‹ Pages choisies de MériméeChapitre 96 sur 113 · ALEXANDRE POrCIIKINE · texte numérisé non relu

ALEXANDRE POrCIIKINE

... Le plus sceptique a ses moments de croyance superstitieuse, et sous quelque forme qu'il se présente, le merveilleux trouve toujours une fibre qui tressaille dans le cœur humain. Toutefois la première condition pour e.Kploiter notre crédulité, c'est

ECRIVAINS RUSSES. 28o

de croire. En lisant, le soir, dans mon lit, quelques liistoires de revenant, je frissonnerai au craquement d'une boiserie, pourvu que l'auteur se montre aussi crédule, aussi peureux que moi. Si dabord il se donne pour un esprit fort, adieu la terreur. Le tort de Pouclikine, en employant les superstitions populaires de son pays pour les machines de son poème, fut de les prendre du côté ridicule, et de donner à tout son récit une tournure ironique. Telle fut la manière de Hamilton. Ses contes de fées sont charmants sans doute, mais j'aime mieux ceux de Perrault. Ilemarquez encore que Hamilton s'égayait avec un fantastique usé par la mode, et dont peutêtre on ne pouvait plus faire un meilleur usage. Pouchkine, au contraire, avait découvert une mine inconnue, car alors le beau monde de Saint-Pétersbourg n'entendait rien aux antiquités slaves; mais, tout le premier, il en méconnut l'importance et n'y apporta que la curiosité un peu méprisante d'un voyageur européen qui aborde dans une île de sauvages. Pour traiter le merveilleux au xix" siècle, l'Arioste n'est pas, à mon avis, le guide qu'il faut prendre. C'est à lui pourtant que s'attacha Pouchkine. Quelques années auparavant, un homme de beaucoup d'esprit, Beckford, avait commis la même erreur. C'était l'homme de son temps qui savait le mieux l'arabe et qui avait étudié le plus à fond toutes les traditions de l'Orient. 11 a versé son immense savoir dans son roman de Vathek; mais au lieu de donner à son œuvre la forme grande et sérieuse dont elle était digne, il conte dans un style badin, pastiche très habile de Hamilton, les plus sombres et les plus

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terribles légendes qu'ait inventées l'imagination orientale. Pouchkine, dans Rousslan et Lioiidmila, est un épicurien incrédule qui ne sait pas garder son sérieux en débitant ses contes. Il ne nous montre ses géants qu'habillés en Croquemitaine, et dès qu'ils ne font plus peur, ils ont perdu presque tout leur mérite. Il conduit son héros par une nuit obscure au milieu de la steppe, devant un de ces tumulus antiques nommés koiirgânes, qu'a laissés dans les plaines de la Russie une nation inconnue. Tout à coup le cheval de Rousslan s'arrête, hérissant sa crinière. Je m'attends à une apparition, et déjà je commence à partager là terreur du coursier. Du sommet du tumulus sort la tête d'un géant endormi. Cela rappelle trop les pâtés de perdreaux montrant la tète hors de la croûte. Pour le réveiller, P>.ousslan lui porte la pointe de sa lance dans les narines; le géant éternue, la steppe tremble... mais c'en est fait du merveilleux. Qui a peur d'un géant qui éternue? Cette fantasmagorie ne vaut guère mieux que les tigres de carton que les Chinois plaçaient sur leurs forteresses pour empêcher nos gens de donner l'assaut.

Plus tard Pouclikine trouva le style qui convient aux récits merveilleux, et quelques-unes de ses ballades sont des modèles en ce genre; on s'aperçoit qu'il a étudié et surpris les procédés des conteurs populaires. A leur exemple, il devient crédule, il se fait enfant; mais il oblige son lecteur à se transformer avec lui. C'est dans les récits de ce.tte nature que j'admire surtout sa sobriété et l'art qu'il met à choisir les traits les plus frappants en négligeant

maint détail qui nuirait à l'illusion. En eiïet, un peu d'obscurité est toujours nécessaire dans une histoire do revenants. Remarquons encore qu'il y a dans toutes un trait qui frappe et qu'on n'oublie plus : trouver le trait qu'il faut, c'est là le problème à résoudre. Dans un certain château du nord de l'Angleterre, les hôtes qui vont gagner leurs chambres après minuit n'entrent pas plutôt dans un certain corridor, qu'ils entendent les pas de quelqu'un qui les suit, marchant avec des mules. On se retourne. Personne. Ces mules ne sont pas là pour rien; l'inventeur de l'histoire a bien senti que des hottes ou des souliers ne feraient pas le même effet. Tout gros mensonge a besoin d'un détail bien circonstancié, moyennant quoi il passe. C'est pourquoi notre maître Piabelais a laissé ce beau précepte : oc qu'il faut yaentir par nombreimpair. » Si le choix du détail est malheureux, il n'y a plus d'illusion. Un matelot racontait qu'il avait vu le fantôme de son capitaine, tué quelques jours auparavant : « Il sortait de la grande écoutille avec son chapeau à trois cornes... — Conte cela aux soldats, dit un de ses camarades. On voit bien souvent des fantômes, mais jamais en chapeaux à trois cornes. »

Le Prisonnier du Caucase, qui suivit d'assez près Rousslan et Lioudmila , marque un changement assez notable dans la manière de Pouchkine. Il abandonne les héros de l'antiquité et cherche ses sujets dans le monde où nous vivons. Pourtant il est encore tout plein d'idées romanesques et juvéniles, et ses caractères appartiennent plus à la convention qu'à la nature. On s'aperçoit en outre qu'il est brû-

lant de ferveur pour lord Byron, et il se jette sur ses traces avec l'étourderie d'un néophyte jurant hi verha magistri. Comme son maître, il a étudié la nature orientale; il a visité le Caucase, cette Algérie de la Russie, siège d'une guerre acharnée dont il n'était pas destiné à voir la fin. La fable du poème est des plus simples et ne se recommande pas par sa nouveauté. Un officier russe, prisonnier des Circassiens, est consolé dans sa captivité, puis délivré par une jeune fille Tchetchenge, qui, lui sachant un antre amour au cœur, se jette dans un torrent après l'avoir conduit aux premières vedettes des Cosaques. On sent des réminiscences du Giaou)', et du deuxième chant de Don Juan; réminiscences habilement déguisées d'ailleurs sous des couleurs nouvelles. Malheureusement ses personnages parlent et agissent trop comme des liéros de roman. La jeune Circassienne est la proche parente de Gulnare et de Haïdée, et c'est une belle personne qu'on ne voit guère que par les yeux de l'imagination lorsqu'on a vingt-cinq ans. Les descriptions de lieux, les aspects de la nature sont plus exactement peints, car l'auteur sait voir et choisir dans le spectacle qu'il a sous les yeux. Là encore se montrent le tact et la sobriété qui caractérisent Pouchkine. Tout jeune, il sait commander à son imagination, il se contient et se corrige. Ce n'est point Mazeppa lié sur le cheval sauvage, c'est un écuyer bien en selle, qui conduit sa monture là où il veut aller. Il me semble qu'aujourd'hui on méprise un peu trop le travail et qu'on n'estime que les génies primesautiers. Chez Pouchkine la verve ne fait pas défaut

assurément, mais elle est accompagnée d'un goût sévère et d'un désir de la perfection que le « travail de la lime » limie labor, ne rebute pas...

Je ne dirai rien de quelques poèmes, tels que les Frères handils, Mazeppa, le Cavalier de bronze, la Fontaine de BaJclitcIiisarai, ayant hâte d'arriver au plus important des ouvrages de Pouchkine, à celui qui seul pourrait donner une idée complète de son génie et en montrer les ditlérentes transformations. C'est Eugène Oniéghine. S'il s'agissait d'un tableau, je dirais qu'il a été commencé dans la seconde manière du maître, et aclievé dans la dernière, c'est-àdire à l'apogée de son talent. Les premiers chants sont une imitation, mais parfaitement russifiée, du Don Juan de lord Byron. Les derniers sont d'un caractère tout différent, et on dirait que le railleur, le sceptique impitoyable, a fait place à une âme tendre et passionnée. Après avoir longtemps cherché dans le cœur humain tous les vices, toutes les bassesses, pour les flageller et les bafouer, il s'aperçoit tout à coup qu'à côté de ces honteuses misères, il y a des traits sublimes. Il devient le poète du grand et du beau, dès qu'il l'a découvert.

Eugène Oniégliine est un joli garçon de Saint- Pétersbourg, atteint de tous les défauts de sa génération, mais ayant au fond du cœur quelque chose d'élevé et même une certaine dose de philosophie. Après avoir été quelque temps le roi de la mode, il prend en pitié ses faciles succès; le monde l'ennuie, et, blasé avant trente ans, il va vivre à la campagne, fort mal vu de ses voisins, qu'offense sa supériorité. Il en est un cependant qu'il distingue, c'est le jeune

Lenskoï, rapportant d'une université allemande un enthousiasme naïf et des aspirations sublimes. La philosophie de Schopenhauer n'était pas encore inventée.

Sa naïveté poétique divertit Oniégliine, qui l'aime tout en se plaisant à le taquiner. Lenskoï voit tout en beau, il aime tout, et se désespère que son ami ait une si triste expérience des hommes et des choses. (( L'allégresse du cœur s'augmente à la répandre. » Lenskoï, qui aime une demoiselle du voisinage, veut rendre Oniéghine témoin de son bonheur, et le conduit, presque malgré lui, dans la famille de sa fiancée, famille bien patriarcale, provinciale même. Mais il y a deux filles à marier. Tatiana, la sœur de la fiancée de Lenskoï, timide, réservée, n'osant dire un mot, est tout yeux et tout oreilles pour le froid compagnon de son futur beau-frère; il lui représente la perfection de ce comme il faut dont elle a entendu parler.

Tatiana est un volcan couvert de neige. Rien de plus gracieux que cette figure de jeune fille passionnée et candide, intelligente et crédule, fière et timide, vivant au milieu des rêves de son imagination. Mais pourquoi Oniéghine ne découvret-il pas d'abord le diamant sous la gangue qui le cache? Pourquoi? parce qu'il n'a jamais vécu que d'une vie factice, parce qu'il n'a vu que du strass artistement taillé. Il ne connaît que ces belles poupées, habillées par la meilleure marchande de modes, et montées dans une de ces écoles où comme le veut mistress Malaprop, on apprend aux demoiselles c( un peu d'innocence et d'artifice ». Après bien des

hésitations, bien des tourments, la passion l'emporte et Tatiana écrit à Oniéghine pour lui avouer son amour. « Elle lui écrivit en français, dit Pouchkine, car on ne peut écrire une lettre en russe. » C'est une épigramme à l'adresse d'un de ses critiques. La lettre de Tatiana est en excellent russe et des plus touchantes. Oniéghine est surpris. Il n'a pas la moindre envie de l'épouser... Il dit fort poliment à Tatiana qu'il n'est pas son fait, et après quelques lieux communs de morale paternelle, il se retire, fort satisfait de ce qu'il croit un trait de galant homme, après avoir mortellement blessé un pauvre cœur.

Cependant Lenskoï est un peu piqué que sa fiancée et sa famille n'aient pas été mieux appréciées par Oniéghine. Il y a entre eux un peu de contrainte et de froid; puis un mot piquant échappe, et on y répond. Grâce à des amis très chatouilleux sur le point d'honneur pour leurs amis, l'affaire est déclarée sérieuse; un duel a lieu, et Lenskoï est tué. Oniéghine doit quitter la Russie pour plusieurs années. Il y revient mûri par le chagrin et par l'étude, plus indulgent pour les autres, moins égoïste et plus sérieux. Dans une grande soirée, il distingue une jeune femme remarquable par sa beauté et plus encore par son grand air. C'est la lionne de Moscou, mais lionne respectée par la médisance. Au milieu de ses longs voyages, Oniéghine a perdu la mémoire de toutes les demoiselles qui promettaient de son temps, et il s'adresse à un vieux général, son parent, aimé et considéré de tout le monde. — « Quoil tu ne la connais pas? c'est

ma femme... Mais comment as-tu déjà oublié ta voisine de campagne, Tatiana? Viens, que je te présente. » Tatiana le reçoit sans embarras; elle n'est ni prude ni hardie, mais polie et gracieuse, affable même. Elle semble parfaitement à son aise, tandis qu'Oniéghine admire comment la petite provinciale s'est changée si vite en grande dame. Il commence à regretter sa froideur d'autrefois. Pas n'est besoin d'ajouter que bientôt il en est amoureux, et très sérieusement; mais à présent il a affaire à forte partie. Le général n'est pas jaloux, il est plein de confiance dans sa femme; mais celle-ci est prudente, et sa science du monde, nouvellement acquise, elle s'en sert pour éviter le danger, sans paraître le craindre ou même le soupçonner. A son tour, Oniéghine lui écrit; il lui envoie lettre sur lettre ; pas une n'obtient de réponse. Désespéré, il pénètre un jour dans l'appartement de Tatiana et la surprend tout en pleurs lisant les lettres qu'il lui a adressées. — « Vous savez mon secret, lui ditelle; je vous ai toujours aimé; mais je suis mariée. Adieu pour toujours. » Ainsi finit le poème.

J'ai remarqué l'imitation du Don Juan dans la première partie de l'ouvrage, publiée plusieurs années avant la seconde; elle cesse complètement dans la suite du poème. Tous les caractères sont d'une vérité merveilleuse. Rien n'est forcé, tout est simple, facile, mais revêtu du plus admirable coloris. Il n'appartient pas à un Français d'apprécier la versification de Pouchkine, mais il n'y a pas de PiUSse instruit qui ne sache par cœur presque tous les XQY&ù.' Eugène Oniéghine.

S'il fallait résumer en quelques mots le caractère des poèmes de Pouchkine, il faudrait noter la simplicité de la composition, la sobriété des détails, et surtout le tact exquis qui les fait choisir. Telle est aussi sa manière dans ses poésies lyriques, où il est peut-être le plus admirable. Bien qu'il soit impossible de traduire des vers et surtout des vers lyriques en vile prose, j'essayerai pourtant de donner un exemple de sa manière. Quelque imparfaite que soit ma traduction, elle permettra pourtant d'apprécier les traits saillants du génie de Pouchkine mieux que je ne pourrais le faire comprendre par une longue dissertation. Je commencerai par une pièce célèbre, VAnlehar. C'est le nom d'un arbre des Indes dont le suc est, dit-on, un poison mortel. Les Orientaux en content bien des merveilles; je ne sais si les botanistes le connaissent.

c( Dans un désert avare et stérile, sur un sol calciné par le soIeiL l'antchar, tel qu'une vedette menaçante, se dresse unique dans la création.

» La nature, dans ces plaines altérées, le planta au jour de sa colère, abreuvant de poison ses racines et la pâle verdure de ses rameaux.

» Le poison filtre à travers son écorce, en gouttes fondues par l'ardeur du midi; le soir, il se fige en gomme épaisse et transparente.

)) L'oiseau se détourne à son aspect, le tigre l'évite; un souffle de vent courbe son feuillage; le vent passe, il est empesté.

» Une ondée arrose un instant ses feuilles endormies, et de ses branches tombe une pluie mortelle sur le sol brûlant.

» Mais un homme a fait un signe, un liomme obéit ; on l'envoie à l'antchar, il part sans hésiter, et le lendemain il rapporte le poison '.

» Il rapporte la gomme mortelle, des rameaux et des feuilles fanées, et de son front pâle, la sueur découle en ruisseaux glacés.

» Il l'apporte, chancelle, tombe sur les nappes de la tente, et le misérable esclave expire aux pieds de son prince invincible.

» Et le prince, de ce poison, abreuve ses flèches obéissantes. Elles vont porter la destraction à ses voisins, sur la frontière. »

Le cadre est étroit, mais le tableau est achevé et, si je ne me trompe, la composition a sa grandeur.

Voici maintenant un fragment très court où Pouchkine décrit une scène horrible, sans insister sur ses détails repoussants, et de façon pourtant à laisser l'impression la plus poignante. La pièce est intitulée le Privilégié; je traduis ainsi le nom de Kromesnik, qui avait été donné aux gardes du tsar Ivan lY, ministres ordinaires de ses cruautés.

« Quelle nuit! Une âpre gelée *. Au ciel, pas un nuage. La voûte bleue semble une courtine brodée, étincelante d'étoiles innombrables. Dans les maisons, silence absolu. Les portes sont assurées par des barres et de lourds cadenas. Partout repose le peuple; tout s'est tu, jusqu'aux rumeurs et aux

1. Le latin seul peut donner une idée de la concision du russe : At vir virum — misit ad anichar superho vultu, — et ille obedienter viam inçjressus est, — et redîil mane cum veneno.

■2. Je n'ose dire, comme le russe, craquante.

bruits des artisans. A peine entend-on la garde du tsar qui fait la ronde, et aussi un lointain bruissement de chaînes.

» Et Moscou s'abandonne au sommeil, oubliant les soulears de l'effroi. La place, dans l'obscurité de la nuit, est encore pleine de la justice d'hier. Partout les traces d'une récente boucherie. Ici des corps hachés en pièces, là des poteaux, des fourches, des chaudières pleines de poix refroidie; plus loin des billots renversés. Des griffes de fer se hérissent sur des piliers. Ceci c'est un tas de cendres mêlé d'ossements; sur des pals aigus des cadavres noircissent à la gelée, raidis dans leurs dernières convulsions.

» Qui vient là? A qui ce cheval lancé à toute bride sur cette place effrayante? Qui peut siffler ainsi? quelle est cette voix colère qui s'élève au milieu de la nuit? C'est un hardi Privilégié. Il a hâte, il court à un rendez-vous d'amour, et le désir lui brûle le cœur.

» — Allons, mon fier cheval, mon fidèle coursier, vole comme la flèche! Plus vite, plus vite!

» Mais le cheval effrayé secoue sa crinière tressée et se piète. Dans l'ombre, parmi les poteaux, se balance un cadavre suspendu à une traverse de chêne. Le cavalier allait se lancer dessous, quand le cheval effarouché se cabre sous le fouet, ronfle et se rejette en arrière sur ses jarrets.

» — Qu'as-tu, mon bon cheval? De quoi as-tu peur? Ne sommes- nous pas allés là-bas fouler durement, dans une vengeance de terrible colère, les traîtres ennemis du tsar? Leur sang a teint tes

sabots d'acier. Ne les reconnais-lu pas à présent? Allons, mon brave coursier, en avant! vole!...

» Et le cheval, à bout de résistance, passe comme un ouragan sous le cadavre. »

Je terminerai par une pièce d'un tout autre caractère qui, de même que VAntchar, a eu le malheur d'être prise par la censure pour un dithyrambe révolutionnaire. Aujourd'hui l'une et l'autre sont imprimées dans toutes les éditions récentes de Pouchkine. Elle est intitulée le Prophète.

«Tourmenté d'une soif spirituelle, j'allais errant dans un sombre désert, et un séraphin à six ailes m'apparut à la croisée d'un sentier. De ses doigts légers comme un songe, il toucha mes prunelles; mes prunelles s'ouvrirent voyantes comme celles d'un aiglon effarouché; il toucha mes oreilles, elles sj remplirent de bruits et de rumeurs, et je compris l'architecture des cieux et le vol des anges audessus des monts, et la voix des essaims d'animaux marins sous les ondes, et le travail souterrain de la plante qui germe. Et l'ange, se penchant vers ma bouche, m'arracha ma langue pécheresse, la diseuse de frivolités et de mensonges, et entre mes lèvres glacées sa main sanglante mit le dard du sage serpent. D'un glaive il fendit ma poitrine et en arracha mon cœur palpitant, et dans ma poitrine en tr'ouverte il enfonça une braise ardente. Tel qu'un cadavre, j'étais gisant dans le désert, et la voix de Dieu m'appela : Lève-toi, prophète, vois, écoute, et parcourant et les mers et les terres, brûle par la Parole les cœurs des humains. »

[Portraits hutoriques et littéraires).

— IVAN TOURGTENEF.

Le nom de M. I. Tourguéiief est aujourd'hui populaire en France; chacun de ses ouvrages est attendu avec la même impatience et lu avec le même plaisir à Paris et à Saint-Pétersbourg. On le cite comme un des chefs de Técole réaliste. Que ce soit une critique ou un éloge, je crois qu'il n'appartient à aucune école; il suit ses propres inspirations. Comme tous les bons romanciers, il s'est attaché à l'étude du cœur humain, mine inépuisable, bien que depuis si longtemps exploitée. Observateur fin, exact, parfois jusqu'à la minutie, il compose ses personnages en peintre et en poète tout à la fois

Son premier ouvrage, les Souvenirs d'un Chasseur, suite de nouvelles ou plutôt de petites esquisses pleines d'originalité, a été pour nous comme une révélation des mœurs russes, et nous a donné tout d'abord la mesure du talent de leur auteur. Je ne crois pas exagérer en disant que ce livre a eu sa part d'influence et sa part considérable dans la grande mesure qui a illustré le règne d'Ale.xandre II, l'affranchissement des serfs. Ce n'est pas un plaidoyer véhément comme celui de Mrs Beecher Slowe en faveur des nègres, et le paysan russe de M. ïourguénef n'est pas un portrait de fantaisie comme l'oncle Torn. Le rnouJUc n'est pas flatté, et l'auteur nous le niontre avec ses mauvais instincts, aussi bien qu'avec les qualités qui le distinguent. Le paysan russe est un mélange singulier de bonhomie et de ruse, d'entêtement et d'obéissance, d'humilité

et de confiance en lui-même. La patience et la résignation sont ses principales vertus, le mensonge et la fourberie ses vices dominants, soit qu'il les tienne de la nature, soit que l'esclavage les lui ait donnés. De même que John Bull est la personnification du plébéien anglais, le paysan russe a son représentant imaginaire dans ses légendes nationales.

C'est un certain Élie de Mourom, grand mangeur, rude buveur, qui rappelle notre frère Jean des Entomeures, une sorte d'hercule bouffon. Malheur à qui fait lever le poing d'Élie de Mourom! Il y a encore ce proverbe en Piussie, que je n'ose traduire littéralement : « Le paysan ne vaut pas une claque, mais il mangera Dieu. » Ces gens si résignés sentent pourtant leur force, et quelquefois ils l'ont montrée. Ce sont les serfs qui donnèrent une couronne à l'aventurier qui prit le nom de Démétrius au commencement du xviP siècle; ce sont eux qui mirent l'empire en danger, sous le commandement de Stenka Razine, en 1670, et un siècle plus tard, sous celui de Pougatchef. Selon la tradition populaire, Stenka Razine n'est pas mort. Ce grand et féroce vengeur des esclaves opprimés s'est sauvé de prison, grâce au diable qui était son compère, et il vit au delà de la mer bleue. Pour un moujik, rien n'est plus loin que cette mer-là. En 1773, Stenka Piazine a reparu; cette fois, il se faisait appeler Pougatclief. On a prétendu que Pougatchef avait été roué vif; point, il est retourné à la mer bleue, où. il vit toujours, attendant que la masse des iniquités ait lassé la colère divine. Lorsqu'on en sera venu à ce point d'immoralité, qu'on mettra du suif au lieu

de cire dans les cierges d'églises, alors Stenka Razine s'incarnera une dernière fois et on en verra de belles! Voilà les légendes du moujik. Ce géant résigné, mais ayant la conscience de sa force, serat-il désarmé par l'émancipation? Nous l'espérons et tout porte à le croire.

Il fallait tout l'art et tout le tact qu'apporte M. Tourguénef dans ses compositions pour parler du servage en Ilussie sans embouclier la trompette révolutionnaire ni tomber dans des exagérations dont le résultat serait de dégoûter le lecteur au lieu de le convaincre. Après lui, une femme de beaucoup de talent, qui a pris le pseudonyme de Vovtcliko (le louveteau), a écrit quelques nouvelles sur des sujets du même genre, dans le dialecte de l'Ukraine. Je ne les connais que par une traduction russe qu'en a donnée M. Tourguénef. Les couleurs sont tellement sombres, que le tableau est repoussant. Il peut être vrai, je le crains, mais on aime à le croire faux, et il excite encore plus l'horreur que la pitié. En parlant de quelque situation terrible, on dit en Corse : « Si vuol la scaglia. » Cela demande la pierre à fusil. Tel est le sentiment qu'on éprouve en lisant la première nouvelle de ce recueil, la Fille du Cosaque. La manière de M. Tourguénef est bien différente. Sa modération, son impartialité, le soin qu'il a de celer ses propres convictions, comme un juge qui résume les débats, donnent à ses récits une puissance que la plus éloquente déclamation n'atteindra jamais. Empreints d'une poésie douce et triste, ils laissent une impression plus durable que l'indignation soulevée parles nouvelles de Vovtchko.

On sait que tous les peintres qui ont excellé à représenter la ligure humaine ont été de grands paysagistes, lorsqu'ils ont voulu l'être, et on ne s'étonnera pas de trouver chez M. Tourguénef, profond scrutateur du cœur humain, le talent d'observer et de décrire les sites et les effets de la nature. Toujours exact et simple, il s'élève souvent à la poésie, sans paraître la chercher, par la vivacité de ses impressions et l'art avec lequel il met en relief les traits caractéristiques de ses descriptions. Et ce n'est pas seulement la nature de son pays qu'il nous fait sentir et comprendre; en lisant sa nouvelle intitulée Apparitions, il est impossihle de ne pas admirer la variété et la vérité de ces paysages si différents. Quiconque, d'un site élevé, a contemplé la nuit la campagne de Piome, se rappellera ces flaques d'eau de toutes formes se dessinant en clair sur un fond d'herbes noires et réfléchissant un ciel lumineux. M. Tourguénef les compare aux fragments d'un miroir cassé dispersés sur un parquet. Assurément on pourrait trouver une comparaison plus noble, mais je doute qu'on pût offrir une image aussi exacte. Et dans la même nouvelle, cette nuit d'été à Saint-Pétersbourg, qu'il appelle un jour malade, n'est-ce pas un de ces traits qu'on n'oublie pas, parce qu'ils donnent une idée juste et vraie, exprimée de la manière la plus nette et la plus énergique? Au reste, toute cette brillante fantaisie des Apparitions n'est qu'une sorte de cadre pour une suite de paysages, tous variés et tous merveilleusement peints.

Il est impossible, je crois, de rendre en français "

le charme de ces descriptions à la fois si simples et si pittoresques, car la concision et la richesse de la langue russe défient les plus habiles traducteurs. Traduttore, traditore, disent avec raison les Italiens. Plus que personne, M. ïourguénef a eu lieu de se plaindre de ceux qui ont essayé de nous faire connaître ses ouvrages. Un d'eux, à qui d'ailleurs revient le mérite d'avoir le premier publié à Paris les Récits d\()i chasseur^ obligea l'auteur à réclamer contre maint contresens. Par exemple, M. Tourguénef crut devoir nous avertir qu'il ne nourrissait pas ses chiens avec des ortolans, comme son traducteur le donnait à entendre, ayant pris le mot russe qui signifie pâtée, pour le nom d'un oiseau inconnu en Russie et cher à tous les gourmands. Pourquoi, dira-t-on, M. Tourguénef, sachant si bien notre langue, ne revoit-il pas lui-même les épreuves de ses traducteurs? C'est bien ce qu'il fait, mais savez- Yous ce qui arrive? Il est mécontent d'une expression et demande un changement; il indique à la marge que l'on fasse attention. Il s'agit d'un mot familier, vulgaire, d'une injure qu'un des personnages du roman de Fumée adresse à son ancien camarade : Harpagon, limace!... Puis vient un mot russe qui me semble correspondre à perruque, qualification que dans ma jeunesse nous donnions volontiers à nos aines. A ce mot, traduit je ne sais comment, l'auteur avait ajouté A'. B. pour qu'on eût égard à son observation. Surquoi on a imprimé : Harpagon, lim,ace. Nota hcnef Un de mes amis, que la moindre faute d'impression mettait au supplice, se consolait cependant, des qu'il avait corrigé

à l'encre son propre exemplaire. Nous ne pouvons que conseiller à M. Tourguénef d'imiter cet exemple à l'occasion.

Je ne suis pas de ceux qui jugent du mérite d'un ouvrage par le nombre des volumes. Pour moi l'artiste qui a gravé certaines médailles grecques est l'égal de celui qui a sculpté un colosse; cependant il y a un préjugé, et jusqu'à un certain point je le partage, en faveur des œuvres de longue haleine. Comment ne pas tenir compte à un auteur des difficultés qu'entraîne un travail considérable, de son audace à l'entreprendre, de sa constance à l'exécuter? Si Homère avait composé sur des sujets différents vingt-quatre petits poèmes égaux chacun à un chant de ïlliade, serait-il toujours le prince des poètes? Pourtant on est en général très exigeant pour une composition de médiocre étendue, tandis qu"Horace permet de s'endormir un peu au milieu d'un long ouvrage. Au contraire, il faut que tous les vers d un sonnet soient excellents... A tout prendre, je crois que le danger d'un sujet trop resserré consiste dans le soin trop minutieux qu'on apporte toujours, peut-être fatalement, à un semblable travail. Involontairement on est entraîné à traiter maint détail de médiocre importance avec trop de recherche, et à racheter par la finesse de l'exécution le manque d'ampleur dans la donnée choisie. On risque alors de ne plus voir la nature que par ses petits côtés, et on manque le but de l'art, comme ces peintres qui, dans leurs tableaux, rendent les accessoires avec tant de perfection, que l'attention du spectateur s'y porte et néglige les figures principales.

J'essayais de montrer, il y a quelque temps ', comment la richesse admirable de la langue russe était un écueil pour les écrivains qui la manient, et cet écueil, M. Tourguénef ne l'a pas toujours évité. Parfois il se complaît trop dans des descriptions, très vraies sans doute, mais qui pourraient être abrégées, il aime et il excelle à noter des nuances délicates, et dans ce travail, dont je ne méconnais ni le mérite ni les difficultés, il s'expose à laisser s'alanguir une action intéressante. Des acteurs, et de très grands acteurs, ont souvent le défaut de s'occuper trop des mots de leur rôle et pas assez de son caractère général. On appelle cela marquer des intentions , je crois, et cela ne manque pas de plaire au public qui apprécie facilement le talent de l'acteur à varier les inflexions de sa voix. En marquant ainsi des intentions, je crains qu'on ne fausse celles de Tauteur et qu'on ne lui attribue des traits auxquels il n'avait pas pensé. Dans les imprécations de Camille, mademoiselle Rachel donnait un sens ironique au dernier hémistiche de ce vers :

Saper tes fondements encor mal assurés.

Elle le soulignait pour ainsi dire par un merveilleux changement d'intonation; mais Corneille l'eùtil approuvée? Quiconque a entendu des paroles arrachées par la passion, a pu remarquer qu'elles sortent rapidement et avec une violence qui ne permet guère les transitions délicates. Je conçois

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