction de curiosité.

Ses jugements sur les hommes et les choses étaient dictés le plus souvent par le souvenir de l'ennui ou du plaisir qu'il en avait éprouvé. Il ne

pouvait endurer l'ennui et partageait l'avis de ces docteurs en médecine qui autorisèrent le duc de Lauraguais à poursuivre au criminel un ennuyeux pour tentative d'homicide. Il n'est sorte d'exagérations que sa mauvaise humeur ne lui suggérât contre les livres ou les gens qui avaient eu le malheur de le faire bâiller. Homme d'imagination et de premier mouvement, Beyle n'en avait pas moins de grandes prétentions à raisonner tout et à se conduire en tout selon les règles de la logique. Ce mot revenait souvent dans sa conversation, et ses amis se souviennent de l'emphase particulière qu'il mettait aie prononcer lentement, séparant les deux syllabes par une virgule : la lo, gique. C'était toujours la logique qui devait nous guider dans toutes nos actions; mais la sienne n'était pas celle de tout le monde, et l'on était parfois assez embarrassé pour deviner le fil de ses raisonnements. Je me souviens qu'un jour nous voulûmes faire ensemble un drame dont le héros, coupable d'un crime, avait des remords. « Pour se délivrer d'un remords, que dit la LO-GiQUE? » Il réfléchit un instant : — « Il faut fonder une école d'enseignement mutuel. » Notre drame en resta là.

Il disait qu'à son entrée dans la vie un homme devait avoir toute prête sa provision de maximes pour les accidents qui se présentent le plus ordinairement Une fois qu'on les a adoptées, il ne faut plus les discuter, il suffit d'examiner rapidement si le cas particulier, au sujet duquel on est perplexe, peut se résoudre par un des préceptes généraux qu'on a dans sa réserve. — Ne jamais pardonner un

mensonge. — Saisir aux cheveux la première occasion de duel à son début dans le monde. — Ne jamais se repentir d'une sottise faite ou dite, voilà quelques-unes de ses maximes...

Beyle aimait les réunions intimes et peu nombreuses. Dans un petit cercle, entouré d'amis ou de gens contre lesquels il n'avait pas de préventions, il s'abandonnait avec bonheur à toute la gaieté de son caractère. Il ne cherchait nullement à briller, seulement à s'amuser et à amuser les autres; « car, disait il, il faut payer son entrée ». Toujours en verve, il était parfois un peu fou, voire même inconvenant; mais il faisait rire, et il était impossible à la pruderie de garder son sérieux. La présence d'un ennuyeux ou d'un esprit malveillant le glaçait et le mettait promptement en fuite. Jamais il n'eut l'art de savoir s'ennuyer. Il disait que la vie est courte et que le temps perdu à bailler ne se retrouve plus. Il admirait beaucoup ce mot de M. de M... « que le mauvais goût mène au crime ».

La bonne foi était un des traits du caractère de Beyle. Personne n'était plus loyal ni d'un commerce plus sûr. Je n'ai jamais connu d'homme de lettres plus franc dans ses critiques ni qui reçût plus galamment celles de ses amis. Il aimait à communiquer ses manuscrits et demandait qu'on les annotât sévèrement. Quelque dures, quelque injustes même que fussent les observations, jamais il ne s'en fâchait. Une de ses maximes était que quiconque fait le métier de mettre du noir sur du blanc ne doit ni s'étonner ni s'olTenser lorsqu'on lui dit qu'il est une bête. Cette maxime, i! la pratiquait à

la lettre, et, de sa part, ce n'était pas indifférence réelle ni atïectée. Les critiques le préoccupaient beaucoup; il les discutait vivement, mais sans aigreur, et comme s'il se fût agi des ouvrages d'un auteur mort depuis plusieurs siècles.

Il avait pris l'habitude bizarre de s'entourer de mystère dans les acticJns les plus indifférentes, afin de dérouter la police, qu'il croyait probablement assez simple pour s'occuper des bavardages de salons. Jamais il n'écrivait une lettre sans la signe • d'un nom supposé : César Bombet, Cotonet, etc. ; il la datait d'Abeille au lieu de Civita-Vecchia et souvent la commençait par une telle phrase : « J'ai reçu vos soies grèges, et les ai emmagasinées en attendant leur embarquement. » Les notes qu'il prenait sans cesse étaient des espèces d'énigmes dont il était souvent lui-même hors d'état de deviner le sens quand elles remontaient à quelques jours.

Il ne craignait pas la mort, mais il n'aimait pas à en parler, la tenant pour une chose sale et vilaine plutôt que terrible. Il a eu celle qu'il désirait, celle que César avait souhaité : Repentinam inopina-

tamqne...

{Portraits historiques et littéraires.)

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