‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 12 sur 68 · L'Histoire de la littérature anglaise · texte numérisé non relu

L'Histoire de la littérature anglaise

que j'avais de lui rendre toute justice, je sentais mon insuffisance pour en juger pertinemment et en pleine connaissance de cause, pour l'explorer et l'embrasser, comme il le faudrait, dans ses différentes parties. J'en dirai pourtant, après bien des sondes fréquentes et réitérées, ce que j'en ai rapporté de plus certain et de plus probable. C'est, tout compte fait, un grand livre, et qui, ne dût-il atteindre qu'un quart de son objet, avance la question el ne laissera pas les choses, après, ce qu'elles étaient auparavant. La tentative est la plus hardie qu'on ait encore faite dans cet ordre d'histoire littéraire, et l'on ne saurait s'étonner qu'elle ait soulevé tant d'objections et de résistances chez des esprits prévenus et accoutumés à des manières de voir antérieures. On ne déloge pas en un jour les vieux procédés ni les routines. L'auteur eût diminué peut-être le nombre des contradicteurs s'il avait donné au livre son vrai titre : Histoire de la race et de la civilisation anglaises par la littérature. Les lecteurs de bonne foi n'auraient eu alors qu'à approuver le plus souvent et à admirer la force et l'ingénieux de la démonstration. La littérature, en effet, n'est pour M. Taine qu'un appareil plus délicat et plus sensible qu'un autre pour mesurer tous les degrés et toutes les variations d'une même civilisation, pour saisir tous les caractères, toutes les qualités et les nuances de l'âme d'un peuple. Mais, en abordant directement et de front l'histoire des œuvres littéraires et des auteurs, sa méthode scientifique non ménagée a effarouché les timides et les a fait trembler. Les rhétoriciens en désarroi se sont réfugiés derrière

les philosophes ou soi-disant tels, eux-mêmes ralliés pour plus de sûreté sous le canon de l'orthodoxie; ils ont tous vu dans la méthode de l'auteur je ne sais quelle menace apportée à la morale, au libre arbitre, à la responsabilité humaine, et ils ont poussé les hauts cris.

Il n'est pas douteux pourtant que, quoi que l'homme veuille faire, penser ou écrire (puisqu'il s'agit ici de littérature), il dépend d'une manière plus ou moins prochaine de la race dont il est issu et qui lui a donné son fonds de nature; qu'il ne dépend pas moins du milieu de société et de civilisation où il s'est nourri et formé, et aussi du moment ou des circonstances et des événements fortuits qui surviennent journellement clans le cours de la vie. Gela est si vrai que l'aveu nous en échappe à nous tous involontairement en nos heures de philosophie et de raison, ou par l'effet du simple bon sens. Lamennais, le fougueux, le personnel, l'obstiné, celui qui croyait que la volonté de l'individu suffit à tout, ne pouvait s'empêcher à certain jour d'écrire : « Plus je vais, plus je m'émerveille de voir à quel point les opinions qui ont en nous les plus profondes racines dépendent du temps où nous avons vécu, de la société où nous sommes nés, et de mille circonstances également passagères. Songez seulement à ce que seraient les nôtres si nous étions venus au monde dix siècles plus tôt, ou, dans le même siècle, à Téhéran, à Bénarès, à Taïti. » C'est si évident, qu'il semblerait vraiment ridicule de dire le contraire. Hippocrate, le premier, dans son immortel Traité des airs, des eaux et des lieux, a touché à

grands traits cette influence du milieu et du climat sur les caractères des hommes et des nations. Montesquieu l'a imité et suivi, mais de trop haut et comme un philosophe qui n'est pas assez médecin de son métier ni assez naturaliste. Or, M. Taine n'a fait autre chose qu'essayer d'étudier méthodiquement ces différences profondes qu'apportent les races, les milieux, les moments, dans la composition des esprits, dans la forme et la direction des talents. — Mais il n'y réussit pas suffisamment, dira-t-on; il a beau décrire à merveille la race dans ses traits généraux et ses lignes fondamentales, il a beau caractériser et mettre en relief dans ses peintures puissantes les révolutions des temps et l'atmosphère morale qui règne à de certaines saisons historiques, il a beau démêler avec adresse la complication d'événements et d'aventures particulières dans lesquelles la vie d'un individu est engagée et comme engrenée, il lui échappe encore quelque chose, il lui échappe le plus vif de l'homme, ce qui fait que de vingt hommes ou de cent, ou de mille, soumis en apparence presque aux mêmes conditions intrinsèques ou extérieures, pas un ne se ressemble l, et qu'il en est un seul entre tous qui excelle

1. 11 semble que Théophraste, l'auteur des Caractères, ait devancé l'objection, lorsqu'il dit tout au commencement de son livre : « J'ai admiré souvent, et j'avoue que je ne puis encore comprendre, quelque sérieuse réflexion que je fasse, pourquoi toute la Grèce étant placée sous un même ciel, et ies Grecs nourris et élevés de la même manière, il se trouve néanmoins si peu de ressemblance dans leurs mœurs. » C'est cette différence d'homme à homme dans une même nation, o! jusque dans une même famille, qui est le point précis de li difficulté.

avec originalité. Enfin l'étincelle même du génie en ce qu'elle a d'essentiel, il ne l'a pas atteinte, et il ne nous la montre pas dans son analyse; il n'a fait que nous étaler et nous déduire brin à brin, fibre à libre, cellule par cellule, l'étoffe, l'organisme, le parenchyme (comme vous voudrez l'appeler) dans lequel cette âme, cette vie, cette étincelle, une fois qu'elle y est entrée, se joue, se diversifie librement (ou comme librement) et triomphe. — N'ai -je pas bien rendu l'objection, et reconnaissez-vous là l'argument des plus sages adversaires? Eh bien! qu'estce que cela prouve? C'est que le problème est difficile, qu'il est insoluble peut-être dans sa précision dernière. Mais n'est-ce donc rien, demanderai-je à mon tour, que de poser le problème comme le fait l'auteur, de le serrer de si près, de le cerner de toutes parts, de le réduire à sa seule expression finale la plus simple, de permettre d'en mieux peser et calculer toutes les données? Tout compte fait, toute part faite aux éléments généraux ou particuliers et aux circonstances, il reste encore assez de place et «l'espace autour des hommes de talent pour qui h aient toute liberté de se mouvoir et de se retourner. Et d'ailleurs, le cercle tracé autour de chacun fût-il très étroit, chaque talent, chaque lie, par cela même qu'il est à quelque degré un magicien et un enchanteur, a un secret qui n'est qu'a lui pour opérer «les prodiges dans ce cercle et y faire éclore <les merveilles. Je ne vois pas que M Taine, - 'il a trop l'air de la négliger, conteste et nie absolument cette puissance : il la limite, et, en la Limitant, il non- permeten maint cas de la mieux

définir qu'on ne faisait. Certes, quoi qu'en disent ceux qui se contenteraient volontiers de l'état vague antérieur, M. Taine aura fait avancer grandement l'analyse littéraire, et celui qui après lui étudiera un grand écrivain étranger, ne s'y prendra plus désormais de la même manière ni aussi à son aise qu'il l'aurait fait à la veille de son livre.

Il se juge lui-même admirablement et avec une modestie charmante, et je résumerai presque ses pensées autant que les miennes, en disant :

D'une génération formée par la solitude, par les livres, par les sciences, il n'a pas reçu (comme nous autres plus faibles, mais plus croisés, plus mélangés), la tradition successive. Eux, ils ont du tout retrouver, tout recommencer pour leur compte à nouveau. Cette habitude insensible des comparaisons, des combinaisons conciliantes, des accroissements par rencontre et par relation de société, leur a manqué; les nuances, les correctifs ne sont pas entrés dans leur première manière : ils sont tranchés et crus. La pensée est sortie un jour de leur cerveau tout armée comme Minerve, et d'un coup de hache comme elle. Par M. Guizot pourtant, qu'il a eu l'avantage de voir d'assez bonne heure, par M. Dubois aussi, M. Taine a reçu quelque chose de ces informations contemporaines qui redressent ou qui abrègent; mais cela n'a pas été fréquent ni assez habituel. Il est d'une génération qui n'a pas perdu assez de temps à aller dans le monde, à vaguer çà et là et à écouter. S'il a interrogé (et il aime à le faire), c'a été d'une manière pressée, avec suite et dans un but, pour répondre à la pensée

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qu'il avait déjà. Il a causé, disserté avec des amis de son âge, avec des artistes, des médecins; il a échangé, dans de longues conversations à deux, des vues infinies sur le fond des choses, sur les problèmes qui saisissent et occupent déjeunes et hautes intelligences : il n'a pas assez vu les hommes euxmêmes des diverses générations, des diverses écoles et des régimes contraires, et ne s'est pas rendu compte, avant tout, du rapport et de la distance des livres ou des idées aux personnes vivantes et aux auteurs tout les premiers. Cela ne se fait pas en un jour, ni en quelques séances, mais au fur et à mesure, et comme au hasard : souvent le mot décisif qui éclaire» pour nous une nature d'homme, qui la juge et la définit, n'échappe qu'à la dixième ou à la vingtième rencontre. La science, la campagne et la nature solitaire ont, en revanche, agi puissamment sur lui, et il leur a dû ses sensations les plus contrastées, les plus vives. Lorsqu'au sortir de cette fournaise intellectuelle de l'École normale il retournait dans ses Ardennes en automne, quelle brusque, profonde et renouvelante impression il en recevait! quel bain d'air libre et de salubrité sauvage ! Il a souvent exprimé l'âme et le génie de tels paysages naturels avec des couleurs et une saveur d'une àpreté vivifiante. Au point de vue moral complet et de l'expérience, ce qui peut sembler surtout avoir fail défaut à ces existences si méritantes, si austères, et ce qui, par son absence, a nui un peu à [uilibre, c'a "lé de toutes les sociétés la plus douce, celle qui fait perdre le plus de temps et le plu iblementdu monde, la société des femmes,

cette sorte d'idéal plus ou moins romanesque qu'on caresse avec lenteur et qui nous le rend en mille grâces insensibles : ces laborieux, ces éloquents et ces empressés dévoreurs de livres n'ont pas été à même de cultiver de bonne heure cet art de plaire et de sïnsinuer qui apprend aussi plus d'un secret utile pour la pratique et la philosophie de la vie. Ils ont gagné du moins à cette abstinence de ne point s'amollir et se briser, comme d'autres, en leurs plus vertes années. Une grande et solide partie des jours ne s'est point passée pour eux, comme pour ceux des générations antérieures, dans les regrets stériles, dans les vagues désirs de l'attente, dans les mélancolies et les langueurs qui suivent le plaisir. Leur force active cérébrale est restée intègre. Ils avaient tout d'abord un grand poids à soulever; ils s'y sont mis tout entiers et y ont réussi; le poids soulevé, ils ont pu se croire vieux de cœur et se sentir lassés; le duvet de la jeunesse s'était envolé déjà; le pli était pris; c'est le pli de la force et de l'austère virilité ; on l'a payé de quelques sacrifices. M. Taine, quand on a le plaisir de le connaître personnellement après l'avoir lu, a un charme à lui, particulier, qui le distingue entre ces jeunes stoïciens de l'étude et de la pensée : à toutes ses maturités précoces, il a su joindre une vraie candeur de cœur, une certaine innocence morale conservée. Il m'offre en lui l'image toute contraire à celle du poète qui parle « d'un fruit déjà mûr sur une tige toute jeune et tendre »; ici, c'est une fleur tendre et délicate sur une branche un peu rude.

Il me faut pourtant dire un mot de sa méthode et y revenir; je ne vise en ce moment qu'à le faire mieux connaître dans son ensemble et à discourir sur lui dans tous les sens. Une fois il lui est arrivé (car le talent prend tous les tons) de tracer un portrait d'une délicatesse infinie, un portrait de femme, celui de madame de La Fayette ou plutôt celui de la princesse de Clèves, l'héroïne du roman le plus poli du xviic siècle : il s'y est surpassé; il a allégé sa méthode , tout en continuant de l'appliquer. Sa pensée générale, qui est fort juste, est qu'un tel roman ne pouvait éclore et fleurir qu'au xvir3 siècle, au sein de cette société choisie, la seule capable de goûter toutes les noblesses, les finesses et les pudeurs des sentiments et du style, et que rien de tel ne saurait plus se refaire désormais.

Je l'accorde volontiers et, en général, quand je Lis M. Taine, je suis si entièrement d'accord avec lui sur le fond et le principal, que je me sens vraiment embarrassé à marquer l'endroit précis ou commence mon doute et ma dissidence. Je demande donc qu'il me soit permis de le faire dans ce cas particulier, qui est un des plus agréables de sa manière, et à poser avec précision malimite, puisque je me trouve y avoir dès longtemps pensé à part mol et pour mon seul plaisir. Nous en viendrons ensuite à l'ouvrage considérable qui doit nous occuper; mais si, sur un point, je parviens à faire

sentir ce que je concède pleinement à M. Taine et aussi ce que je désire de lui en plus et ce que je lui demande de nous accorder, j'aurai abrégé le jugement à tirer, qui ne serait guère partout que le même, à varier plus ou moins selon les exemples. Après avoir montré avec beaucoup d'art et de finesse en quoi le langage employé dans la Princesse de Clèvcs est parfaitement délicat et comment il ressemble fort peu à ce qui, chez des poètes ou des romanciers spirituels de nos jours, a été salué de la même louange; après avoir reconnu l'accord et l'harmonie des sentiments et des émotions avec la manière de les exprimer, et avoir donné plus d'un exemple des scrupules et des exquises générosités de l'héroïne jusque dans la passion, M. Taine ajoute en concluant :

Ce style et ces sentiments sont si éloignés des nôtres, que nous avons peine à les comprendre. Ils sont comme des parfums trop fins : nous ne les sentons plus; tant de délicatesse nous semble de la froideur ou de la fadeur. La société transformée a transformé l'âme. L'homme, comme toute chose vivante, change avec l'air qui le nourrit. Il en est ainsi d'un bout à l'autre de l'histoire; chaque siècle, avec des circonstances qui lui sont propres, produit des sentiments et des beautés qui lui sont propres ; et à mesure que la race humaine avance, elle Laisse derrière elle des formes de société et des sortes de perfection qu'elle ne rencontre plus. Aucun âge n'a le droit d'imposer sa beauté aux âges qui succèdent; aucun âge n'a le devoir d'emprunter sa beauté aux âges qui précèdent. Il ne faut ni dénigrer ni imiter, mais inventer et comprendre. Il faut que l'histoire soit respectueuse et que l'art soit original. Il faut admirer ce que nous avons et ce qui nous manque; il faut faire autrement que nos ancêtres et louer ce que nos ancêtres ont fait.

Et après quelques exemples saillants empruntés à Tari, du moyen âge et à celui de la Renaissance, si originaux chacun dans son genre et si caractérisés, passant à Fart tout littéraire et spirituel du xviic siècle, il continue en ces termes :

Ouvrez maintenant un volume de Racine ou cette Princesse de Clèves, et vous y verrez la noblesse, la mesure, la délicatesse charmante, la simplicité et la perfection du style qu'une littérature naissante pouvait seule avoir et que la vie de salon, les mœurs de Cour et les sentiments aristocratiques pouvaient seuls donner. Ni l'extase du moyen âge, ni le paganisme ardent du xvic siècle, ni la délicatesse et la langue de la Cour de Louis XIV ne peuvent renaître. L'esprit humain coule avec les événements comme un fleuve. De cent lieues en cent lieues le terrain change : ici des montagnes brisées et toute la poésie de la nature sauvage; plus loin, de longues colonnades d'arbres puissants qui enfoncent leur pied dans l'eau violente; là-bas, de grandes plaines régulières et de nobles horizons disposés comme pour le plaisir des yeux; ici la fourmilière bruyante des villes pressées, avec la beaulé du travail fructueux et des arts utiles. Le voyageur qui disse sur cette eau changeante a tort de regretter ou de mépriser les spectacles qu'il quitte, et doit s'attendre à voir disparaître en quelques heures ceux qui passent en ce moment sous ses yeux.

Admirable et agréable page! mais il y manque

quelque chose. Pardon, dirai-je à l'auteur, votre

conclusion est excessive, ou du moins elle ne dit

pas tout; critique, vous avez raison dans ces éloges

bien déduits et motivés, tirés des circonstances

érales de La société à ses divers moments; mais

18 avez tort, selon moi, de ne voir absolument,

dans les délicatesses que vous admirez et que vous

i bien goûter, qu'un résultat et un pro-

duit de ces circonstances. Il y a eu, il y aura toujours, espérons-le, des âmes délicates; et, favorisées ou non par ce qui les entoure, ces âmes sauront chercher leur monde idéal, leur expression choisie. Et si elles ont reçu le don en naissant, si elles sont douées de quelque talent d'imagination, elles sauront créer des êtres à leur image.

Je parle, bien entendu, dans la supposition, qui est la vraie, que le cadre de la civilisation ne sera pas entièrement changé, que la tradition ne sera pas brisée tout entière, et qu'il y aura lieu, même dans des sociétés assez différentes, aux mêmes formes essentielles des esprits.

Si vous nous transportez en idée dans des régimes entièrement différents, je ne sais plus que dire, bien que je croie toujours à la permanence d'une certaine délicatesse, une fois acquise, dans l'âme humaine, dans l'esprit des hommes ou des femmes.

Critique, il ne faut pas, pour un simple passage d'un siècle à l'autre, prendre si vite son parti de la perte de la délicatesse.

Ainsi vous nommez à propos de la Princesse de Clèves, un roman de Balzac, le Lys dans la vallée, et vous convenez qu'on le trouve « grossier et médical » auprès de l'autre. Mais laissez-moi vous dire que vous supposez que ces romans tout modernes, ces passages de dialogue cités par vous, sont acceptés ou Font été à leur naissance comme des types de délicatesse actuelle. Pour moi, j'avoue n'avoir vécu dans ma jeunesse qu'avec des gens que cela choquait, quoiqu'ils rendissent justice d'ailleurs aux auteurs en d'autres parlies de leur talent. Je puis

vous assurer que ces endroits, qui ne vous semblent

indélicats que par comparaison avec la Princesse de

Clèves, paraissaient, de mon temps, à la plupart

lecteurs, tout à fait indélicats en eux-mêmes.

g balances, même en ce xrxfi siècle si différent des autres, étaient moins grossières que vous ne le supposez. Il est vrai que la bonne critique sincère et véridique ne se fait peut-être encore qu'en causant : on n'écrit que les éloges. Cela prouverait seulement qu'il faut beaucoup rabattre des écrits, et que lorsqu'on dit et qu'on répète que la littérature est l'expression de la société, il convient de ne l'entendre qu'avec bien des précautions et des réserves.

« L'esprit humain, dites-vous, coule avec les événements comme un fleuve. » Je répondrais oui et non. Mais je dirai hardiment non en ce sens qu'à la différence d'un fleuve l'esprit humain n'est point composé d'une quantité de gouttes semblables. Il y a distinction de qualité dans bien des gouttes. En un mot, il n'y avait qu'une âme au xvne siècle pour faire la Princesse de Clèves : autrement il en serait so M des quantités.

El en général, il n'est qu'une âme, une forme particulière d'esprit pour faire tel ou tel chefd'œuvre. Quand il s'agit de témoins historiques, je ni «i connais pas en matière de goût. Supposez un ad talent de moins, supposez le moule ou mieux I" miroir magique d'un seul vrai poète brisé dans le berceau a sa naissance, il ne s'en rencontrera p4n« jamais un autre qui soit exactement le même ni qui en tienne lieu. Il n'y a de chaque vrai poète qu un exemplaire.

Je prends un autre exemple de cette spécialité unique du talent. Paul et Virginie porte certainement des traces de son époque; mais, si Paul et Virginie n'avait pas été fait, on pourrait soutenir par toutes sortes de raisonnements spécieux et plausibles qu'il était impossible à un livre de cette qualité virginale de naître dans la corruption du xvmc siècle : Bernardin de Saint-Pierre seul l'a pu faire. C'est qu'il n'y a rien, je le répète, de plus imprévu que le talent, et il ne serait pas le talent s'il n'était imprévu, s'il n'était un seul entre plusieurs, un seul entre tous.

Je ne sais si je m'explique bien : c'est là le poin vif que la méthode et le procédé de M. Taine n'atteint pas, quelle que soit son habileté à s'en servir. Il reste toujours en dehors, jusqu'ici, échappant à toutes les mailles du filet, si bien tissé qu'il soit, cette chose qui s'appelle l'individualité du talent, du génie. Le savant critique l'attaque et l'investit, comme ferait un ingénieur; il la cerne, la presse et la resserre, sous prétexte de l'environner de toutes les conditions extérieures indispensables : ces conditions servent, en effet, l'individualité et l'originalité personnelle, la provoquent, la sollicitent, la mettent plus ou moins à même d'agir ou de réagir, mais sans la créer. Cette parcelle qu'Horace appelle divine (divinœ particulam aune), et qui l'est du moins dans le sens primitif et naturel, ne s'est pas encore rendue à la science, et elle reste inexpliquée. Ce n'est pas une raison pour que la science désarme et renonce à son entreprise courageuse. Le siège de Troie a duré dix ans ; il est des problèmes qui

dureront peut-être autant que la vie de l'humanité même.

Nous tous, partisans de la méthode naturelle en littérature et qui l'appliquons chacun selon notre mesure à des degrés différents l, nous tous, artisans et serviteurs d'une même science que nous cherchons à rendre aussi exacte que possible, sans nous payer de notions vagues et de vains mots, continuons donc d'observer sans relâche, d'étudier et de pénétrer les conditions des œuvres diversement remarquables et l'infinie variété des formes de talent; forçons-les de nous rendre raison et de nous dire comment et pourquoi elles sont de telle ou telle façon et qualité plutôt que d'une autre, dussions-nous ne jamais tout expliquer et dût-il rester, après tout notre effort, un dernier point et comme une dernière citadelle irréductible.

[Nouveaux Lundis, t. VIII, article sur Y Histoire de la littérature anglaise, 1863.)

Il me prend l'idée d'exposer une fois pour toutes quelques-uns des principes, quelques-unes des habitudes de méthode qui me dirigent dans cette étude, déjà si ancienne, que je fais des personnages littéraires. J'ai souvent entendu reprocher à la critique

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