XII INTRODUCTION
quand on la mit au couvent, ses maîtresses la trou- :
vèrent si avancée en style qu'on négligea de cultiver 1
chez elle ce don naturel. Aurore dut s'y remettre i
d'elle-même après, comme VHistoire de ma vie nous le raconte avec simplicité :
« Au sortir du couvent, je rappris moi-même le français; et, douze ans plus tard, lorsque je voulus écrire pour le public, je m'aperçus que je ,
ne savais encore rien; j'en fis une nouvelle étude qui, trop tardive, ne me servit guère, ce qui est cause que j'apprends encore ma langue en la pratiquant et que je crains de ne la savoir jamais ^ »
Elle étudiait en même temps les oc arts d'agréments D, la danse, les belles manières, choses qui lui firent toujours horreur. Tout ce qui était c façons » lui répugnait. Jamais nature ne fut plus ennemie de la contrainte; une spontanéité incoercible s'annonçait déjà comme devant être le trait le plus fort de son caractère. Les arts l'attiraient en revanche : la musique la fascinait, elle goûtait le dessin : quant à l'histoire naturelle ce fut de tout temps pour elle l'initiatrice des beautés du monde, et le premier fondement raisonné de son admiration passionnée pour la nature. La littérature ne la charmait pas moins. A onze ans, en lisant Corneille, elle rêvait à Napoléon qui débarquait de l'île d'Elbe, et elle puisait dans un enthousiasme guer* fier qu'exaltait le souvenir vivant de son père, je ne sais quelles aspirations de générosité et de gloire qui rélevaient bien au-dessus des pensées de son
i. HisL de ma vie, II, 367. .
INTRODUCTION. XIU
âge. Ainsi croissait cette jeune plante, mi-sauvage et mi-civilisée, riche d'une sève encore cachée, aspirant largement l'air et la lumière par toutes ses feuilles, et plongeant profondément par toutes ses racines dans le fertile et paresseux terrain du Berry.
Ce développement fut tout à coup traversé d'épreuves, qui le tournèrent dans un sens imprévu. La jalousie de ses deux mères n'avait pas désarmé. Entre la grande dame, pupille de la Dauphine, et la fille de l'oiselier, c'étaient à chaque instant des éclats, des violences. Partagée entre deux tendresses de force à peu près égale, l'enfant ne pouvait que souffrir et pleurer. La tyrannie d'une femme de chambre acariâtre, hypocrite, acheva d'en faire une victime. Une révélation presque odieuse que sa grand'mère crut devoir lui faire sur sa mère pour l'en détacher, la déchira douloureusement en la révoltant. Dès lors, sans que son affection diminuât pour personne, elle vécut concentrée, sombre, dans une sorte d'obéissance rebelle. De là date la formation de ce qu'elle appelle son caractère de combat. De là le germe premier de cette haine de l'oppresseur, de cette pitié de l'opprimé, et en général de cette farouche ardeur d'indépendance qui devait déborder dans ses premiers écrits. D'autres secousses morales, comme la vue de certaines détresses publiques, transperçaient son cœur de jeune fille d'une intime douleur. Parmi ces oc brigands de la Loire » qui traversaient le Berry affamés, épaves de régiments glorieux, elle trouvait un jour les débris du régiment de son père, et