LE LIVRE FAVORI
Le livre de choix ou d'étude Qu'on repasse par habitude Et les yeux fermés à demi, Celui qui semble de lui-même Se rouvrir aux pages qu'on aime.
Ce livre-là, c'est un ami.
Un ami qui vous fait visite Et qui, venant sans qu'on l'invite, Jamais ne se montre importun.
On le déguste feuille à feuille.
Ainsi qu'un fruit mûr on le cueille, On le hume comme un parfum.
Il n'exige pas qu'on l'admire ; Il vous instruit sans vous le dire, Professeur indulgent et doux.
On sent l'écrivain dans le livre ; Il semble tout exprès revivre Pour venir causer avec vous.
Il charme bien plus qu'il n'étonne Son orgueil n'offense personne.
Il vous maintient à sa hauteur.
On finit le vers qu'il commence ; S'il ne l'avait écrit d'avance.
On croirait en être l'auteur.
D'autres veulent un grand théâtre Il leur faut la foule idolâtre Et les chaudes ovations.
Ils cherchent les routes nouvelles. Et vous emportent sur leurs ailes Vers les hautaines régions.
On veut les suivre dans l'espace Le souffle manque, l'œil se lasse.
On retombe tout haletant.
On rentre au logis habitable.
Et l'on retrouve sur sa table Le livre ami qui vous attend.
Nous ne vivons pas sur des cimes Craignons les poètes sublimes Gonflés de leurs propres efforts.
Ceux qui conviennent à nos âges, Ce sont les simples et les sages, Et non les puissants et les forts.
Pour moi, si l'on veut le connaître, Celui que j'ai choisi pour maître, C'est l'homme élégant et poli Qui fuyait les cités malsaines, Et qui m'invite avec Mécènes Dans sa villa de Tivoli.
Je conviendrai pour être juste Qu'il flattait un peu trop Auguste, Et que trop large était son cœur ; Mais il est maître en l'art de vivre, Et sa bonne humeur vous enivre Ainsi qu'une vieille liqueur ^.
I. Cette chanson qui fait plus d'une révélation sur les penchants littéraires de l'auteur, sur son admiration pour l'Antiquité, et même sur sa vocation poétique fut justement choisie par Nadaud pour être introduite, en même temps que l'Alcyon, dans son éloge de Clémence Isaure, prononcé à l'Académie des Jeux Floraux de Toulouse, le 3 mai 1883. Le discours de réception fut donné en vers par le Comte Femand de Rességuier, Secrétaire perpétuel ; au chansonnier qui devenait « maître es jeux », ce très distingué gentilhomme adressait, dans sa conclusion, ces allusions où l'on trouve bien plus que de la simple courtoisie :
Nadaud ! Idéal que personne Ne peut atteindre, c'est certain.
Tu ressembles à Carcassonne, Qui m'apparaît dans le lointain...
Voilà pourquoi, gentil poète, Clémence Isaure en sa maison Réclame aujourd'hui ta musette Et te demande ta chanson.
Toulouse à ce prix te pardonne D'avoir parlé d'un ton léger Des Gascons et de la Garonne.
Elle aurait bien pu se venger !
Mais Toulouse n'a pas voulu,
Lanturlu !
Elle s'y connaît, la Gasconne :
En faisant de toi son élu.
Elle reçoit ; c'est toi qui donne.