CARCASSONNE
« Je me fais vieux, j'ai soixante ans.
J'ai travaillé toute ma vie.
Sans avoir, durant tout ce temps.
Pu satisfaire mon envie.
Je vois bien qu'il n'est ici-bas
De bonheur complet pour personne.
Mon vœu ne s'accomplira pas :
Je n'ai jamais vu Carcassonne !
« On voit la ville de là-haut, Derrière les montagnes bleues ; Mais, pour y parvenir, il faut.
Il faut faire cinq grandes lieues ; En faire autant pour revenir ; Ah ! si la vendange était bonne !
Le raisin ne veut pas jaunir :
Je ne verrai pas Carcassonne !
« On dit qu'on y voit tous les jours. Ni plus ni moins que les dimanches Des gens s'en aller sur le cours, En habits neufs, en robes blanches.
On dit qu'on y voit des châteaux Grands comme ceux de Babylone, Un évêque et deux généraux !
Je ne connais pas Carcassonne !
« Le vicaire a cent fois raison :
C'est des imprudents que nous sommes,
Il disait dans son oraison
Que l'ambition perd les hommes.
Si je pouvais trouver pourtant
Deux jours sur la fin de l'autonme...
Mon Dieu ! que je mourrais content
Après avoir vu Carcassonne !
« Mon Dieu ! mon Dieu ! pardonnez-moi
Si ma prière vous offense ;
On voit toujours plus haut que soi
En vieillesse comme en enfance.
Ma femme, avec mon fils Aignan,
A voyagé jusqu'à Narbonne ;
Mon filleul a vu Perpignan,
Et je n'ai pas vu Carcassonne. »
Ainsi chantait près de Limoux
Un paysan courbé par l'âge.
Je lui dis : « Ami, levez- vous ;
Nous allons faire le voyage. »
Nous partîmes le lendemain ;
Mais que le bon Dieu lui pardonne !
Il mourut à moitié chemin :
Il n'a jamais vu Carcassonne ! ^.
I. S'il est vrai que chacune des chansons de Nadaud donnerait matière à un « historique » digne d'intérêt, Carcassonne, plus que beaucoup d'autres, entraînerait quantité de détails à conserver. On ne peut donner place ici qu'à ceux que l'auteur a cru bon de consigner dans ses Commentaires inédits.
<( Cette chanson qui date de Saint-Denis, juin 1856, dit-il, ne fut publiée que longtemps après. Je fis en 1862 un traité avec le journal l'Illustration pour publier une chanson par mois avec un dessin de Gustave Doré. La première chanson que je désirais mettre dans ce recueil était Carcassonne. Je la portai à mon éditeur, le directeur du Ménestrel qui la lut, n'y comprit rien et me dit : « Essayons ; nous allons dîner demain chez M. Alb. Billaud (syndic des agents de change) à Groslay. Apportez votre chanson. Vous la chanterez et nous jugerons de l'effet. L'essai fut tenté, mais sans succès, car en revenant, mon éditeur me dit : « C'est un four, il ne faut pas commencer par là notre publication. Le dernier couplet n'est pas acceptable, il faut le changer. »
Je rentrai chez moi, et le lendemain, je portai quatre variantes aux quatre derniers vers du dernier complet. Les voici :
Il répondit : « ma femme, hélas !
Naquit non loin de la Garonne,
Quand je veux, elle ne veut pas :
Je n'irai pas à Carcassonne.
autre
J'allais le voir le lendemain, Mais il me dit : « le ciel moutonne.
Si vous revenez l'an prochain Nous partirons pour Carcassonne.
autre :
Nous étions à moitié chemin Quand il me dit : « Le ciel moutonne. Il pourrait bien pleuvoir demain :
Je n'irai pas à Carcassonne.
autre :
Il répondit : ce cadeau-là.
Va nous coûter, Dieu me pardonne !
Une pistole ; oSrez-moi la Je n'irai pas à Carcassonne.
A chacune de ces variantes, l'éditeur disait : « A la bonne heure, toutes meilleures les unes que les autres ! > Je lui répondis alors : « Vous voyez que je n'y ai pas apporté de