LA POÉSIE FRANÇAISE EN
Depuis trois années le champ de la poésie est libre d'écoles; celles qui s'étaient formées plus ou moins naturellement sous la Restauration ayant pris fin, il ne s'en est pas reformé d'autres, et l'on ne voit pas que, dans ces trois ans, le champ soit devenu moins fertile, ni qu'au milieu de tant de distractions puissantes les belles et douces œuvres aient moins sûrement cheminé vers leur public choisi, bien qu'avec moins d'éclat peut-être et de bruit alentour. Aussi, nous qui regrettons personnellement, et regretterons jusqu'au bout, comme y ayant le plus gagné à cet âge de notre meilleure jeunesse, les commencements lyriques où un groupe uni de poètes se fit jour dans le siècle étonné, — nous, qui de l'illusion exagérée de ces orages littéraires, à défaut d'orages plus dévorants, emportions alors au fond du cœur quelque impression presque grandiose et solennelle, comme le jeune Riouffe de sa nuit passée avec les Girondins (car les sentiments réels que l'âme recueille sont moins en raison des choses elles-mêmes qu'en proportion de
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l'enthousiasme qu'elle y a semé); nous donc, qui avons eu surtout à souffrir de l'isolement qui s'est fait en poésie, nous reconnaissons volontiers combien l'entière diffusion d'aujourd'hui est plus favorable au développement ultérieur de chacun, et combien, à certains égards, cette sorte d'anarchie assez pacifique, quia succédé au groupe militant, exprime avec plus de vérité l'état poétique de l'époque. Dans cette jeune école, en effet, au sein de laquelle fut un moment le centre actif de la poésie d'alors, il y avait des exclusions et des absences qui devaient embarrasser. En fait de hauts talents, Lamartine n'en était que parce qu'on l'y introduisait religieusement en effigie; Béranger n'en était pas. En fait de charmantes muses, on n'y rattachait qu'à peine madame Tastu, on y oubliait trop madame Valmore. M. Mérimée serait toujours demeuré à côté; M. Alexandre Dumas avait pris rang plus au large D'autres encore allaient surgir. Enfin, parmi ceux qui étaient jusque-là du groupe, les plus forts n'en auraient bientôt plus- été, par le progrès même de la marche ; ils s'y sentaient à la gêne en avançant; plus d'un méditait déjà son évasion de cette nef trop étroite, son éruption de ce cheval de Troie. Le flot politique vint donc très à propos pour couvrir l'instant de séparation et délier ce qui déjà s'écartait. On a demandé quelquefois si ce qu'on appelait romantisme en 1828 avait finalement triomphé, ou si, la tempête de Juillet survenant, il n'y avait eu de victoire littéraire pour personne. Voici comment on peut s»' figurer l'événement, selon moi. Au moment où ce navire Argo qui portait les poètes,
après maint effort, maint combat durant la traversée contre les prames et pataches classiques qui encombraient les mers et en gardaient le monopole, — au moment où ce beau navire fut en vue de terre, l'équipage avait cessé d'être parfaitement d'accord; l'expédition semblait sur le point de réussir, mais on n'apercevait guère en face de lieu de débarquement; les principaux ouvraient des avis différents, ou couvaient des arrière-pensées contraires. La vieille flotte classique, radoubée de son mieux, prolongeait à grand'peine des harcèlements inutiles. On en était là, quand le brusque ouragan de Juillet bouleversa tout. Ce qu'il y a de très certain, c'est que le peu de classiques qui tenaient encore la mer y périrent corps et biens; les récits qu'on a faits depuis de MM. Viennet l et autres, qu'on prétend avoir rencontrés et ouïs, ne
1. Voilà M. Viennet déclaré mort et on dit pourtant qu'il a longtemps encore survécu. En réalité, je n'ai jamais pu me repentir de ce mot, dit une fois pour toutes, sur cet auteur qui n'avait que des boutades sans talent, sans style, et qui était surtout poète par la vanité. — Mais il a eu du piquant dans ses Fables, dira-t-on. — Oui, peut-être, comme le chardon a des piquants. — Si j'avais à écrire un article sur lui, je ne pourrais m'empècher de le commencer en ces termes : « Il faut avoir quelque esprit pour être parfaitement sot : Tôpffer l'a dit et Viennet l'a prouvé. » Vers la Cn de sa vie, il me disait en me parlant des poètes : « Je n'en reconnais que huit avant moi. — P]t lesquels? — Malherbe, Corneille, Racine, Molière, La Fontaine, Boileau, Regnard et Voltaire. » — Il faisait cette énumération sans rire. Il ne choquait plus, on s'y était accoutumé, et personne ne le prenait au sérieux, si ce n'est l'Institut en corps à la séance annuelle des quatre Académies. Avec son air rogue, sa voix rouillée, sa mèche en l'air, ses coups de boutoir et ses épigrammes communes, il avait le don de dérider dès les premiers mots la grave assemblée. La fête n'était pas corn-
ne se rapportent qu'à leurs Ombres inhonorées qui se démènent sur le rivage. Quant au navire Argo, tout divin qu'il semblait être, il ne tint pas, mais l'équipage fut sauvé. Je crois bien que deux ou trois des moindres héros se noyèrent avant d'atteindre le rivage; mais le reste, les plus vaillants, y arrivèrent sans trop d'efforts, la plupart à la nage, et l'un même sans presque avoir besoin de nager. Or, depuis ce moment, l'expédition collective fut manquée ou accomplie, selon qu'on veut l'entendre, et chaque chef, poussant individuellement de son côté, poursuit à travers le siècle, par des voies plus ou moins larges, sa destinée, ses projets, la conquête de la glorieuse Toison.
Les deux sentiments les plus opposés qui se développèrent au sein de la fraternité première peuvent se rapporter au lyrique d'une part et au dramatique de l'autre. La pensée lyrique, et surtout la portion la plus molle, la plus délicate de celle-ci, la pensée élégiaque, intime, craignait un peu le moment de la victoire à cause du bruit et de l'invasion des profanes; elle insistait avec une sorte de timidité superstitieuse sur cette interdiction quasi pythagoricienne : Odi profanwn vulgus et arceo. Elle se serait trouvée satisfaite de fonder en quelque golfe abrité, sur la côte la moins populeuse, une petite colonie brillante et cultivée; pour elle la conquête de la Toison d'or était là : c'était manquer de
plète sans lui. Tel maréchal-académicien lui écrivait le lendemain de la séance : « Mon cher Viennet, j'ai hier usé mes deux mains à vous applaudir. » A la bonne heure! c'est une nation éminemment poétique que la France!
foi en soi-même et d'audace. La pensée dramatique au contraire, qui, en passant par le lyrique, n'y i voyait qu'un début et un prélude, ne se sentait pas ' satisfaite à si peu de frais; elle croyait, elle, éner- - giquement à la poétisaiio?i possible du siècle; et, plus vaste en désirs, moins effarouchée du bruit des profanes, elle insistait plutôt sur l'autre devise confiante et conquérante : L'avenir est à nous! La portion la plus ardente et la plus ferme de cette pensée dramatique ne se préoccupait même pas d'une initiation graduelle et indirecte de la foule à l'œuvre moderne, moyennant d'habiles reproductions d'oeuvres antérieures; elle était pour une application immédiate et franche, pour une mêlée décisive, pour une descente et un assaut au cœur du siècle. Surtout elle ne prenait pas, comme la pensée élégiaque, les langueurs de la traversée pour le but de ses espérances. C'était accepter la question tout entière comme on l'avait posée, c'était ne l'éluder en rien et la soutenir dans sa complète importance, dans la hardiesse du premier défi. Du moment en effet qu'il s'agissait de fonder, non pas une poésie dans le xixc siècle, mais la poésie du XIXe siècle lui-même; du moment qu'on s'était mis en marche, non pour jeter quelque part une colonie furtive, mais pour faire une révolution réelle dans l'art, la pensée dramatique avait toute raison de prévaloir; l'épreuve décisive était et elle est encore dans cette arène; quiconque ne l'y met pas désespère plus ou moins de cette animation poétique du siècle en masse, qui a été le rêve des avant-dernières années. Celui à qui est dû l'hon-
rieur d'avoir le moins désespéré assurément, et qui persévère, sans indice de fatigue ni de mollesse, dans sa ligne d'alors, est M. Victor Hugo. La pensée dramatique à laquelle nous faisions allusion plus haut, et qui est la sienne, préexistait déjà dans sa pensée lyrique; elle a traversé celle-ci sans s'y attiédir, et en est sortie impétueuse, inflexible, comme d'un lac où, à sa source, elle était tombée. Mais la pensée intime, élégiaque, mélancolique, que fera-t-elle? Séparée de l'autre qui fut sa sœur, privée désormais du mouvement qu'elle reçut d'elle au temps de leur union, où cherchera-t-elle à s'enfuir et à s'écouler? Y a-t-il lieu, en ces temps plus graves, de songer à reconstituer quelque école artificiellement paisible et rêveuse, de tenter encore à l'horizon cette petite colonie qui nous apparut dans un mirage du matin? Ces naïves chimères ne sont séduisantes qu'une fois; il y a mieux à faire. Vivre, puisqu'il le faut, de la vie de tous, subir les hasards, les nécessités du grand chemin, y recueillir les enseignements qui s'offrent, y fournir au besoin sa tâche de pionnier; puis se dédoubler soi-même, et dans une part plus secrète réserver ce qui ne doit pas tarir; l'employer, l'entretenir, s'il se peut, à l'amour, à la religion, à la poésie; cultiver surtout sa faculté de concevoir, de sentir et d'admirer : n'est-ce pas là une manière d'aller décemment icibas, après même que le but grandiose a disparu, et de supporter la défaite de sa première espérance? (Début d'un article sur madame Desbordes-Valmore, Portraits contemporains, t. II, 1833.)