SCENE II
HENRI, entrant par la gauche.
S'il est ici-bas un aveu pénible à faire, c'est celui-ci : Je suis médecin et ma femme est malade, c'est-à-dire je suis boulanger et je n'ai pas de pain, je suis bottier et je m.anque
de chaussures. Oui, Hortense est souffrante, elle m'inquiète. Si elle n'était pas ma femme, je connaîtrais sa maladie et par conséquent je la guérirais : mais il suffit que je sois son mari pour que le diagnostic me fasse défaut et que le traitement m'échappe. Voilà un cas qui me surprend, un mal qui m'est complètement inconnu. J'ai éprouvé la vertu de tous mes globules sans obtenir le moindre soulagement. Pas un poison n'a réussi, ni la strichnine, ni la noix vomique, ni l'arsenic ; j'ai été jusqu'au salicylate, mon ennemi, sans le moindre succès. Je suis pourtant bien sûr de ma méthode. Quand j'ai affaire à des étrangers, je n'hésite jamais ; je les sauve ou je ne les sauve pas avec une assurance complète. Mais quand il s'agit de nous et des nôtres, c'est différent. Notre confiance en nous-mêmes nous abandonne, et le doute, l'affreux doute, vient nous envahir. Je suis bien seul ! Est-ce que je me serais trompé toute ma vie ? L'homéopathie seraitelle une chimère ? Alfred aurait-il raison ? Je me souviens qu'un jour, sur cette chaise, il m'a dit... Qui sait ?... Il paraissait bien certain de son affaire. Il a derrière lui l'expérience des siècles. Si j'allais le voir, causer avec lui, tranchons le mot, le consulter ? C'est un ami, il est discret. Dieu ! si mes confrères venaient à savoir... Apres tout je suis bien libre. Il s'agit du salut de m.a femme. Deux bougies éclairent mieux qu'une seule. Au diable les scrupules d'école ! Je vais chez Alfred !
ALFRED, entrant tout effaré par le fond. Personne ne peut nous entendre ?
HENRI
Non.
ALFRED
Mon ami, te souviens-tu de ce que tu m'as dit un jour, à cette même place, devant cette chaise ? T'en souviens-tu ?
Parfaitement ! tu me disais : « Si jamais... »
ALFRED
Non, c'est toi.
HENRI
Pardon, c'est toi.
ALFRED
Mais non, c'est toi qui me disais « Si jamais une maladie inconnue, un cas désespéré... »
HENRI
Eh bien ?
ALFRED
Eh bien ! je viens réclamer l'effet de ta promesse. Oui, mon ami, ma femme...
HENRI
Ta femme aussi ?
ALFRED
Ma pauvre femme est sérieusement atteinte : un mal que j'ignore, un cas nouveau... très curieux, d'ailleurs. Je ne puis t'expliquer une maladie que je ne m'explique pas moi-même. J'ai essayé tous les remèdes, épuisé les ressources de la médecine. Rien, rien ! Je me sens découragé. L'homme, fût-il médecin, n'est pas infaillible. J'en suis venu à douter de la science, à me demander si toute ma vie passée n'a pas été une erreur. Alors, je me suis rappelé notre entretien, notre amitié, ta confiance dans la certitude de ta méthode.
Moi qui justement voulais...
ALFRED
Je me suis dit : Henri ne me trahira pas. Il ne voudra pas abuser de la haute opinion que j'ai de son talent, du mépris que je fais du mien. Tu trouveras que je m'humilie, mais il y va du salut de ma pauvre femme !
HENRI
C'est que précisément...
ALFRED
Ton système que je ne veux pas juger en ce moment trouvera peut-être des ressources que notre école ignore. Nous n'avons pas fait un pas depuis Hippocrate, et notre sapience n'est peut-être que de la routine. Viens voir ma femme ; soigne-la, guéris-la. C'est moi qui t'en prie.
HENRI
Un seul mot ! Le service que tu me demandes, je le réclame de toi. Ma femme aussi est malade.
ALFRED
Ta femme ! quelle maladie ?
HENRI
Je n'en sais rien.
ALFRED
Je la guéris.
HENRI
Que le ciel t'entende !
Charge-toi de ma femme, je réponds de la tienne.
HENRI, montrant la gauche.
Entre donc ici, je cours chez toi.
ALFRED, entrant à gauche.
Au revoir et bonne chance !
HENRI, sortant par le fond.
A bientôt et bon espoir !