‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 71 sur 82 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

An palais des Soderini.

MARIE SODERINI, CATHERINE, LORENZO, a««!s.

Marie. Sais-tu le r6ve que j'ai eu cette nuit, mon enfant?

LoRENZO. Quel rêve?

Marie. Ce n'était point un rôve, car je ne dormais pas. J'étais seule dans cette grande salle; ma lampe était loin de moi, sur cette table auprès de la fenêtre. Je songeais aux jours où j'étais heureuse, aux jours de ton enfance, mon Lorenzîno. Je regardais cette nuit obscure, et je me disais : il ne rentrera qu'au jour, lui qui passait autrefois les nuits à travailler. Mes yeux se remplissaient de larmes, et je secouais la tête, en les sentant couler. J'ai entendu tout d'un coup marcher lentement dans la galerie ; je me suis retournée, un homme vêtu > de noir venait à moi, un livre sous le bras : c'était toi, Renzo : c Comme tu reviens de bonne heure I » me suis-je écriée. Mais le spectre

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8*est assis auprès de la lampe sans me répondre; il a ouvert son livre et j'ai reconnu mon Lorenadno d'autrefois.

LoRENZO. Vous Favez vuî

Maris. Comme je te vois.

LoRENZp. Quand s'en est-il allé?

Marie. Quand tu as tiré la cloche ce matin en rentrant.

LoRXNZO. Mon spectre à moi I Et il s'en est allé quand je suis rentré?

Marie. Il s'est levé d'un air mélancolique, et s'est effacé comme une vapeur du matin.

LORENZO. Catherine, Catherine, lis-moi l'histoire de Brutus.

Catherine. Qu'avez-vous? vous tremblez de la tète aux pieds.

Lorenzo. Ma mère, asseyez-vous ce soir à la place où vous étiez cette nuit, et si mon spectre revient, diteslui qu'il verra bientôt quelque chose qui l'étonnera.

(On frappe.)

Catherine. C'est mon oncle Bindo et Baptista Ven-

turî. (Bindo et Ventnri entrent.)

BiNDO, bas à Marie. Je viens tenter un dernier effort. Marie. Nous vous laissons; puissiez-vous réussir.

(Elle sort avec Catherine.)

Bindo. Lorenzo, pourquoi ne démens-tu pasl'histoire scandaleuse qui court sur ton compte?

Lorenzo. Quelle histoire?

Bindo. On dit que tu t'es évanoui à la vue d'une épée.

Lorenzo. Le croyez-vous, mon oncle?

Bindo. Je t'ai vu faire des armes à Rome, mais cela ne m'étonnerait pas que tu devinsses plus vil qu'un chien, au métier que tu fais ici.

Lorenzo. L'histoire est vraie : je me suis évanoui. Bonjour, Yenturi. A quel taux soofl vos marchandises? comment va le commerce?

Yenturi. Seigneur, je suis à la tète d'une fabrique

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de soie; mais c*est me faire une injure que de m'appe- 1er marchand.

LoRENZO. C*est vrai. Je voulais dire seulement que TOUS aviez contracté au collège l'habitude innocente de vendre de la soie.

BiNDO. J*aî confié au seigneur Venturi les projets qui occupent en ce moment tant de familles à Florence. C'est un digne ami de la liberté, et j'entends, Lorenzo, qae vous le traitiez comme tel. Le temps de plaisanter est passé. Vous nous avez dit quelquefois que cette confiance extrême que le duc vous témoigne n'était qu'un piège de votre part. Cela est-il vrai ou faux? Êtes-vous des nôtres, ou n'en ôtes-vous pas? voilà ce qu'il nous faut savoir. Toutes les grandes familles voient bien que le despotisme des Médicis n'est ni juste ni tolérable. De quel droit laisserions-nous s*élever paisiblement cette maison orgueilleuse sur les ruines de nos privilèges? La capitulation n'est point observée. La puissance de l'Allemagne se fait sentir de jour en jour d'une manière absolue. Il est temps d'en finir et de rassembler les patriotes. Répondez-vous à cet appel?

LoRXNZO. Qu'en dites-vous, seigneur Venturi? Parlez, parlez, voilà mon oncle qui reprend haleine; saisissez cette occasion, si vous aimez votre pays.

Venturi. Seigneur, je pense de même, et n'ai pas un mot à ajouter.

LoRENZO. Pas un mot? pas un beau petit mot bien sonore? Vous ne connaissez pas la véritable éloquence. On tourùe une grande période autour d'un beau petit mot, pas trop court ni trop long, et rond comme une toupie, on rejette son bras gauche en arrière de manière à faire faire à son manteau des plis pleins d'une dignité tempérée par la grâce; on lâche sa période qui se déroule comme une corde ronflante, et la petite toupie s'échappe avec un murmure délicieux. On pourrait presque la ramasser dans le creux de la main, comme les enfants des rues.

BiNDO. Tu 68 un insolent : réponds ou sors d*ici.

LORENZO. Je suis des vôtres, mon oncle. Ne voyezvous pas à ma coiffure que je suis républicain dans Tâme? Regardez comme ma barbe est coupée. N'en doutez pas un seul instant; Famour de la patrie respire dans mes vêtements les plus cachés. (On aonno à îa

porte d'entre ; la cour se remplit de pages, et de cheTaiz.) Un Page, entrant. Le duc ! (Entre Alexandre.)

LoRENZo. Quel excès de faveur, mon prince 1 vous daignez visiter un pauvre serviteur en personne?

Le Duc. Quels sont ces hommes-là 7 J*ai à te parler.

LoRENZO. J*ai rhonneur de présenter à Votre Altesse mon oncle Bindo Altoviti, qui regrette qu*un long séjour à Naples ne lui ait pas permis de se jeter plus tôt à vos pieds. Cet autre seigneur est Fillustre Baptista Venturi, qui fabrique, il est vrai, de la soie, mais qui n*en vend point. Que la présence inattendue d'un si grand prinpe dans cette humble maison ne vous trouble pas, mon cher oncle, ni vous non plus, digne Venturi. Ce que vous demandez vous sera accordé, ou vous serez en droit de dire que mes supplications n*ont aucun crédit auprès de mon gracieux souverain.

Le Duc. Que demandez-vous, Bindo?

BiNDO. Altesse, je suis désolé que mon neveu...

LoRENZo. Le titre d'ambassadeur à Rome n'appartient à personne en ce moment. Mon oncle se flattait de l'obtenir de vos bontés. Il n'est pas dans Florence un seul homme qui puisse soutenir la comparaison avec lui, dès qu'il s'agit du dévouement et du respect qu'on doit aux Médicis.

Le Duc. En vérité, Renzino? £h bien! mon cher Bindo, voilà qui est dit. Viens demain matin au palais.

Bindo. Altesse, je suis confondu. Gomment recon* naître...

LoRENZO. Le seigneur Venturi, bien qu'il ne vende point de soie, demande un privilège pour ses fabriques

Le Duc. Quel privilège?

LoRENZo. Vos armoiries sur la porte, avec le brevet.

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Accordez-le-lui, monseigneur, si vous aimez ceux qui vous aiment.

Le Duc. Voilà qui est bon. Est-ce fini? Allez, messieurs; la paix soit avec vous.

Ybntdri. Altessel... vous me comblez de joie... je ne puis exprimer...

Le Duc, à sm gardas. Qu*on laisse passer ces deux personnes.

BiNDO, Mrtant, Ui à Ventnri. C'est un tour infâme.

Ventdm, dem«mo. Qu'est-ce que vous ferez?

BiNDO, de m«me. Que diable veux-tu que je fasse? Je suis nommé.

ViNTDRi, àB mèmb. Gela est terrible t (Ut Mrtrai.)

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