LA MORT
Holà ! jeune homme, es-tu prêt à me suivre ?
— Qui donc es-tu ? — Je suis la mort.
— La mort ? Pitié ! Laisse-moi vivre Et diffère l'arrêt du sort.
Sois indulgente à ma jeunesse :
Que pour moi le printemps renaisse!...
— Soit, j'y consens; mais songes-y, Je reviendrai bientôt ici.
Ça, maintenant, es-tu prêt à me suivre ?
— Encore ta voix que j'entends!
Pitié, pitié ! laisse-moi vivre.
Accorde-moi quelques instants.
J'allais toucher à la richesse, Laisse-moi goûter son ivresse...
— Soit, j'y consens ; mais songes-y, Je reviendrai bientôt ici.
Ça, l'homme riche, es-tu prêt à me suivre ?
— Ah ! que le temps est rigoureux !
Pitié, pitié ! laisse-moi vivre,
La vie est si douce aux heureux !
J'ai la puissance et j'ai la gloire ; A cette coupe je veux boire !...
— Soit j'y consens ; mais songes-y, Te reviendrai bientôt ici.
I . On a dit que Nadaud était souvent « du La Fontaine mis en couplets » ; cette appréciation peut se justifier avec des exemples comme celui-ci. Mgr Masquelier, qui établit plus d'un rapport entre le Bonhomme de l'époque de Louis XIV et le Bonhomme du XIXe siècle, fait cette observation à propos de la chanson la Bouche et l'Oreille : « C'est d'un tout autre genre que La Fontaine, mais n'est-ce pas du La Fontaine tout de même ? » Réflexion d'autant plus juste que, si elle fait sa part à l'esprit classique du chansonnier, elle laisse supposer chez lui des qualités que d'ailleurs posséda pleinement le fabuliste, à savoir une légitime indépendance littéraire et une réelle originalité de pensée.
Holà, vieillard, es-tu prêt à me suivre ?
— O mort, attends encore un peu.
Pitié, pitié ! laisse-moi vivre :
Rien que le temps de prier Dieu.
Le jour, l'heure que je réclame, C'est pour le salut de mon âme...
— Non, il est trop tard, me voici i Je ne reviendrai plus ici.