SUR LA PARESSE
Puis, un mal dangereux qui touclie à tous les crimes
La sourde ambition de ces tristes maximes
Qui ne sont même pas de vieilles vérités,
Et qu*on vient nous donner comme des nouveautés,
Vieux galons de Rousseau, défroque de Voltaire,
Carmagnole en haillons volée à Robespierre,
Charmante garde-robe où sont emmaillottés
Du peuple souverain les courtisans crottés;
Puis enfin, tout au bas, la dernière de toutes,
La fièvre de ces fous qui s*en vont par les routes
Arracher la charrue aux mains du laboureur,
Dans Tatelier désert corrompre le malheur,
Au nom d'un Dieu de paix qui nous prescrit Taumône
Traîner au carrefour le pauvre qui frissonne,
D'un fer rouillé de sang armer sa maigre main,
Et se sauver dans l'ombre, en poussant l'assassin.
Qu'aurait dit à cela ce grand tratneur d'épée.
Ce flâneur c qui prenait les vers à la pipée »?
Si dans ce gouffre obscur son regard eût plongé,
Sous quel étrange aspect l'eût-il envisagé?
Quelle affreuse tristesse ou quel rire homérique
Eût ouvert ou serré ce cœur mélancolique?
Se fût-il contenté de nous prendre en pitié,
De consoler sa vie avec quelque amitié
Et de laisser la foule étourdir ses oreilles,
Comme un berger qui dort au milieu des abeilles?
Ou bien, le cœur ému d'un mépris généreux,
Aurait-il là-dessus versé, comme un vin vieux.
Ses hardis hiatus, flot jailli du Parnasse,
Où Despréaux mêla sa tisane à la glace?
Certes, s'il eût parlé, ses robustes gros mots
Auraient de pied en cap. ébouriffé les sots :
Qu'il se fût abattu sur une telle proie.
L'ombre de Juvénal en eût frémi de joie,
Et sur ce noir torrent qui mène tout à rien
Quelques mots flotteraient, dits pour les gens de bien.
Franchise du vieux temps, muse de la patrie,
Où sont ta verte allure et ta sauvagerie?
byGoogk
Gomme ils tressailleraient, les paternels tombeaux, Si ta voix douce et rude en frappait les échos 1 Gomme elles tomberaient, nos gloires mendiées, De patois étrangers nos muses barbouillées, Devant toi qui puisas ton immortalité Dans ta beauté féconde et dans ta liberté!
Avec quelle rougeur et quel piteux visage Notre bégueulerie entendrait ton langage, Toi qu*un juron gaulois n'a jamais fait bouder, Et qui, ne craignant rien, ne sais rien marchander) ^uel régiment de fous, que de marionnettes, Quel troupeau de mulets dandinant leurs sonnettes, Quelle procession de pantins désolés, Passeraient devant nous, par ta voix appelés! Et quel plaisir de voir, sans masques ni lisières, A travers le chaos de nos folles misères, Courir en souriant tes beaux vers ingénus, Tantôt légers, tantôt boiteux, toujours pieds nus! Gaîté, génie heureux, qui fus jadis le nôtre, Rire dont on riait d'un bout du monde à l'autre. Esprit de nos aïeux, qui te réjouissais Dans l'éternel bon sens, lequel est né français, Fleurs de notre pays qu'êtes- vous devenues?
L'aigle s'est-il lassé de planer dans les nues, Et de tenir toujours son regard arrêté Sur l'astre tout-puissant d'où jaillit la clarté?
Voilà donc, l'autre soir, quelle était ma pensée,
Et plus je m'y tenais la cervelle enfoncée.
Moins je m'imaginais que le vieux Mathurin
Eût montré, de ce temps, ni gaîté ni chagrin.
Il eût trouvé ce siècle indigne de satire.
Trop vain pour en pleurer, trop triste pour en rire.
Et, quel qu'en fût son rêve, il l'eût voulu garder.
îl n'est que trop facile, à qui sait regarder.
De comprendre pourquoi tout est malade en France.
Le mal des gens d'esprit, c'est leur indifférence,
Gelui des gens de cœur, leur inutilité.
SUR LA PARESSB 91
Mais à quoi bon venir prêcher la vérité, Et devant des badauds étaler sa faconde, Pour répéter en vers ce que dit tout le monde? Sur notre état présent qui s'abuse aujourd'hui 7 Gomme dit Figaro : « Qui trompe-t-on ici? »
D'ailleurs, est-ce un plaisir d'exprimer sa pensée? L'hirondelle s'envole, un goujat l'a blessée; Elle tombe, palpite et meurt, et le passant Aperçoit par hasard son pied taché de sang.
Hélas! pensée écrite, hirondelle envolée t Dieu sait par quel chemin elle s'en est allée! Et quelle main la tue au sortir de son nid !
Non, j'en suis convaincu, Mathurin n'eût rien dit
Décembre 184l«
byGoogk