‹ Pages choisies de NadaudChapitre 108 sur 146 · MA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

MA PHILOSOPHIE

Le premier pas dans la sagesse.

C'est l'amour d'un Dieu révélé ; C'est le mépris de la richesse ; On peut l'avoir, puisque je l'ai.

On trouve, aussi bien qu'en un livre, Ce dogme écrit au fond du cœur, Ce conseil donné par l'honneur, De bien penser et de bien vivre.

Mes amis, voilà Ma philosophie ; Heureux qui se fie A ces chansons-là !

— Eh ! quoi ! Philosophe ascétique, Quel oubli fais-tu de tes sens ? — Ah ! voici le moment critique :

Le corps a des besoins puissants.

Notre âme qui prie et qui pense.

Nous laisse encor quelques loisirs ; Sans excès il est des plaisirs, Et des libertés sans licence.

Mes amis, voilà Ma philosophie ; Heureux qui se fie A ces chansons-là !

Soyons toujours ce que nous sommes,

Frères par notre infirmité.

On peut, en méprisant les hommes,

Aimer encor l'humanité.

Semez, semez sans espérance

Les bienfaits qui font des ingrats :

La vertu ne me touche pas

Quand elle attend sa récompense.

Mes amis, voilà Ma philosophie ; Heureux qui se fie A ces chansons-là !

Surtout n'augmentez pas le nombre De nos politiques étroits ; Vivez en paix, restez à l'ombre :

Les devoirs sont avant les droits.

Bravez l'opinion fragile Et marchez d'un pas affermi :

Quand vous n'auriez qu'un seul ami, C'en est assez pour être utile.

Mes amis, voilà Ma philosophie : Heureux qui se fie A ces chansons-là !

J'en étais là de ma doctrine.

Lorsqu'une voix me dit tout bas :

« Est-ce là ta muse badine ?

Chante et ne nous sermonne pas ! »

Soit ! j'abandonne mon système ; Qu'un autre vous l'explique mieux ; Et, s'il n'est pas trop ennuyeux, Je le prends pour maître et je l'aime.

Mes amis, voilà Ma philosophie ; Heiu"eux qui se fie A ces chansons-là ! ^

I. Cette chanson est une sorte de synthèse non seulement de la « philosophie » du poète, mais de toutes ses tendances, comme le remarque très justement Mgr MasqueUer : <. Toute la bonhomie, toute la finesse, tout l'agréable caractère du bon chansonnier se trouvent dans ce morceau. » Il observe aussi que ce n'est pas là cette morale rudimentaire qu'on peut trouver d'ordinaire dans des chansons, mais que c'est presque celle de l'Évangile.

L'avis de Louis Veuillot n'était guère différent ; le grand écrivain catholique raconte

lui-même dans sa correspondance qu'étant au repos, aux Nouettes, chez la bonne Comtesse de Ségur, il prenait plaisir à entendre la Vicomtesse de Pitray, la fille de M^e de Ségur, «chanter tout Nadaud». Dans une lettre à sa Sœur, de décembre 1857, il écrit : « Nadaud vaut bien mieux que je ne pensais », et ce jugement porte, on ne saurait en douter, sur les qualités morales bien plus que sur le mérite littéraire du chansonnier.

JBeaucoup plus tard, vers 1889, embrassant l'ensemble de l'œuvre et de la carrière de Nadaud, Armand Silvestre se prononçait ainsi, à son tour, dans la. Revue de Paris et de Saint- Pétersbourg : « A ceux que ce siècle désabuse, nous recommandons tous ces vers aimables, d'une philosophie si douce, où respire une si franche honnêteté. L'esprit y est jeté à pleines mains mais on y trouve aussi l'émotion, une verve bien française où les larmes se mêlent au sourire comme passe un rayon de soleil dans les vapeurs matinales... Le talent que le cœur inspire ne vieillit pas. »

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